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I ^
..-^
SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
ORIGINE
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CHUTE DU SECOND EMPIRE
SOUVENIRS
DU
QUATRE SEPTEMBRE
ORIGINE
ET
CHUTE DU SECOND EMPIRE
PAK
JULES SIMON
^M^^
^
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES. ÉDITEURS
R.UE AUBER, 3, PLAGE DE L'OPÉRA
LIBRAIRIE NOUVELLE
■ODUTARD DBS iTAUEMS, 15, AU COIN DM LA KUB DM CEAHHOTT
1874
Droits de reprodaction et de traducUon réserrés
:;•
^: •
e
LIVRE PREMIER
'i LE 2 DÉCEMBRE 1851
1
427534
I
Pourquoi je publie ces mémoires, et pourquoi, avant de raconter
la chute de l'Empire, je suis obligé d'en raconter les origines.
Je me propose de raconter les événements qui ont
préparé et suivi la révolution du 4 septembre 1870 jus-
qu'à la convocation de l'Assemblée nationale ; de dire
comment je les ai jugés à mesure qu'ils se produisaient,
et comment je les juge encore. Je ne parlerai que de
ce que j'ai vu ou de ce que j'ai appris jour par jour de
la bouche de témoins oculaires. Je laisse de côté la
guerre, et même les détails du siège de Paris ; on
aimera mieux les chercher dans les mémoires des gé-
néraux que dans les miens. J'écarte aussi tout ce qui
concerne la Délégation de Toiu's et de Bordeaux. Mon
champ est fort restreint après ces éliminations, et je le
trouve encore bien vaste; car je vais faire reparaître de-
vant mes yeux la plupart des questions qui divisent les
partis, et des personnes qui, en France, ont à jouer un
rôle politique.
4 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
J'ai longtemps hésité à publier ces souvenirs. J'étais
bien placé pour Toir, par la double raison que j'étais
membre du gouvernement, et que j'y jouais un rôle
très-effacé ; mais je suis mal placé pour écrire, puisqu'il
s'agit de mes adversaires, de mes amis, et quelquefois,
quoique bien rarement, de moi-même. J'espère que je
ne serai ni trop aveugle pour mes amis, ni trop dur
pour mes ennemis. Mais, en vérité, on entend répéter
de tels mensonges avec tant d'opiniâtreté qu'il devient
difficile de garder le silence. Ce n'est pas, d'ailleurs, le
4 Septembre que je défends. Je n'ai ni le dessein, ni le
pouvoir de dissimuler les fautes commises par le gou-
vernement dont j'ai fait partie : il n'a jamais manqué
de dévouement, de droiture et de courage; il lui est
arrivé plus d'une fois de manquer d'habileté. Je ne dis
que la plus évidente vérité en affirmant que, dans les
déclamations dont il est l'objet, il sert de prête-nom à
la République. Les bonapartistes s'efforcent de rejeter
sur lui, c'est-à-dire sur la République, la responsabilité
de désastres dont leur gouvernement est l'unique cause.
C'est tout au plus s'ils ne l'accusent pas d'avoir voulu
la guerre, de l'avoir commencée sous des prétextes fri-
voles, sans préparatifs sérieux, et d'avoir perdu les
batailles de Wissembourg, de Frœschwiller et de Sedan.
A les entendre, la France serait en paix, et peut-être
victorieuse, si on avait eu la sagesse de se soumettre
au gouvernement de l'impératrice pendant que l'Empe-
reur allait tenir prison à Wilhelmshohe. On est assez
surpris d'avoir à réfuter des contre-vérités de cette
force. Mais ce sont les fleurs que, depuis bientôt cent
ans, on répand sur le chemin de la République; et.
POURQpOI JE PUBLIE CES MÉMOIRES 5
quelque absurde que soit la calomnie^ c'est manquer à
son devoir que de ne pas Tattaquer de front. Si je dé-
fends une cause dans les pages qui vont suivre, c'est la
cause républicaine, et elle seule.
Mon récit serait absolument incompréhensible si je
le commençais à la journée du 4 septembre. M. Thiers,
dans sa déposition devant la commission d'enquête ;
H. Saint-Marc Girardin, dans son rapport; vingt ou
trente historiens de la révolution de 1870, que j'ai là
sous les yeux, prennent les choses à partir de la décla-
ration de guerre. Ce n'est pas remonter assez. On ne
voit pas plus loin que cela aujourd'hui : l'Empire, c'est
la capitulation de Sedan et la mutilation du territoire*
Cet horrible dénoûment rejette dans l'ombre tout ce
qui a précédé.
Je le comprends, à la rigueur, pour les jeunes gens
qui n'ont commencé à se mêler à la vie politique que
depuis la chute de l'Empire.
Mais il n'en saurait être de même pour les hommes
de ma génération et pour le peuple, qui, ayant moins
de frottement que nous avec les hommes des autres
partis, a la mémoire et la haine tenaces. On trouvera
qu'il était à la fois juste et utile, de rapprocher le récit
des deux journées du 3 décembre 1831 et du 4 septembre
1870; la première, où celui qui était chargé de défendre
les lois, et qui les renversait, a mis Paris et une partie
de la France à sac; la seconde, où le peuple, en détrui-
sant un pouvoir qui l'avait opprimé pendant dix-huit
ans, et qui venait de le perdre, a respecté la vie, la
liberté et les biens de ses plus grands ennemis. Je serai
bref sur cette histoire ancienne ; mais je ne puis ni ne
^
6 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
dois, SOUS peine d'offenser la justice et de déplacer les res-
ponsabilités, la passer sous silence. Je ne rappellerai
que les principaux faits, et très-sommairement ; le lec-
teur fera les comparaisons.
II
Louis-Napoléon Bonaparte jure fidélité à la République et à la
Constitution.
Ceux qui votèrent contre le prince Louis-Napoléon
Bonaparte le 10 décembre 1848 s'attendaient à un coup
d*Ëtat s'il était élu ; et je dis à sa décharge que la plu-
part de ceux qui votèrent pour lui s'y attendaient éga-
lement. On ne donne pas la République à conduire à
un prince, quand on veut sauver la République. Le
jour où son élection fut proclamée, au moment où il
parut à la tribune portant sur sa poitrine la plaque de
grand-croix de la Légion d'honneur, qu'il avait trouvée
dans son berceau en sa qualité de prince du sang im-
périal, tout le monde dans l'Assemblée, députés et spec-
tateurs, les uns avec allégresse, le plus grand nombre
avec désespoir, évoqua le souvenir du 18 Briunaire. La
Constitution, qui avait aboli le serment politique pour
les fonctionnaires de tous les degrés, l'avait conservé
8 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
pour le président : frêle et unique barrière entre un
homme tout-puissant et une loi imprévoyante. Louis-
Nâpoléon le prêta en ces termes:
a En présence de Dieu, et devant le peuple français,
représenté par l'Assemblée nationale, je jure de rester
fidèle à la République démocratique, une et indivisible,
et de remplir tous les devoirs que m'impose la Constitu-
tion. D
Le président Armand Marrast, qui ne pouvait dissi-
muler ni son émotion, ni sa tristesse, prononça à son
tour ces paroles : « Nous prenons Dieu et les hommes
à témoin du serment qui vient d'êti*e prêté. L'Assem-
blée nationale en donne acte, ordonne qu'il sera tran-
scrit au procès-verbal, inséré au Moniteur, publié et affi-
ché dans la forme des actes législatifs. »
A partir de ce jour, le sort de la République reposait
uniquement sur la foi du prince Louis Bonaparte. Ainsi
l'avaient voulu ceux qui ament décrété qu'il y aurait
une seule Assemblée et un président élu par le suffrage
universel. Le nouvel élu, qui avait toute sa vie conspiré
pour devenir empereur, n'épargna rien pour rassurer
l'opinion.
« Le suffrage de la nation, le serment que je viens
de prêter, dit-il dans cette séance même (20 décembre
1848), commandent ma conduite future et me tracent
mes devoirs.
» Je regarderai comme ennemis de la patrie tous ceux
qui tenteraient par des voies illégales de changer la
forme du gouvernement que vous avez établi. »
Depuis l'avènement de la République, il n*avait cessé
de se déclarer républicain.
LE SERMENT A LA RÉPUBLIQUE 9
Dès le 28 février 1848; il avait écrit au gouvernement
provisoire : « Sans autre ambition que celle de servir
mon pays^ je viens annoncer mon arrivée aux membres
du gouvernement provisoire, et les assurer de mon dé-
vouement à la cause qu'ils représentent, comme de ma
sympathie pour leurs personnes. »
Le 24 mai, il avait écrit à l'Assemblée nationale que
sa résolution était prise a de ne rentrer en France que
lorsque la Constitution serait établie et la République
affermie. 9
Il revint pourtant, après avoir été élu député par
plusieurs départements ; et le jour où il prit séance à
l'Assemblée (26 septembre 4848), il prononça à la tri-
bune les paroles suivantes : « Après trente-trois années
de proscription et d'exil, je retrouve enfin ma patrie et
tous mes droits de citoyen ! La République m'a fait ce
bonheur; que la République reçoive mon serment de
reconnaissance, mon serment de dévouement... Ma
conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours ani-
mée par le respect de la loi, prouvera, à rencontre des
passions qui ont essayé de me noircir pour me proscrire
encore, que nul ici plus que moi n'est résolu à se dé-
vouer pour la cause de l'ordre et l'affermissement de la
République. »
Peu de semaines ^près, il usait de son droit de
citoyen en posant sa candidature pour la présidence.
Voici ce qu'il disait dans sa profession de foi : « Si
j'étais nommé président... je me dévouerais tout entier,
sans arrière-pensée, à l'àifermissement d*une République
sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et
forte par ses actes. Je mettrais mon honneur à laisser,
10 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
au bout de quatre ans, à mon successeur, le pouvoir
affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli. »
Après avoir prêté serment comme président, et con-
lirmé son serment par les déclarations les plus solen-
nelles, il ne laissa passer aucune occasion de rappeler
son respect de la loi, son dévouement à ses devoirs, sa
ferme résolution de maintenir la République. Il sentait
bien qu'on ne pouvait oublier ni son origine, ni ses
deux tentatives^ à la fois criminelles et ridicules, de
Boulogne et de Strasbourg. Il eut le courage, assez mé-
ritoire si ses résolutions étaient sincères, d'aller à Ham,
et d'y prononcer ce discours, en face de la citadelle où
il avait vécu prisonnier pendant six années : « Aujour-
d'hui qu'élu par la France entière, je suis devenu le
chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me
glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque
contre un gouvernement régulier. Quand on a vu com-
bien les révolutions les plus justes entraînent de maux
après elles, on comprend à peine l'audace d'avoir voulu
assumer sur soi la terrible responsabilité d'un change-
ment. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par
un emprisonnement de six années, ma témérité contre
les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que, dans
les lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un*
toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés,
malgré leurs convictions, à respecter les institutions de
leur pays. »
Dans le Message du 31 octobre 1849, le président
parle encore de la nécessité de raffermir la République.
Le 12 août 1850, il dit au maire de Lyon : a Des bruits
de coup d'État sont peut-être venus jusqu'à vous ; vous
LE SERMENT A LA RÉPUBLIQUE 11
n'y aurez pas ajouté foi, je vous en remercie. » Et
quelques jours après, dans un banquet, à Strasbourg :
a Placé par le vote presque unanime de la France à la
tête d*un pouvoir légalement restreint, mais immense
par l'influence morale de son origine, ai-je été séduit
par la pensée, par les conseils d'attaquer une Constitu-
tion faite pourtant, personne ne l'ignore, en grande
partie contre moi ? Non. J'ai respecté, je respecterai la
souveraineté du peuple, même dans ce que son expres-
sion peut avoir de faux et d'hostile. Si j'en ai agi ainsi,
c'est que le titre que j'ambitionne le plus est celui
d'iionnéte homme. Je ne connais rien au-dessus du
devoir. »
Le Message du 12 novembre 1850 est peut-être plus
explicite : » J'ai souvent déclaré, lorsque l'occasion s'est
offerte d'exprimer publiquement ma pensée, que je con-
sidérerais comme de grands coupables ceux qui, par
ambition personnelle, compromettraient le peu de sta-
bilité que nous garantit la Constitution. C'est ma con-
viction profonde; elle n'a jamais été ébranlée. Les enne-
mis seuls de la tranquillité publique ont pu dénaturer
les plus simples démarches qui naissent de ma position.
La règle invariable de ma vie politique sera, dans toutes
Ifes circonstances, de faire mon devoir, rien que mon
devoir. Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté
à moi, de vouloir hâter la révision de notre loi fonda-
mentale. Moi seul, lié par mon serment, je me ren-
ferme dans les strictes limites qu'elle a tracées. »
Ses amis, ses ministres tenaient le même langage.
H. Boulay, de la Heurthe, président du conseil d'État,
m'a dit à moi-même, après une séance du conseil.
12 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
devant la moitié de nos collègues : « C'est le plus hon-
nête homme de la République. Jamais il ne trahira son
serment. Je vous le jure. » Le 15 janvier 18S0, M. Ba-
roche disait à la tribune : « Le président de la Répu-
blique n'a d'autre pensée que de faire son devoir. Il a
seul prêté serment à la Constitution : vous avez le droit
de la reviser dans les formes légales; quant à lui, il n'a
pas autre chose à faire que de remplir son devoir d'hon-
nête homme en l'exécutant, en la maintenant contre ses
adversaires de toute nature...
» Il est le seul auquel on ne puisse attribuer des pen-
sées de restauration. Il a pris l'engagement d'honneur
de maintenir la République; il le tiendra, et l'Assemblée
peut être assurée qu'elle n'a pas besoin d'autre garantie
que cette affirmation. »
Le serment de fidélité à la République a donc été de-
vancé, prêté, renouvelé, commenté, développé sous
toutes les formes par Louis-Napoléon Bonaparte. Il l'a
eu à la bouche pendant trois ans. A-t-il pris du jour
au lendemain la résolution de le violer? A-t-il au con-
traire longuement préparé et couvé cette violation, et
ses protestations si multipliées et si ferventes n'avaient-
elles d'autre but que de cacher la conspiration et d'en-^
dormir le pays?
III
Louis-Napoléon Bonaparte sapprétc à violer la Constitution et à
renverser la République.
Que le coup ait été prémédité^ cela résulte du plus
simple examen des faits, et de Taveu même des prin-
cipaux apologistes du 2 décembre. Mais il est plus dif-
ficile de dire si la résolution définitive n'a été prise
qu'en 1830. En tous cas, elle date de plus d'un an
ayant Texplosion. Beaucoup pensaient en 1848 que
Louis-Napoléon était candidat^ non à la présidence,
'mais à TEmpire ; qu'il prenait ce chemin pour parvenir
à ses fins, qu'il profitait de l'imprévoyance de l'Assem-
blée constituante. Il donna raison à ces soupçons, dès
qu'il fut au pouvoir. D'abord il s'occupa persévéram-
ment d'arrondir sa dotation. 600;000 francs de traite-
ment, et 600,000 francs de frais de représentation, le
mettaient suffisamment à Taise s'il n'avait été que prési-
dent, mais le conspirateur avait d'autres besoins. Il fit
14 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
porter son budget à 1,490,000 fr. la première année,
k 3,410,000 fr. la seconde. II mit dans toutes les
fonctions des hommes dévoués, non à I*Ëtat ou à la
République, mais à sa personne, peu scrupuleux de la
légalité en matière politique, décidés, s'il violait la loi,
à la violer en même temps que lui. li ne négligea rien
pour s'attacher l'armée. Il lui donna le droit de suf-
frage , il améliora l'ordinaire du soldat ; il enrichit
les uniformes, en rappelant autant que possible le pre-
mier Empire; lui-même, il s'attacha à copier le grand
empereur, à parler en toute occasion de la légende napo-
léonienne, qui lui avait déjà rendu tant de services
dans les élections. Il fit sa constante étude du corps des
oflBciers dans la première division et dans l'armée de
Paris. Il n'y souffrit que des bonapartistes, ou des gens
capables de le devenir. Il y concentra tout ce qu'il y
avait de Corses dans les cadres de l'armée française. II
admettait à sa table les officiers supérieurs, les accou-
tumait à recourir à lui dans leurs besoins, acquittait
leurs dettes de jeu. II donna aux plus dévoués des avan-
cements rapides, qui avaient le double avantage de
payer les services futurs, et de servir d'appât pour attirer
d'autres dévouements. Quand il partit pour' sa tournée
en province, on crut qu'il n'avait d!autre visée que de
provoquer un mouvement en faveur de la révision de
la Constitution. Le duc de Broglie, qui passait pour un
fin politique, s'y trompa; il crut terminer le désaccord
entre le président et TAssemblée en faisant une propo-
sition formelle de révision. Mais Louis-Napoléon, loin
de désirer le succès de cette proposition, la redoutait. Il
savait qu'il n'arriverait pas à son but par le moyen de
LE COMPLOT CONTRE LA RÉPUBLIQdE 15
l'Assemblée. Tous ses actes, toutes ses paroles tendaient
à la rendre impopulaire. Il jetait habilement certains
mots, qui semblaient lui échapper, qui au contraire
étaient très-prémédités et très-perlides : « Je suis Télu
de la nation, — je suis le seul représentant de la na«
tion (c'est le mot du premier Bonaparte à M. Laîné),
— la nation cherche la main de Télu du 10 décembre,
— la Constitution a été faite contre moi, — elle a été
faite pour affaiblir par avance le pouvoir que vous alliez
me confier. » Il en vint à attaquer directement et violem-
ment l'Assemblée : « Elle m'aide quand je réprime ;
elle me bride quand je veux avancer et améliorer. »
11 voulut d'abord aller trop vite ; il lui restait quel-
que chose^ dans ces commencements, de l'homme de
Strasbourg et de Boulogne. Le 29 janvier 1849, il y eut
dans Paris un grand déploiement de troupes, dont per-
sonne ne pouvait comprendre le motif. On annonça
l'existence d'un complot formidable ; on en tenait tous
les fils; les chefs étaient arrêtés; le gouvernement, par
sa vigilance, venait de sauver la patrie. M. Lacrosse,
ministre des travaux publics, monté sur un cheval
blanc, comme un grand général, me donna ces nou-
velles, que je rapportai à l'Assemblée, où elles ne trou-
vèrent que des incrédules ; en effet, le complot se
dissipa en fumée, et il n'en demeura nulle part aucune
trace. Le président parcourut les régiments, en costume
de général de la garde nationale, suivi d'un nombreux
état-major; tout le monde crut qu'il comptait sur une
manifestation en sa faveur. Était-il bien loin de rêver
l'Empire ce jour-là? Il comprit, à l'attitude de la po-
pulation, et peut-être de l'armée, qu'il fallait attendre.
16 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Ne pouvant brusquer la révolution, il la médita, il
l'organisa. L'Assemblée législative était partagée en
deux camps, qui ne songeaient qu*à se surveiller et à
se guetter réciproquement, et le laissaient à peu près
libre. Sa réputation d'incapacité, alors très-fermement
établie, le servait. On disait: « Il n'est bon qu'à user
la légende napoléonienne, à nous en débarrasser. 11
occupe la place, en attendant que nous puissions la
prendre. » La droite, le croyant hors d'état de se dé-
fendre contre elle, comptait le jouer, se reposait sur le
général Cbangarnier; qui commandait à la fois l'armée
et la garde nationale ; la gauche avait aussi sa force
armée, « la sentinelle invisible, » qui la compromit
pendant trois ans, et l'abandonna au jour décisif. Elle
ne voyait le danger que dans les intrigues monarchi-
ques. La rue de Poitiers lui cachait l'Elysée.
Paris était plus clairvoyant. Le président s'y sentait
surveillé, suspecté. Il résolut de tâter les départements.
Il dit dans l'Yonne : c Ici, je respire à l'aise. Ici j'ai
confiance, et je sens qu'on a confiant. » Malgré cela,
l'accueil qu'il reçut dans les différentes villes fut très-
mélangé. Le zèle des fonctionnaires ne lui procura que
des demi-succès. Il fit de plus grands progrès dans
l'armée. A la fin de 18S0, il avait une garde préto-
xienne au camp de Satory. Sans le général Cliangarnier,
il se serait cru en mesure de braver l'Assemblée et la
population. On assure qu'après la dernière revue passée
sur les hauteurs de Satory, où les cris de : a Vive l'Em-
pereur! » avaient éclaté avec enthousiasme, tout était
prêt pour le coup d'Ëtat. Des troupes avaient été
massées autour de la gare Saint-Lazare à Tinsu du
LE COMPLOT CONTRE LA RÉPUBLIQUE 17
général en chef par qui, régulièrement, auraient dft
passer tous les ordres, et qui fut mis au courant par
un pur hasard. Le prince, en débarquant, devait se
mettre à leur tôte, aller directement aux Tuileries, et y
proclamer la dictature. Il arrive à la gare, ayant en
poche sa proclamation, entouré des conseillers et des
meneurs de l'entreprise, et se trouve, en descendant de
wagon, face à face avec le général Cbangamier, qui
. l'embrasse, le complimente, le conduit en cérémonie
jusqu'à sa voilure, ferme la portière de sa propre main,
et dit au cocher : « A TÉlvsée! » La destitution du
général fut résolue ce jour-là.
©n avait contre lui tien d'autres griefs; celui-ci,
entre autres, un des plus vifs. C'était la mode, à Satory,
que les régiments, en défilant devant le président,
criaient à tue-téte : « Vive l'Empereur! » Un jour,
après le défilé de la cavalerie, qui s'était signalée par
son enthousiasme, l'infanterie garda le silence. Le
président s'étonne, interroge : on apprend que c'est le
général Neumayer qui, se fondant sur les règlements
militaires, a donné ce mot d'ordre à sa division. On le
prive, pour ce fait, de son commandement, ce qui était
passablement hardi, puisqu'il n'avait fait qu'obéir aux
règlements, et qu'en le frappant pour cette cause, on
avouait des prétentions qu'on n'avait pas jusque-là
affichées si ouvertement. L'opinion s'en émut dans la
Chambre et au dehors. La réponse vint du général
Cbangamier.
La révocation du général Neumayer était du 31 oc-
tobre. Le 2 novembre paraît un ordre du jour du
général Cbangamier ainsi conçu : a Aux termes de la
2
18 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
loi, l'armée ne délibère point; aux termes des règle-
ments militaires, elle doit s'abstenir de toute démon-
stration, et ne proférer aucun cri sous les armes. Le
général en chef rappelle ces dispositions aux troupes
placées sous son commandement. »
Le général Cliangarnier était décidément un obstacle.
On avait essayé de le gagner. Il le raconte lui-même
dans une lettre écrite au général Saint-Arnaud, à l'occa-
sion du serment qu'on lui demandait comme à La-
moricière et aux autres officiers exilés : « Pour me déter-
miner à servir son ambition, Louis-Napoléon m'a sou-
vent, bien souvent, oflFert et fait offrir, non-seulement
la dignité du maréchal que la France m'aurait vu porter
sans la croire déchue, mais une autre dignité militaire
qui, depuis la chute de l'empire, a cessé de dominer
notre hiérarchie; il voulait y attacher des avantages
pécuniaires énormes que, grâce à la simplicité de mes
habitudes, je n'ai eu aucun mérite à dédaigner. >• N'ayant
pu le corrompre, on voulut le perdre. On le fit attaquer
d'abord par les journaux, puis à la tribune, sous pré-
texte d'instructions données par lui aux chefs de corps,
et contraires aux droits de TAssemblée. La majorité, qui
savait à quoi s'en tenir sur les résolutions du général,
répondit en lui accordant un témoignage de confiance.
Huit jours après, le président le révoqua. Une pareille
résolution contre un homme ainsi posé et dans les cir-
constances que je viens de rappeler, est la preuve sans
répUque que le coup d'État était résolu et qu'on ne déli-
bérait tout au plus que sur la date et la mise en scène.
M. Thiers dit à la tribune : a L'Empire est fait! » Il
fallait être bien aveugle pour en douter.
LE COMPLOT CONTRE LA RÉPUBLIQUE 19
La révolution fut sur le point d'éclater pendant la
prorogation de 1851. Les habiles pensèrent qu'il valait
mieux attendre l'Assemblée, l'avoir sous la main ; que
les députés, dispersés dans les départements, pourraient
se rendre dangereux. Le général Saint-Arnaud, dans un
conseil intime, prononça ces paroles, qui furent décisives:
'( L'Assemblée nous donnera barre sur elle. »
Ce n'est pas que Ton comptât à l'Elysée sur un com-
plot de la majorité ; on était bien trop habile pour se
bercer d'une telle espérance. La majorité n'avait ni le
besoin d'un complot, ni les moyens de le faire, ni le
tempérament de le désirer. Elle n'avait pas besoin d'un
complot, car il lui suffisait de voter contre la révision
de la Constitution pour forcer le président Bonaparte à
rentrer dans la vie privée, à partir du deuxième di-
manche de mai 1852. Elle pouvait se trouver dans le
cas de résister à un coup d'État, ce qui est tout autre
chose que d'en faire un ; elle n'avait pas les moyens de
le prévenir, d'en faire un elle-même, puisqu'elle ne
pouvait donner d'ordre à aucun fonctionnaire, et qu'on
commençait môme à lui contester le droit de requérir la
force armée pour veiller à sa propre sécurité. Elle n'a-
vait pas non plus le tempérament révolutionnaire ; elle
pouvait intriguer, rêver, préparer par une loi électo-
rale l'avènement d'un nouveau régime ; mais on était
bien certain à l'Elysée, où on la connaissait à fond,
qu'elle ne s'écarterait pas de la légalité. On ne comptait
donc pas, je le répète, sur un complot. On dit plus tard
qu'il y en avait un, parce qu'on eut besoin de ce pré-
texte. On s'en servit comme d'une diversion utile,
comme d'un thème à dissertations ; on n'espéra jamais
20 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
sérieusement d*y faire croire. Mais, au moyen d'une loi
électorale dont je vais dire le caractère, et qui fut appe-
lée la loi du 31- mai, on tendit à la majorité de l'As-
semblée un piège très-habilement préparé, dans lequel
elle tomba, ne pouvant guère faire autrement à moins
de se condamner elle-même et de renoncer à ses espé-
rances ; et c*est dans ce sens qu'elle donna barre aux
entrepreneurs du coup d'État.
IV
i
Louis-Napoléon Bonaparte se sert de la loi du 31 mai, à laquelle
il a lui-même coopéré, pour accroître sa popularité aux dépens
de l'Assemblée.
La majorité, préoccupée du besoin de revenir en nom-
bre dans la prochaine Assemblée et d*y régner sans par-
tage, avait fait une loi qu elle considérait, à bon droit,
comme un chef-d'œuvre, étant donné le but qu'elle
voulait atteindre. C'est la loi du 31 mai, qui supprimait
trois millions d'électeurs, et qui avait rendu l'Assemblée
profondément, irrémédiablement impopulaire. Le gou-
vernement avait contribué au vote de cette loi, il l'avait
désirée ; puis, après coup, il avait exprimé quelques
réserves pour laisser le plus lourd fardeau à l'Assemblée
et se ménager les moyens de combattre la loi après y
avoir coopéré. Le message qui inaugura la reprise des
travaux législatifs, le 4 novembre 1851, proposa nette-
ment l'abrogation de la loi du 31 mai et le rétablisse-
M SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
ment du suffrage universel. L'Assemblée vit le danger ;
elle hésita ; la majorité en faveur de la loi du 31 mai
fut très-faible; mais enfm, la loi fut maintenue, et, dès
lors, le président eut la ressource de dire au peuple
qu'il renversait l'Assemblée pour sauver le suffrage
universel.
Les parlementaires, se sentant perdus, essaient de se défendre en
proposant la loi des questeurs.
Les parlementaires, se sentant à peu près perdus,
essayèrent, non de prendre Toffcnsive, mais de se défen-
dre. La loi qu'on a appelée loi des questeurs n'avait pas
d'autre caractère, puisqu'elle donnait tout simplement
le droit au bureau de l'Assemblée de requérir les forces
nécessaires à la sécurité du Corps législatif. Même, la
première objection que l'on fit à. la proposition, c'est
qu elle était inutile, qu'elle faisait double emploi avec
l'article 32 de la Constitution. Voici le texte de la pro-
position, telle qu'elle fut amendée par la commission :
a Le président de l'Assemblée nationale est chargé de
veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée.
A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et
toutes les autorités dont il juge le concours nécessaire.
Ses réquisitions peuvent être adressées directement à
24 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
tous les officiers, commandants ou fonctionnaires, qui
sont tenus d'y obtempérer immédiatement sous les peines
portées par la loi. » Et voici le texte de l'article 32 de la
Constitution de 1848 : « l'Assemblée nationale détermine
le lieu de ses séancos. Elle fixe l'importance des forces
militaires établies pour sa sûreté, et elle en dispose. »
Il n'y a pas à en douter : la proposition des questeurs,
traitée plus tard de proposition inconslitutionnelle et
d'agression contre le président, n'était que la paraphrase
de la Constitution elle-même. Dans un pays et dans un
moment où la loi aurait été mieux observée, on aurait
pu et on aurait dû la repousser comme inutile. On ne
vit d'abord que cette unique objection à lui faire, et le
ministre de l'intérieur, qui était M. de Thorigny, déses-
pérant de réussir par un autre moyen à repousser la
proposition, invoqua celui-là dans une séance de la
commission tenue dans la matinée du 10 novembre. Le
procès-verbal de cette séance rapporte ainsi ses paroles :
« Le décret existe (un décret du H mai 1848 ayant le
même sens que Tarlicle 32) ; il est sous les yeux des
troupes ; tous les droits contenus dans l'article 32 de la
Constitution et dans le décret sont reconnus. Il est donc
inutile d'aller au delà, et le vote de la proposition, dans
le moment actuel, donnerait lieu à des interprétations
fâcheuses. »
Quand on apprit ce langage à l'Elysée, il y causa
une vive irritation. M. de Thorigny, qui n'était pas
dans le secret, avait parlé en honnête homme et dit
simplement la vérité. Un appui assez inattendu était
venu aux conspirateurs. La gauche, ou du moins une
partie notable de la gauche, repoussait la proposition.
LA LOI DES QUESTEURS 25
Tandis que les coospirateurs redoutaient d'armer l'As-
semblée pour la résistance et parlaient de complots par-
lementaires auxquels ils ne croyaient pas, l'extrême
gauche, habituée depuis vingt ans à lutter contre les
hommes qui composaient la majorité, persistait à croire
à ces complots chimériques, et refusait d'armer la droite
pour l'agi'ession. Ordre fut donné, à M. de Thorigny par
le cabinet, non pas de rectifier ou de désavouer ses
paroles, mais de les nier. Il s'exécuta, en vertu de la
doctrine de l'obéissance passive. « Je déclare, dit-il, dans
une lettre écrite à la commission, le H novembre, que,
dans ma conviction, le décret du H mai 1848 ne peut
être considéré comme étant encore en vigueur, et je
n'ai pas dit un mot qui puisse établir le contraire. »
Le gouvernement combattit donc la proposition à fond,
quand die vint à discussion en séance publique. Il croyait
^tre battu, malgré tout. Il était prêt à répondre par un
coup d'État immédiat. Les troupes étaient consignées,
les officiers à leur poste. Le général Magnan et le pré-
fet de police assistaient à la séance dans une des tribu-
nes. Le ministre de la guerre, Saint-Arnaud, ayant
déclaré que c'était par son ordre qu'on avait enlevé des
casernes les afficiies du décret du 11 mai 1848, un
grand tumulte s'éleva dans l'Assemblée. Enlever ces
affiches, c'était, en quelque sorte, abolir par un coup
d'autorité le décret du 11 mai et l'article 32 de la Con-
stitution. Le ministre de la guerre se leva de son banc
au milieu du bruit et sortit de la salle après avoir
adressé un regard significatif au général Magnan et à
M. de Maupas. Comme il arrivait près de la porte de la
salle, il répondit en riant à un de ses collègues qui
36 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
s'étonnait de le voir partir avant le vote : « On fait
trop de bruit dans cette maison; je vais chercher la
garde I » — « Et il y allait comme il le disait, » ajoute
M. Granier de Cassagnac, à qui j'emprunte ce récit.
Hais la Chambre lui en épargna la peine pour ce
jour-là. Malgré les avertissements de Charras, la gauche
se laissa éblouir par l'éloquence de Michel (de Bourges),
qui invoqua la « sentinelle invisible, » c'est-à-dire le
peuple, et qui, malheureusement, persuada la sentinelle
en même temps que les députés. La plus grande partie
de la gauche vota avec le gouvernement, et la propo-
sition fut repoussée. Ce résultat inespéré rompit tous
les préparatifs de résistance. «Cela vaut peut-être mieux,»
dit le président prêt à monter à cheval. La partie fut
remise, mais à un bref délai.
VI
Le président de la République transforme Tarmée de Paris en garde
prétorienne.
Si les fonctionnaires avaient été choisis avec un soin
extrême dans toute la France, à Paris, on les avait triés
sur le volet. L'armée surtout était bien composée et
bien commandée. On avait fait, en quelque sorte, des
généraux tout exprès pour n'avoir autour de soi que des
créatures. L'Afrique en avait donné les moyens. La guerre
de Kabylie fut entreprise uniquement pour mettre en
renom le général de Saint-Arnaud. M. Véron raconte
dans ses Mémoires qu'on le pria de faire célébrer par le
Constitutiomiel les exploits qui allaient illustrer le nou-
veau général et les brillantes qualités qui allaient justi-
fier son élévation. Pour celui-là, du moins, l'enthou-
siasme ne manquait pas de prétexte. En politique, il
était sans scrupule; en guerre, il était sans peur. A
28 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
côté de lui était le général Magnan ; au-dessous, des of-
ficiers comme M. Espinasse, M. Fleury et quelques autres,
prêts à suivre le président partout où il lui plairait d'al-
ler. M. Changarnier avait dit à la tribune le 3 juin :
a On n'entraînerait contre T Assemblée ni un bataillon,
ni une compagnie, ni une escouade, et l'on trouverait
devant soi les chefs que nos soldats sont accoutumés à
suivTe sur le chemin du devoir et de l'honneur. Man-
dataires de la France, délibérez en paix! » Les chefs que
nos soldats étaient accoutumés à suivre sur le chemin du
devoir et de l'honneur se trouvaient encore là en décem-
bre ; et c'étaient M. Changarnier lui-même, qui passait pour
un de nos généraux les plus solides, et, depuis la mort du
maréchal Bugeaud, pour notre premier tacticien ; Lamo-
ricière, le plus intrépide, le plus entraînant de nos sol-
dats; Bedeau, qui avait le cœur d'un héros et l'âme d'un
sage. Mais M. Changarnier ne prévoyait pas qu'on les
ferait disparaître pendant la nuit par trahison. Il croyait
sans doute avoir encore autour de lui l'armée qu'il avait
connue en Afrique. L'importance donnée depuis peu aux
colonels, au grand détriment de la hiérarchie, les cris irré-
guliers deSatory, les ordres directs adressés par le prési-
dent à des officiers subalternes, à l'insu de leur général,
les promotions rapides, les avancements prodigieux,
imparfaitement expliqués, les changements opérés dans
l'armée de Paris, depuis qu'il en avait perdu le com-
mandement, ne l'avaient pas sutlisamment éclairé. Il
avait peut-être trop la qualité dont il s'était vanté dans
une lettre au gouvernement provisoire, et qu'il appelait:
a l'habitude de vaincre. » S'il avait lu ?ittentivement le
procès de Boulogne, il connaissait la déposition du colonel
LA GARDE PRÉTORIENNE S9
>
Magnan, témoin à charge, le même qui, en 18S1,
commanda l'armée de Paris et qui fut depuis maré-
chal; il savait donc qu*on avait ofiTert à ce colonel
400,000 francs, argent comptant, pour trahir ses de-
voirs, et 300,000 francs en cas d*insuccès et de destitu-
tion. M. Magnan avait refusé avec indignation, et on pou-
vait croire qu'il était resté incorruptible dans son nouveau
grade; mais le système était-il abandonné? Tous les offi-
ciers étaient-ils aussi austères que M. Magnan? Presque
toute la fortune patrimoniale du prétendant avait passé en
sportules. Ses ressources personnelles épuisées, il avait
emprunté de grosses sommes pour la même destination,
puisqu'il restitua pendant sa présidence 324,000 francs au
prince Pallavicino, S00,000 francs au maréchal Narvaez,
un million, à titre d'à-compte, à miss Howard, qui fi-
gura dans les versements opérés par la liste civile pour
un total de 5,449,000 francs. Le commandant Fleury,
qui fut depuis général et directeur des haras, partant
pour l'Afrique, où il allait recruter des amis pour l'an-
cien conspirateur de Boulogne, avait essayé vainement
de négocier quatre traites de 10,000 francs chacune,
créées par le président de la République, dont la signa-
ture n'avait plus cours sur la place de Paris. Cette pé-
nurie de Louis-Napoléon, et sa cause, n'étaient un secret
pour personne.
M. Changamier l'ignorait^il ? £n tous cas, il dut
perdre ses dernières illusions sur l'impossibilité de faire
marcher une escouade contre l'Assemblée nationale,
quand il lut la circulaire suivante adressée le 28 octobre
par le général Saint-Arnaud, ministre de la guerre, aux
généraux de l'armée de Paris :
30 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
« Plus que jamais dans le temps où nous sommes,
disait le ministre, le véritable esprit militaire peut
•assurer le salut de la société.
T> Mais cette confiance que l'armée inspire, elle la
doit à sa discipline ; et, nous le savons tous, général,
point de discipline dans une armée où le dogme de
l'obéissance passive ferait place au droit d'examen .
» Un ordre discuté amène l'hésitation ; Thésitation,
la défaite.
y> Sous les armes, le règlement militaire est l'unique
loi.
» La responsabilité, qui fait sa force, ne se partage
pas : elle s'arrête au chef de qui Tordre émane; elle
couvre à tous les degrés l'obéissance et l'exécution. »
VII
L'attentat.
Le 1" décembre 1851, il y eut, comme d'habitude,
réception à TÉlysée. Le président ne quitta pas les
salons, causa avec les visiteurs de choses indifférentes,
donna même quelques rendez-vous pour le lendemain.
L'observateur le plus attentif, dit un historien du coup
d'État, n'aurait pu découvrir ni sur son front un nuage,
ni dans ses paroles une préoccupation.
« Vers dix heures, Louis-Napoléon, s'étant adossé à
une cheminée, appela d'un signe le colonel Vieyra,
nommé la veille chef d'état-major de la garde nationale:
— Colonel, lui dit-il en souriant, etes-vous assez maître
de votre visage pour n'y rien laisser paraître d'une
grande émotion ? — Je le crois, mon prince, répondit
M. Vieyra.
32 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
» — Fort bien alors! et avec un sourire plus épa-
noui :
» — C'est pour cette nuit, dit-il à demi-voix. Vous
n'avez pas bougé; c'est bien, vous êtes fort. Pouvez-
vous me répondre que demain le rappel ne sera battu
' nulle part et qu'aucune convocation de garde nationale
n'aura lieu? — Très-facilement, pourvu que j'aie assez
d'ordonnances à ma disposition. » (M. Vieyra usa d'un
procédé très-simple; il fit enlever ou même crever la
peau des tan^bours.) « — Voyez le ministre de la
guerre, continua le président. Mais ne partez pas sur-
le-champ, on croirait que je vous ai donné un ordre. »
» Et; prenant le bras de l'ambassadeur d'Espagne qui
s'avançait, le prince quitta la cheminée. .. »
Le dernier visiteur parti, il expédie les ordres su-
prêmes. Les agents indispensables étaient à leur poste^
sans connaître l'heure, ni le plan, ni le but, car le coup
d'État eut beaucoup de complices et peu de confidents.
M. de Saint-Georges, directeur de l'Imprimerie natio-
nale, était absolument sûr, M. CarKer, qu'on écarta au
dernier moment pour le remplacer par un homme de
coup de main, propre surtout à transmettre des ordres
sans les discuter, avait organisé une police façonnée à
l'obéissance passive, et totalement débarrassée du pré-
jugé de la légalité. L'armée de Paris avait à sa tête des
généraux et des colonels de fraîche création, qui avaient
à justifier un avancement inespéré , scandaleux pour
quelques-uns, et à se créer des droits pour de nouvelles
faveurs. M. de Morny, qui travaillait pour lui-même,
en se dévouant au prince Louis-Napoléon, tenait tous
les fils. Jamais con;iplot mieux organisé, ni plus facilité
L'ATTENTAT 33
par la position inouïe faite à son chef. Il n*y eut qu*à
donner la chiquenaude. Tout marcha en cadence comme
une cérémonie bien réglée. Le gros de la besogne fut
fait, et bien fait, entre trois et sept heures du matin .
La ville, en s'éveillant, trouva les rues qui avoisinent
rÉIysée et le Palais-Bourbon encombrées de troupes.
M. Thiers, les généraux Cavaignac, Lamoricière, Bedeau,
Changarnier, le colonel Charras, avaient été pris dans
leur lit, poussés dans un fiacre, et conduits de toute la
vitesse des chevaux à la prison de Mazus.
Cela fut connu partout en un clin d'oeil, sans qu'on
puisse s'expliquer comment. On racontait même les
détails. Lorsque les agents se présentèrent chez Gavai-
gnac, qui devait se marier dans quelques jours, il
écrivit deux lettres. Tune à sa fiancée, l'autre à la mère
de sa fiancée, pour leur rendre leur parole ; puis il se
déclara prêt à partir. Un personnage à figure sinistre,
la main droite constammeat cachée sous son gilet, se
tint à ses côtés pendant qu'il écrivait, et se plaça devant
lui dans le fiacre. « Je devine votre mission, lui dit froi-
dement Cavaignac, mais je ne vous donnerai pas l'oc-
casion de la remplir. » Il ne prononça pas d'autres
paroles. On racontait chez Goudchaux, quelques heures
après, que Charras s'était jeté sur ses pistolets, qui,
depuis plusieurs nuits, ne quittaient pas son chevet,
mais qu'ils avaient été désarmés la veille par une main
inconnue ; que plusieurs autres députés, dont on
disait les noms, étaient servis depuis assez long-
temps par des agents de police déguisés. Le général
Changarnier, animé de tous les sentiments qui peuvent
pousser aux résolutions extrêmes, s'avança sur les
3
34 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
agents, un pistolet à la main prêt à faire feu ; le com-
missaire de police se glissa derrière lui et lui saisit les
deux bras. Un fiacre escorté de cavaliers , le sabre au
poing, le conduisit à Mazas quelques minutes après à
travers la ville encore silencieuse. Lamoricière, en pas-
sant devant le poste de la Légion d'honneur, se jeta à
la portière, se nomma, appela los soldats à la défense
de leur général : le commissaire de police qui l'accom-
pagnait le repoussa violemment vers le fond de la voi-
lure, et, tirant un bâillon de sa poche, menaça de le
lui mettre dans la bouche.
Le colonel Espinasse, qui devait être appelé peu de
temps après à un rôle plus éclatant, était chargé de
s'emparer du Palais législatif. Il range silencieusement
ses hommes le long du mur qui borne le jardin de la
présidence, et sonne lui-même u la grille placée quel-
ques pas plus loin. On ouvre : il repousse le gardien,
entre vivement par celte porte entre-bâillée ; ses sapeurs
le suivent et le reste de la troupe. Un bataillon de son
régiment était de garde au palais cette nuit-là ; le
commandant, en voyant son colonel et les hommes qui
se pressent en foule à sa suite, devine ce qui va se
passer. Il s'écrie qu'on le déshonore et brise son épée
avec rage. Il veut appeler ; on l'arrête, on étouffe sa
voix* Espinasse court à la chambre du commandant du
palais, le lieutenant-colonel Niol, qui, entendant du
bruit, mettait à la hâte se^ vêtements. Dès la porte, il
saute sur l'épée de M. Niol, déposée sur une chaise;
M. Niol s'avance pâle de rage : « Vous faites bien de
la pi'endre, car je vous l'aurais passée au travers du
corps. » On n'inquiéta pas le président Dupin, qu'on
L'ATTENTAT 35
n'avait pas daigné consulter, et qu'on ne daignait pas
craindre.
L'arrestation des deux questeurs, H. Baze ôt le général
Le Flô, qui tous les deux logeaient au palais, fut diffi-
cile et presque tragique. En même temps que M. Espi •
nasse, avaient pénétré dans le palais les deux commis-
saires de police chargés de s'emparer des questeurs.
L'un, en entrant dans l'appartement du général Le Flô,
trouve son fils, enfant de sept ans, qui d'abord prend
peur. Le commissaire le rassure. « C'est pour un mes-
* sage du président I » L'enfant le mène à son père. Le
général lutta corps à corps, dans sa chambre, dans
l'escalier, dans la cour du palais. On assure qu'un
officier supérieur, qui assistait immobile à cette lutte
déplorable, eut le courage de l'Injurier. « Allez, nous
en avons assez, des généraux avocats, et des avocats
généraux. » M. Bazc ne déploya pas moins d'énergie.
Sa femme s'arracha du lit pour le défendre ; un agent
de police mit la main sur elle. M. Baze prolongeait la
résistance, ne pouvant pas croire à l'abandon de tout
ce qui l'entourait. On l'emporta de vive force, se débat-
tant encore contre les soldats et les hommes de police,
et criant à la trahison jusqu'au poste de la rue de
Bourgogne, où il put enfin se vêtir avant d'ôlre jeté en
fiacre et dirigé sur Mazas.
Plusieurs représentants appartenant au parti avancé,
MM. Beaune, Nadaud, Lagrange, Valentin, Cholat, Miot,
Greppo, furent arrêtés cette même nuit dans leur domi-
cile. Par quel caprice inscrivit-on M. Roger (du Nord)
sur cette liste ? Est-ce comme ami de M. Thiers?
ou faut- il croire que M. de Morny, qui connaissait
36 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Tardeur généreuse de son caractère, le fit arrêter,
comme il s'en vanta plus tard, pour Tempècher de se
compromettre? Les arrestations de citoyens, commencées
dans la nuit, se poursuivirent sans relâche pendant les
trois journées suivantes.
La force armée occupait les bureaux et les ateliers
des journaux hostiles, dont les plus importants furent
supprimés. Il y avait un canon dans la cour du Natio-
nal. Le directeur, M. Caylus, ancien préfet de la Répu-
blique, désigné dès lors pour la transportation, parvint
à déjouer les recherches de la police et à quitter la
France.
Le long des rues et des boulevards, les murs dispa-
raissaient sous de nombreuses affiches, imprimées et
placardées pendant la nuit. Ces documents, destinés à
apprendre au pays ce qu'on entendait faire de lui, étaient
au nombre de quatre. Le premier était ainsi conçu :
« Au nom du peuple français,
» Le président de la République décrète :
)) ARTICLE PREMIER. — L*Assemblée nationale est dis-
soute.
» Art. 2. — Le suffrage universel est rétabli. La loi
du 31 mai est abrogée.
» Art. 3. — Le peuple français est convoqué dans
ses comices à partir du J4 décembre jusqu'au 21 dé-
cembre suivant.
» Art.- 4. — L'état de siège est décrété dans l'éten-
due de la première division militaire.
» Art. 5. — Le conseil d'État est dissous.
» Art. 6. — Le ministre de l'intérieur est chargé, etc. »
L'ATTENTAT 37
Ce décret est contre-signe par M., de Momy, nommé
dans la nuit même ministre de Tintérieur.
Venaient ensuite deux proclamations du président de
la République , publiées sans contre-seing de ministre ,
Tune au peuple français, Tautpe à l'armée, et une autre
du nouveau préfet de police, M. de Maupas, aux habi-
tants de Paris.
La proclamation du prince au peuple français por-
tait en tête ces mots : « Appel au Peuple, » qui sont
encore aujourd'hui le signe de ralliement du parti bona-
partiste. M. Bonaparte y représente l'Assemblée comme
ayant attenté à son pouvoir (pi'obabiement à cause de
celte innocente loi des questeurs), et ce qui est plus
extraordinaire, il accuse l'Assemblée constituante de 1848
d'avoir conspiré contre lui avant qu'il fût président.
11 est clair que les six millions de suffrages qu'il a ob-
tenus sont, à ses yeux, une consécration du dogme de
la légitimité dans la dynastie impériale ; qu'il se croit
élu non pour jurer la Constitution et la faire respecter,
mais pour la briser. Dictateur et empereur depuis le
10 décembre 1848, il souffrait au-dessous de lui, par
condescendance, une Assemblée qu'il aurait pu accepter
comme instrument, mais qu*il devait supprimer dès
qu'elle devenait obstacle.
Voici les passages les plus significatifs de cette procla-
mation, qui explique la pensée du règne, celle du coup
d'État et des deux fameuses expéditions de Strasbourg
et de Boulogne.
tt L'Assemblée, qui devait être le plus ferme appui de
l'ordre, est devenue un foyer de complots. Le patrio-
tisme de trois cents de ses membres n'a pu arrêter ses
38 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
fatales tendances... Elle attente au pouvoir que je tien
directement du peuple; je l'ai dissoute, et je rends le
peuple entier juge entre elle et moi.
» La Constitution, vous le savez, avait été faite dans
!e but d'affaiblir d'avance le pouvoir que vous alliez me
confier. Six millions de suffrages furent une éclatante
protestation contre elle, et cependant je Tai fidèlement
observée. Mais aujourd'hui que les hommes qui ont déjà
perdu deux monarchies veulent me lier les mains afin
de renverser la République, mon devoir est de déjouer
leurs perfides projets, de maintenir la République et de
sauver le pays, en invoquant le jugement du seul sou-
verain que je reconnaisse en France, le Peuple. »
La proclamation indiquait ensuite les bases d'une
Constitution conforme, disait-elle, au système d'organi-
sation politique créé par le Premier consul au commen-
cement de ce siècle, et qu'elle résumait en ces termes:
« 1** Un chef responsable nommé pour dix ans;
» ^ Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul;
» 3** Un conseil d*État préparant les lois et en sou-
tenant la discussion devant le Corps législatif;
» 4^ Un Corps législatif discutant et votant les lois,
nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste
qui fausse l'élection ;
» 5® Une seconde Assemblée formée de toutes le§ illus-
trations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte
fondamental et des libertés publiques.
» Pour la première fois depuis 1804, disait M. Bona-
parte, vous voterez en connaissance de cause, sachant
bien pour qui et pour quoi. »
La proclamation à l'armée débutait ainsi:
L'ATTENTAT 39
< Soldats,
» Soyez fiers de voire mission. Vous sauverez la patrie,
car je compte sur vous, non pour violer les lois, mais
pour faire respecter la première loi du pays, la sou-
veraineté nationale, dont je suis le légitime repré-
sentant.
» Depuis longtemps vous souffriez comme moi des
obstacles qui s'opposaient et au bien que je voulais vous
faire, et aux démonstrations de votre sympatliie en ma
faveur. Ces obstacles sont brisés. L'Assemblée a essayé
d'attenter à l'autorité que je tiens de la nation entière :
elle a cessé d'exister... »
M. Bonaparte donnait aux soldats sous les armes le
droit de voter:
« En 1830 comme en 1848, on vous a traités en
vaincus. Après avoir flétri votre désintéressement hé-
roïque, on a dédaigné de consulter vos sympathies et
vos vœux, et cependant vous êtes l'élite de la nation.
» Aujourd'hui, en ce moment solennel, je veux que
Farmée fasse entendre sa voix... »
Le préfet de police disait de son côté :
« Le président de la République, par une courageuse
initiative, vient de déjouer les machinations des partis
et de mettre un terme aux angoisses du pays.
» C'est au nom du peuple, dans son intérêt, et pour. le
maintien de la République que l'événement s'est accompli.
» C'est au jugement du peuple que Louis-Napoléon
. Bonaparte soumet sa conduite.
» Lorsque l'élu de six millions de suffrages appelle 1«
peuple entier à exprimer sa volonté, des factieux seuls
pourraient vouloir y mettre obstacle.
40 souyE^'IRs du quatre septembre
y> Toute tentative de désordre sera donc promptement
et inflexiblement réprimée. 9
Ces divers actes et tout le plan du coup d'État
étaient préparés de longue date. Le président les gar-
dait toujours près de lui dans un paquet cacheté, sur
lequel il avait écrit de sa main ce seul mot : Rubicon.
Les ouvriers de l'Imprimerie nationale travaillèrent
toute la nuit, surveillés chacun par deux gendaimes.
Ordre était donné de fusiller quiconque s'approcherait
des fenêtres ou tenterait d'avoir communication avec
le dehors. On avait poussé la précaution jusqu'à couper
et émietter la copie de manière à la rendre inintelli-
gible ; celui qui recueillit les paquets et fit la mise
en pages en connut seul le contenu. Les placards fu-
rent immédiatement portés chez le préfet de police, qui
avait sous la main une légion d'afficheurs, dont le tra-
vail fut surveillé et protégé par de nombreux agents.
Tout était achevé à sept heures, au moment où le jour
:ommençait à poindre.
Il faisait un peu de pluie. Des cercles se formaient
autour des affiches et se renouvelaient rapidement. On
échangeait peu de paroles. Dès ce moment on pouvait
juger que les ouvriers resteraient inactifs, qu'ils sus-
pendraient leurs résolutions. Ils avaient, depuis le
31 mai, une rancune mortelle contre l'Assemblée. Les
Montagnards, d'accord en cela seulement avec la So-
ciété du 10 décembre, club bruyant et agissant, où
s'élaborait à ciel ouvert la propagande bonapartiste,
leur répétaient chaque jour que la droite voulait réta-
blir la monarchie, qu'elle leur ramènerait Louis-Plii-
lippe ou Chambordy que là était le danger.
L'ATTENTAT 41
Michel (de Bourges) le leur avait dit la veille du haut
de la tribune. Ceux d'entre eux qui étaient socialistes,
et c'était certainement le grand nombre , pouvaient-ils
oublier que Napoléon avait écrit YExtinction du paupé-
risme? qu'il avait été leur idole? que toutes les émeutes
de 1848 s'étaient faites sous l'invocation de son nom?
Ils n'avaient pas lu son livre, qui n'est qu'une brochure
ennuyeuse et médiocre, mais le titre n'avait pu être
choisi que par un socialiste. Dans les proclamations
qu'ils avaient sous les yeux, il parlait d'appel au peu-
ple, de restauration du suffrage universel, de -maintien
de la République. Les ouvriers en blouse, avec le pain
de la journée sous le bras et le compas tout ouvert
dans la poche, lisaient d'un air grave, sans étonne-
ment, sans colère. Quelques-uns laissaient échapper un
mot d'approbation et semblaient croire que ces événe-
ments étaient une revanche du peuple contre la bour-
geoisie. Les bourgeois étaient divisés; le parti de la
force respirait : il lui faut toujours, en tout et à tout
prix, la paix. Les politiques se sentaient envahis par
une colère furieuse; c'était le grand nombre, le très-
grand nombre. Trouvant les bureaux de journaux fer-
més, ils couraient chez les hommes qui avaient l'habi-
tude de les recevoir, 'chez Goudchaux, chez Landrin,
chez Delestre, chez Crémieux, chez Marie. Je ne parle
que des républicains. Les autres avaient aussi leurs
lieux de réunion ; les amis de M. Odilon Barrot rempli-
rent sa maison des le matin. On se comptait ; tout ab-
sent passait pour être à Mazas. Les nouvelles se croi-
saient, vraies ou fausses. Faut-il avouer que, dans les
prévisions des attentats où le vainqueur se porterait dès
42 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
le lendemain, tout le monde restait au-dessous de la
vérité? On commentait le coup d'État en termes en-
flammés; on cherchait les moyens de résistance; on se
disait que le peuple des ateliers se réveillerait, qu'il
comprendrait. Le président déclarait dans ses procla-
mations, ses afBdés répandaient partout qu'il n'était
pas l'agresseur, qu'il opposait la force à la force; qu'il
se levait pour anéantir un complot monarchique, pour
rendre au peuple ses droits. Mais les réponses sautaient
aux yeux! Le piège était trop grossier!
Les nianœuvres des partis, le complot, les tendances
funestes de l'Assemblée, tout cela se résumait dans un
mot : l'Assemblée, par la loi des questeurs, avait voulu
pourvoir à sa propre sûreté. Le bon sens lui en faisait
un devoir, la Constitution lui en donnait le droit.
Loin d'empiéter sur le pouvoir du président, elle
l'avait subi à l'excès; elle avait poussé l'abnégation, on
pouvait même dire l'obéissance passive, jusqu'à la fai-
blesse, jusqu'à la lâcheté.
Le président l'accusait d'avoir fait la Constitution
contre lui, cette Constitution qu'il avait jurée, celte
Constitution faite dans une Assemblée dont il était
membre, avant qu'il fût candidat, et dans un temps où
l'on ne croyait pas qu'il eût jamais l'audace de l'être !
Il se plaignait de n'avoir pas en main le pouvoir ab-
solu! a On ne s'est appliqué qu'à aflaiblir par avance le
■ pouvoir que vous alliez me confier! » Cet inconnu, ce
médiocre auteur de pamphlets socialistes, ce conspira-
teur risible de Strasbourg et de Boulogne, élevé à la
première dignité de l'État par la vertu de la légende
impériale, si différente de Thistoire de l'Empire, se
L'ATTENTAT *3
plaignait de n'être pas encore à sa place. C'était un
dictateur, un César ravalé à la basse et humiliante con-
dition de président de la République!
On devait reconnaître qu'il était plus près de la vérité,
quand il accusait l'Assemblée d'avoir attenté au suffrage
universel. Mais n'avait-il pas trempé dans la loi du 31
mai? Aurait-elle été faite sans lui? Il se vantait dans sa
proclamation de rétablir le suffrage universel. Que lui
donnait-il à faire, au suffrage universel rétabli? Une
Chambre sur deux. Et cette Chambre, il la diminuait,
il la bridait, il la subordonnait au président, au Sénat,
au conseil d'État ! N'était-ce pas railler ceux qu'on dé-
pouillait, que de parler dans ces conditions du réta-
blissement du suffrage universel? Voilà ce que nous
disions; qu'aurions-nous dit si nous avions pu prévoir
que ce qui restait du suffrage universel allait être dé-
trijit et avili par le système des candidatures officielles?
Il répétait partout, dans son décret, dans ses deux
proclamations, dans la proclamation de son préfet de
police, qu'il voulait le maintien de la République. Après
avoir, pendant trois ans, juré chaque jour fidélité à la
Constitution, il commençait un nouveau rôle, en jurant
qu'il voulait maintenir et sauver la République. Mais il
ne voulait, il ne rêvait, il n'avait jamais voulu et rêvé
que l'Empire.
Il parlait d'appel au peuple : le peuple, après le coup
d'État, si le coup d'État réussit, n'aura le choix qu'en-
tre Napoléon et la guerre civile. Quoi ! prendre tous les
pouvoirs, tout le pouvoir ; prendre Tarmée et les fonc-
tionnaires, en leur inculquant par surcroît le dogme
de l'obéissance passive, empoigner comme des malfai-
44 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
leurs les plus grands personnages du pays, M. Thiers,
M. Cavaignac; fouler aux pieds ses serments, déchirer
la Constitution, mettre les députés en prison, faire violer
la salle des délibérations par un régiment ; dire, dans
des proclamations : Que les méchants tremblent ! et
essayer ensuite de faire prendre Tappel au peuple au
sérieux? Quand Philippe Auguste disait: « Que le plus
digne prenne la couronne! » on savait bien que c'était
pure rhétorique: il n'y avait pas de tragédie sous cette
comédie. Mais le traître, le parjure, le conspirateur, le
tout-puissant, qui tenait la France agonisante sous sa
botte, lui dire: « Votez librement! Je m'en irai si vous
votez autre chose ! Je ne serai qu'un humble et paci-
fique citoyen de la République que vous aurez faite, ou
un sujet soumis du roi que vous vous serez donné! »
Nous pensions alors, dans notre colère, que parler ainsi
à un grand peuple, c'était se jouer de la justice divine.
VIII
La résistance légale.
Un certain nombre de députés et d*hommes politi-
quesy réunis chez M. Odilon Barrot, avaient signé la
protestation dont voici la teneur :
« Vu Tarticle 68 de la Constitution»
j> Considérant que, violant ses serments et la Consti-
tution, Louis-Napoléon Bonaparte a dissous l'Assemblée,
et employé la force publique pour consommer cet
attentat ;
» Les membres de l'Assemblée, soussignés^ après
avoir constaté la violence qui est apportée, par les -or-
dres du président, à la réunion légale de l'Assemblée,
et l'arrestation de son bureau et de plusieurs de ses
membres ; *
)> Déclarent que l'article 68 de la Constitution trace à
chaque citoyen le devoir qu'il a à remplir ;
46 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
» En conséquence, le président est déclaré déchu de
ses fonctions.
« La haute cour de justice est convoquée. Défense
est faite à tout citoyen d'obéir aux ordres du pouvoir
déchUy sous peine de complicité.
(( Les conseils généraux sont convoqués et se réuni-
ront immédiatement; ils nommeront une commission
dans leur sein, chargée de pourvoir à l'administration
du département et de correspondre avec l'Assemblée
dans le lieu qu'elle aura choisi pour se réunir.
a Tout receveur général, ou percepteur, ou détenteur
quelconque des deniers publics qui se dessaisirait des
fonds qui sont dans ses caisses sur jun autre ordre que
celui émané du pouYoir régulier ccmstitué par l'Assem-
blée, sera responsable sur sa propre fortune et, au
besoin, puni des peines de la complicité. »
Suivent de nombreuses signatures. Je remarque
MM. Odilon Barrot, de Tocqueville, Gustave de Beau-
mont, Lanjuinais, Passy," le duc de Broglie, Duvergier
de Hauranne, et parmi les membres de l'Assemblée
actuelle, MM. Dufaure, Oscar de Lafayette, de Corcelles,
Bocher,Vitet, Mathieu de la Redorte, Victor Lefranc,elc.
Les représentants réunis chez M. Crémieux furent
arrêtés en un seul coup de filet, et conduits à pied à
la Conciergerie. L'extrême gauche nomma un comité de
résistance. M. Victor Hugo, l'un de ses délégués,
rédigea un appel aux armes qui fut imprimé immédia-
tement, répandu dans la foule, et même affiché dans
certains quartiers. Quarante ou cinquante députés
pénétrèrent dans le Palais-Bourbon par une porte de
LA RÉSISTANCE LÉGALE 47
service qu'on avait oublié de fermer. Ils s'installèrent
dans la salle des séances, et rédigèrent sur-le-champ une
protestation et un décret de déchéance. Ils commen-
çaient à le signer quand M. de Horny donna ordre de
les expulser. Des soldats les arrachèrent de leur siège.
M. Honet essaya de leur lire l'article 68 de la Constitution :
a Toute mesure par laquelle le président de la Républi-
que dissout l'Assemblée nationale, la proroge, ou met
obstacle à l'exercice de sou mandat, est un crime de
haute trahison. Par ce seul fait, le président est déchu
de ses fonctions, les citoyens sont^ tenus de lui refuser
obéissance. » Les soldais ne voulaient ni écouter ni
comprendre. Leur chef ne cessait de répéter : « J'ai
mes ordres. y> On traîne les représentants dans la salle
Casimir Périer, grande et belle galerie qui sert de péristyle
à la salle des séances, et les soldats y entrent avec eux,
les poussant toujours la baïonnette dans les reins. A ce
moment arrive le président, M. Dupin, que deux ou
trois députés amenaient de force, et qui, dans l'incer-
titude du lendemain, ne voulait ni adhérer au coup
d'Ëtat, ni le condamner. On lui passa, malgré lui, son
écharpe. Il ne dit qu'un mot, qui était une vérité et
une lâcheté. « Nous avons le droit, c'est évident; mais
ces messieurs ont la force : âllons-nous-en. » Chassés
enfin du palais, ces députés se répandirent sur la
place et dans les rues avoisinantes. Quelques-uns^
parmi lesquels M. Toupet des Vignes et le général
Radoult-Lafosse, voulurent haranguer la foule; ils furent
arrêtés et conduits prisonniers au ministère des affaires
étrangères. Les autres se rendirent rue de Lille, au
domicile de M. Daru, vice-président de l'Assemblée,
48 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
qui avait été arrêté dans la matinée. Ils y trouvèrent
une grande affluence de membres de la droite. Là, on
résolut de faire une nouvelle tentative pour se faire
ouvrir la salle des séances. Plus de cent cinquante
députés descendirent la rue de Lille, ayant à leur tête
deux vice-présidents, M. Benoistd'Azy et M. Vitet;
mais ils ne purent franchir la grille; les soldats croisè-
rent la baïonnette devant eux. Ils se replièrent sur la
mairie du X^ arrondissement, dont le général Lauriston,
membre de l'Assemblée et colonel de la X® légion, leur
fit ouvrir les portes.
Dans cette salle de mairie fut tenue la dernière
séance de l'Assemblée législative. II en existe deux
comptes rendus, qui furent publiés à cette époque, et
ne diffèrent l'un de l'autre que sur des points de détail.
M. Ténot, dans son livre intitulé : Paris en décembre
1851, a reproduit celui qui semble le plus complet.
Tout le monde devrait avoir dans les mains le livre de
H. Ténot. Il faut y lire ce compte rendu. J'en donnerai,
par quelques extraits, une idée.
Il était onze heures du matin. On était deux cent
vingt membres.
C'était assez pour délibérer vaablement dans les cir-
constances où l'on se trouvait. Parmi les députés pré-
sents, je remarque les deux présidents de l'Assemblée
actuelle, MM. Grévy et Buffet; des ministres anciens et
futurs, le duc de Broglie, père de M. de Broglic, aujour-
d'hui vivant, M. Dufaure, M. Casimir Périer, M. de
Larcy, environ quarante-cinq membres de l'Assemblée
de Versailles.
Toutes les opinions y étaient représentées. M. Marc
LA RÉSISTANCE LÉGALE 49
Dufraisse, M. Tamisier, M. !Çascal Duprat y côtoyaient
M. Vitet, M. de Vogué, M. de Falloux ; cependant la
droite y était en immense majorité. M. Benoist d'Âzy
présida. On vota d'abord à l'unanimité un décret rédigé
par Berryer, et qui proclamait la déchéance de Bona-
parte. Tous les membres présents y apposèrent leur si-
gnature.
M. Pascal Duprat, persuadé que la troupe obéirait au
président de la République, sans tenir compte de la dé-
chéance légalement prononcée, et que, par conséquent,
les lois que l'Assemblée allait faire n'auraient que la
valeur d'une protestation si elle n'opposait une force à
la force en appelant le peuple à la défense d^ la repré-
sentation nationale, proposa d'envoyer des députés dans
toutes les parties de Paris, et principalement dans les
faubourgs, pour soulever la population.
« C'est votre seul moyen de salut, dit-il, vous ne vous
défendrez que par la révolution. » M. Berryer lui ré-
pondit : « Nous nous défendrons par le droit. ï> Et l'on
cria de toutes parts : « Et la loi, la loi ! pas de révo-
lution !
La révolution était faite pendant qu'on criait : « Pas de
révolution! » Elle était faite, non par l'Assemblée, mais
contre elle, par le président.
Le président, appuyé sur l'armée, qui le suivait sans
hésiter dans cette voie, déchirait la Constitution, s'em-
parait, en vertu de sa propre volonté, sans mandat quel-
conque et par un acte de violence sans justification ni
prétexte, de la totalité des pouvoirs publics. L'Assemblée
no pouvait penser qu'il lui sufiirait, pour se défendre,
de constater la violation du droit, qui était aussi évi-
4
50 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
dente que' la lumière du jour, et de rendre des décrets
qu'elle ne pourrait ni faire exécuter ni même promul-
guer au dehoi's. Comptait-elle sur la garde nationale,
c'est-à-dire sur le peuple ? Alors elle devait écouter
M. Pascal Duprat. £spérait-elle que l'armée désobéirait
au président? que la déchéance prononcée dans cette
salle de mairie serait connue et acceptée?
L'espérait-elle, après Satory, après les discours pro-
noncés par le général Hagnan devant son état-major,
après la circulaire du général Saint-Arnaud, après les
événements de la nuit et de la matinée? On put juger
dans cette séance même, de ce que peuvent la loi contre
la force, et la raison contre l'obéissance passive!
A peine M. Pascal Duprat avait-il fini de parler, que
les députés placés au fond de la salle s'écrièrent : « On
monte ! on monte! » Un profond silence s'établit: a Pas
un mot. Messieurs, dit le président. Gardez vos places.
Songez que l'Europe entière vous regarde. » L'Europe
entière allait voir qu'après avoir prononcé illégalement
la dissolution de l'Assemblée issue du suffrage univer-
sel, Louis-Napoléon Bonaparte envoyait pour la dissou-
dre de fait un sergent d'infanterie suivi de douze fusi-
liers.
M. Vitet, vice-président de l'Assemblée, accompagné de
M. Chapot, secrétaire, de M.Grévy et de quelques autres
députés, s'avance vers lui. SurlesobservationsdeM.Vitet,
il consent à se retirer pour aller chercher son capitaine.
Le capitaine arrive. M. Vitet, M. Grévy parlementent
encore avec celui-ci, qui se tient en dehors de la porte et
ne leur répond que par ces mots, répétés avec obstination :
e J'ai mes ordres. » Cependant, il reste dans le couloir
LA RËSISTANCE LÉGALE 5i
et s'abstient d'entrer dans la salle. On rend un décret
qui charge Tarmée de Paris de veiller à la défense de
l'Assemblée nationale et enjoint au générai Hagnan^
sous peine de forfaiture, de mettre les troupes à la dis-
position de l'Assemblée. Quelques instants après» on dé-
cide que le général Oudinot, duc de Reggio, prendra le
commandement de l'armée et de la garde nationale au
nom de l'Assemblée, investie, par le décret de dé-
chéance, de la plénitude des pouvoirs publics. Le géné-
ral Oudinot, avec l'assentiment de ses collègues, prend
pour major-général de l'armée M. Tamisier et pour ma-
jor-général de la garde nationale M. Mathieu de la Re-
dorte.
A ce moment, on voit entrer dans la salle un sous-
lieutenant de chasseurs de Vinconnes, suivi de quelques
soldats et de quelques sous-ofTiciers, qui ont l'air de le
surveiller et de lui dicter ses réponses. Le général Ou-
dinot essaie vainement de faire reconnaitre son autorité.
« Mon général, dit le sous-lieutenant, vous connaissez
notre position ; j'ai reçu des ordres. »
On lui donne lecture du décret qui nomme le géné-
ral Oudinot commandant en chef. Il l'écoute respec-
tueusement, et ne répond que ces mots : « Je dois
obéir aux ordres que j'ai reçus. » Il ajoute qu'il va de-
mander les instructions de l'officier supérieur qui lui a
donné sa consigne.
Au moment où il sortait, deux commissaires de po-
lice se présentent, et somment les représentants du pays
de se disperser, au nom de M. de Maupas. Le président
leur fait donner lecture du décret de déchéance. Il pro-
nonce ensuite ces paroles :
5i SOUVE.MRS DU QUATRE SEPTEMBRE
« C'est en vertu de ce décret, dont nous pouvons
vous remettre une copie, que l'Assemblée s'est réunie
ici, et qu'elle vous somme , par ma bouche, d'obéir ù
ses réquisitions. Je vous répète que, légalement, il n'existe
qu'une seule autorité en France en ce moment , c'est
celle qui est ici réunie. C'est au nom de l'Assemblée
qui en est la gardienne , que nous vous requérons d'o-
béir. Si la force armée, si le pouvoir usurpateur, agit
vis-à-vis de l'Assemblée avec la force, nous devons dé-
clarer que nous, nous sommes dans notre droit. Il est
fait appel au pays. Le pays répondra.
D M. DE Ravinel. — Demandez leurs noms aux com-
missures.
1 M. LE PRÉSIDENT. — Nous qui VOUS parlons, nous
sommes MM. Vilet, Benoist d'Azy, vice-présidents, Cha-
pot, Grimault et Moulin, secétaires.
» Un des commissaires. — Monsieur le président, voici
l'ordre qu'on nous a donné, et sans plus attendre, nous
vous sommons, que ce soit ^ à tort ou à raison, devons
disperser. » {Violents murmures.)
La fin de cette triste histoire fut que lofficier com-
mandant, clief de bataillon ou capitaine , à la suite de
ces pourparlers qui avaient duré près de devix heures,
comprit enfin que ce n'était pas trop d'un officier de son
i-ang pour mettre fin au régime parlementaire et ache-
ver la ruine d'une Constitution. II entre et donne lec-
ture d'une dépêche qu'il vient de recevoir du général
Magnan, havesti depuis le matin du commandement des
troupes : « Ordre de laisser sortir de la mairie du dixième
arrondissement tous les représentants qui s'y trouvent
LA KÉSISTANCE LÉGALE 53
et qui n opposeront aucune résistance. Quant à ceux qui
ne voudront pas obtempérer à cette injonction, ils se-
ront arrêtés immédiatement et conduits à Mazas avec
tous les égards possibles. » On avait eu moins d'égards
potfr le général Bedeau/ qui fut traîné de degré en de-
gré sur son escalier, pour le général de Lamoricière,
qui fut menacé du bâillon, pour le général Le Flô, avec
lequel les agents engagèrent une lutte corps à corps»
pour M. Baze, qui fut emporté presque nu jusqu'au
poste de la rue de Bourgogne.
a La réunion avait hâte d'en finir, dit M. Taxile De-
lord dans son excellente Histoire du second Empire. De
toutes parts, le mémo cri se fait entendre : « Tous à
Hazas! » Avoir hâte d*en finir, c'est un sentiment fran*
çais qui n'est pas toujours un bon sentiment. J'aime
mieux Baze et Le Flô se faisant traîner, Chanirarnier se
jetant sur son pistolet. Les condamnés, sous la Terreur,
avaient hâte d'en finir, couraient à la mort ; ce n'est là
qu'un courage stérile, la dernière espèce de courage. Il
faut revendiquer le droit jusqu'au bout, et le défendre
encore quand il n'y a plus d'espérance. Les satisfaits de
la matinée du 2 Décembre, qui, le soir, firent monter
la Bourse, n'approuvaient pas tous le coup d'État ; beau-
coup, au fond, le blâmaient; ils avaient hâte d'en finir,
d'échanger l'incertitude contre la certitude d'un mal.
Les irrités, les résistants, surtout les députés, gardiens
du droit, n'auraient pas dû sentir la défaillance. Plus
ils prolongeaient leur séjour dans cette salle, où leur at-
titude, pendant trois heures, fut parfaite, plus ils don-
naient de chances à la patrie. M. Oudinot expliqua au
commandant la situation, et il conclut en lui deman-
U SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
daut, comme il avait fait au sergent et aux autres offi-
ciers, s'il allait obéir.
« M. OuDiNOT. — Vous m'avez entendu, commandant
du 6® bataillon : je vous ai donné l'ordre de faire éva-
cuer la mairie. Allez- vous obéir?
« L'officier. — Non, et voici pourquoi : j'ai reçu de
mes chefs des ordres et je les exécute.
a De toutes parts. — A Mazas ! à Mazas ! »
Les députés eurent donc hâte d'en finir, d'aller à
Mazas. Les vaillants déclarèrent qu'ils ne céderaient
qu'à la tbrce. Des agents les prirent par le bras ; M. Vitet
fut tenu au collet. Ils sortirent ainsi et furent conduits à
pied jusqu'à la caserne de cavalerie du quai d'Orsay. A
trois heures et demie, les poiles se refermèrent sur deux
cent dix-huit députés. Le soir on en amena vingt au-
tres. On les partagea ensuite entre Mazas et le Mont-Valé-
rien. Ils y furent rejoints par plusieurs de leurs collègues,
arrêtés dans des réunions de représentants ou à domicile.
M. Valette, en se présentant à la caserne du quai d'Orsay
pour y partager la captivité de ses collègues, avait dit :
« Il y a deux raisons pour m'arréter : je suis député et
rofesseur de droit. »
IX
Les citoyens combaltent pour la ConstiluUon et la loi contre l'ar-
mée et les représentants de l'autorité. — La lutte dans Paris.
Je n*ai pas à raconter ce qui se passa dans cette jour-
née et dans les journées qui suivirent : ni la mort de
Baudin, tué sur une barricade, ni l'héroïsme de Schœl-
cher (le mot n'est pas trop fort), marchant sans armes
au-devant des soldats, et, la pointe de leurs baïonnettes
sur la poitrine, les conjurant de cesser une lutte fratri-
cide, de se ranger du côté de la loi et du droit; ni Tef-
farement des ouvriers, partagés entre leur dévouement
pour des républicains éprouvés qui les appelaient à com-
battre, et la crainte de servir des projets de restauration
monarchique et de nuire à la République sociale en at-
taquant Louis-Napoléon. A^cette date, il n'y avait dans
les ateliers qu'un noyau très-restreint de républicains
non socialistes, vieux débris des luttes de la Restaura-
tion, restés fidèles à toutes les idées qui animaient le
56 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
parti à cette époque. La Société du 10 décembre avait
rempli les ateliers de ses émissaires, et elle avait fait
assez de dupes pour se croire en droit d'affirmer que tout
ouvrier républicain était socialiste, et tout socialiste na-
poléonien. Il serait plus exact de dire qu'entre la Cham-
bre, qui avait mulilé le suffrage universel, et le président,
qui promettait de le rétablir, les ouvriers ne voyaient pas
clairement où était l'intérêt de la République. L'incer-
titude les rendit inaclifs. Comment auraient-ils oublié
que, pendant plusieurs semaines^ des hommes en blouse
avaient traversé Paris chaque soir en chantant :
Nous l'aurons, nous l'aurons,
Louis-Napoléon!
qu'il avait publié un livre sur VExtinction du paupéris-
mcy dont le titre était d'ailleurs ce qu'ils comprenaient le
mieux ; qu'à l'époque de Télection de Paris, les délégués
du Luxembourg avaient voté pour Louis-Napoléon ; qu'il
avait été alors l'élu des ouvriers socialistes; qu'au mo-
ment où la Chambre délibérait sur cette élection et hési-
tait à la valider, ils s'étaient rassemblés en foule aux
environs du Palais législatif, qu'ils avaient été sur le
point d'engager une bataille ; que pendant les journées
de Juin, c'était encore son nom qu'ils prononçaient sur
les barricades? Un socialiste très-illustre^ M. Enfantin,
définissait ainsi l'Empire dans une lettre écrite en no-
vembre 1860 : (( Guéroult ne me paraît pas comprendre
assez l'Empereur. Il ne voit pas qu'il s'agit de l'extinc-
tion du paupérisme et de l'introduction du socialisme
par l'armée, par l'État, par en haut, sans Crémieux,
LA LUTT£ DANS PARIS 57
Louis Blanc et Albert; ouvrier, ni Blanqui, ni Barbes^
mais peut*étre vous et moi. »
Dans ces mêmes journées de Juin dont je parlais tout
à l'heure, quand la bataille fut finie, je pénétrai dans le
faubourg Saint-Antoine, avec mon ami David, d'Angers,
pour visiter les ambulances. On me conduisit dans un
ouvroir de la rue Saint-Haur-Popincourt, où les salles,
les couloirs et jusqu'aux escaliers regorgeaient de blessés
et de mourants. C'étaient tous des insultés. L'un d'eux,
qui était évidemment à son dernier râle, avait près de
lui sa femme et trois enfants dont les sanglots fendaient
le cœur. « Parlez-lui, consolez-le, » me dit la sœur de
Charité. J'essayai, mais que pouvais-je dire? Il tourna les
yeux vers moi. J'avais mon écharpe de représentant:
t Vous aurez beau faire, me dit-il dans un suprême eifort,
nous aurons Louis-Napoléon. » Il mourut quelques mi-
nutes après. Uu des assassins du général Bréa déclara
aussi, devant le conseil de guerre, qu'il voulait Louis-
Napoléon. Je n'accuse pas Louis Bonaparte d'avoir suscité
ou encouragé l'insurrection de Juin. Je constate des
faits qui expliquent la conduite des ouvriers en Décembre.
L'Assemblée, à la suite de cette lutte sauvage, où Paris
et la civilisation avaient failli périr, donna le premier
exemple des transportations sans jugement. Les vaincus
de Juin ne l'avaient pas oublié.
La loi du 31 mai, faite contre eux, acheva de les
exaspérer. Cette colère contrôla Chambre fut habilement
entretenue en vue du coup d'État, habilement exploitée
dans la proclamation du 2 décembre, (f L'Assemblée est
dissoute. » C'était la vengeance! « La loi du 31 mai est
abrogée. Le peuple est souverain. » Ces paroles acqué-
Ô8 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
raient une nouvelle force , venant de l'auteur de Y Extinction
du paupérisme. Même les plus ardents républicains de
TAssemblée n'avaient-ils pas répété avec obstination
que le danger ne venait pas de Bonaparte, qu'il fallait
surtout se défier de la droite? La République s'était
comme suicidée de ses propres mains, d'abord en se
combattant, ensuite en se divisant. Quand Bonaparte,
en invoquant son nom, acheva de la détruire, la bour-
geoisie seule sentit l'horreur du coup qui nous frappait.
Elle essaya de lutter sans le peuple contre l'armée: ten-
tative héroïque dont elle-même ne se dissimulait pas
l'inanité. Ce mot d'un ouvrier au représentant Baudin
résume bien ce moment de l'histoire : « Croyez-vous
que nous allons nous faire tuer pour vos vingt-cinq
francs? — Citoyen, répondit-il, vous allez voir comment
on meurt pour vingt-cinq francs. » Sa mort remua les
masses, sans les soulever.
Il n'y eut, les deux premiers jours, qu'un petit nombre
de barricades, faites par des gens qui n'étaient pas du
métier, derrière lesquelles on tira quelques coups de
fusil. On porta dans les rues, autour de la Bourse et
des Halles, un cadavre en criant : « Vengeance ! » Peu
de personnes suivirent. C'était tragique et ridicule.
Dans un moment d'effervescence populaire, ce n'aurait
été que tragique. La foule, sur les allées du boule-
vard, foule de bourgeois, était immense, indignée^
frémissante. On voyait au milieu d'elle des députés
<^chappés aux arrestations, Michel, de Bourges, Victor
Hugo, Schœlcher, et d'anciens constituants, Jules Bastide,
Ch. Beslay, haranguant vainement ceux qui les entou-
raient, cherchant des combattants dans les premières
LA LUTTE DANS PARIS 59
heures et plus tard cherchant la mort, des journalistes
qui sortaient désespérés de leurs conciliabules, et ve-
naient s'assurer par leurs propres yeui que tous les
moyens de résistance faisaient défaut. On se racon-
tait les arrestations nocturnes, la marche des deux cent
dix-huit députés incarcérés du môme coup de filet, la
protestation signée chez Marie, les résolutions prises et
abandonnées faute de moyens d'exécution, la présence
de M. Jérôme Bonaparte chez Landrin, et ses déclama-
tions passionnées contre le coup d*État. Le milieu de la
chaussée était inondé de troupes, dont les rangs s'ou-
vraient de temps en temps pour laisser passer la cavalerie
ou les canons. Les soldats paraissaient fort excités. On
leur avait donné abondamment à manger et à boire
dans leurs casernes. Chaque homme avait reçu, pendant
la nuit, au nom du président, une petite somme. Un
de ses biographes veut bien nous dire que ses derniers
80,000 francs y passèrent. Un autre nous peint des
colonels recourant à la ruse pour donner courage aux
insurgés et les attirer en grand nombre sous les pas de
leurs chevaux.
« ... Le colonel masqua ses escadrons pendant quelques
instants dans un pli de terrain pour leur donner le
change et leur laisser croire qu'il était occupé du côté
de la Bastille; mais, faisant brusquement demi-tour sans
être aperçu et prescrivant aux trompettes et à Tavant-
garde de rentrer dans les rangs, il se remit en marche
au pas, jusqu'au moment où il se trouva à l'endroit le
plus épais de cette foule compacte et incalculable, avec
l'intention de piquer tout ce qui s'opposerait à son passage.
Les plus audacieux, enhardis peut-être par la démon.
60 SOUVEMRS DU QUATRE SEPTEMBRE
stratioii pacifique de ce régiment, se placèrent en avant
du colonel et firent entendre les cris insultants de: «Vive
rAssemblée nationale! à bas les traîtres! » Reconnaissant
à ce cri une provocation, le colonel s'élance comme un
lion furieux au milieu du groupe, en frappant d*estoc«
de taille et de lance. Il resta sur le carreau plusieurs
cadavres... » Des régiments de cavalerie ne cessaient de
parcourir les boulevards en poussant des éclats de rire,
et en proférant des injures contre la foule. Des sergents
de ville, mêlés aux régiments de ligne, sortaient des
rangs tout à coup, et envahissaient quelque maison d*où
un cri d'indignation ou de douleur était parti. Les
soldats en faisaient autant, quelquefois sans provoca-
tion. Des arrestations brutales, non justifiées, avaient
lieu. Il y eut même des meurtres dans les maisons, de
plus nombreux encore dans les postes où les prison-
niers étaient conduits. On regardait les mains, et si elles
paraissaient noires de poudre, cela suflisait. « Au mur ! »
Justice était faite. Sur les barricades on ne faisait pas
de quartier. Le général Saint-Arnaud, ministre de la
guerre, avait fait afficher cette protestation laconique :
« Le ministre de la guerre,
« Vu la loi sur l'état de siège,
« Décrète:
<c Tout individu pris construisant ou défendant une
barricade, ou les armes à la main, sera fusillé. »
Le Moniteur du 30 août 18S2 n*avoue que trois cent
quatre-vingts morts. Il faut que les rapports aient été
LA LUTTE DANS PARIS 61
bien incomplets, ou qu'on n'ait pas compté dans ce recen-
sement les personnes tuées dans leurs maisons ou dans
les rues.
La violence dé la répression contrastait péniblement,
pendant les deux premiers jours, avec l'inanité de la
résistance. Tout le monde savait que les barricades
étaient en petit nombre, qu'elles ne tiendraient pas,
qu'elles ne pourraient pas tenir, que le peuple ne se
battait pas. On se demandait pourquoi^ ces décharges
multipliées contre des ennemis absents, ces razzias contre
des foules désarmées.
Le 4 décembre seulement, les barricades furent nom-
breuses. Celles du boulevard Poissonnière et de la rue
du Petit-Carreau étaient formidables. La police laissa
faire pendant toute la matinée. L'armée regardait et ne
branlait pas: C'était un plan conçu par M. de Momy
et habilefaient exécuté par le général Hagnan. M. de
Momy lui avait télégraphié dès la veille : a Laissez
les insurgés s'engager tout à fait et des barricades
sérieuses se former, pour ensuite écraser l'ennemi et le
détruire. » Le préfet de police^ qui se troublait aisé-
ment, suivait l'exécution de ce plan avec terreur. II
télégraphiait au ministre de l'intérieur le 4, à une
heure de l'après-midi : « Les nouvelles deviennent très-
graves; laisser grossir maintenant serait un acte de
haute imprudence. » M. de Momy avait parcouru les
boulevards jusqu'aux barricades, et ce qui effrayait tant
M. de Maupas le remplissait 3e joie. £n rentrant au
ministère, il trouva son entourage tout pâle: a Comment!
leur dit-il, hier, vous vouliez des barricades, on vous
62 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE
en fait, et vous n'êtes pas contents! » Le général Ma-
gnan n'était pas moins harcelé de son côté; mais il
avait décidé qu il n'attaquerait pas avant deux heures,
et quelques instances qu'on lui fit, il resta inébranlable
dans sa résolution. Enfin, quand les ennemis, comme
les appelle M. de Morny, se turent massés imprudem-
ment sous la gueule des canons, M. Magnan, voyant les
battues faites, donna le signal du tirer. La stupeur fut
au comble quand, vers trois heures, après cette longue
inaction et ce long silence, on entendit tonner le canon
sur le boulevard. Pendant plus d'une heure, quatre
pièces rangées en batterie sur la chaussée tirèrent sans
relâche, à obus et à boulets, sur la barricade du fau-
bourg Poissonnière. La barricade tint bon. Attaquée
plusieurs fois à la baïonnette, cette poignée de répu-
blicains fit pleuvoir une grêle de balles sur les assail-
lants et ne céda que quand elle se vit prise en queue
et en flanc par les rues latérales. Toute la ville à ce
moment était un champ de bataille, où 1,500 hommes à
peu près luttaient contre 40,000. Le résultat ne pouvait
plus paraître douteux, à la tombée de la nuit, même
aux plus confiants et aux plus aveugles. Les barricades
qui n'avaient pas été démontées n'étaient plus défendues
que par des hommes qui voulaient mourir. Le plan de
M. de Morny avait réussi : « Laisser les insurgés s'en-
gager à fond, les cerner, les écraser... »
La troupe ne tirait pas seulement sur les « insurgés » .
Dans une liste officielle donnant les noms de 191 morts,
avec l'indication du lieu où les victimes sont tombées,
on compte neuf femmes, un enfant de sept ans et demi,
sept noms d'hommes accompagnés de cette mention :
LA LUTTE DANS PARIS 63
Tué chez lui. Près de soixante personnes sont indiquées
comme ayant péri dans l'espace compris entre le bou-
levard Bonne-Nouvelle et le boulevard des Italiens. Je
rappelle que le Moniteur du 30 août 18S2 fixe le nom-
bre des morts à 380, et que ce nombre parait être au-
dessous de la vérité.
Il est constant qu où un ou deux régiments auraient
suffi, on employa une armée, et que pendant deux
ours on tira dans les rues de Paris, non pour réprimer,
mais pour terrifier. On rabattit en quelque sorte les
insurgés {Laissez des barricades sérieuses s'élever), pour
les amener sous le canon. Les entrepreneurs et direc-
teurs de cette révolution étrange jugèrent à propos,
après la journée du 4, de mettre fin à leurs démon-
strations guerrières. Les généraux arrêtés dans la nuit
du 2 décembre avaient été transférés à Ham ; les mai-
sons de détention, les forts et les postes de police re-
gorgeaient de prisonniers. Dans les casernes, ce n'étaient
que festins et cris de joie. Les rues étaient calmes, un
peu désertes. On avait lavé le sang, enterré les corps.
Des ouvriers achevaient d'abattre la salle, dite salle de
carton, où avaient siégé l'Assemblée constituante et
l'Assemblée législative. D'autres comblaient les fossés
de la place de la Concorde, sans que personne pût
s'expliquer les motifs et l'urgence de cette transforma-
tion. On se montrait sur les maisons la trace des balles ;
on allait, en longues files, visiter sur les boulevards la
maison Sallandrouze, qui avait servi de cible aux canons.
Ce violent orage n'avait pas laissé après lui d'autres
marques visibles. La Bourse montait. Les Te Deum ne
furent chantés que quelques jours plus tard, après le
04 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
plébiscite. Quelques-uns respiraient eu disant : « C est
fini! » A défaut de la liberté et de l'honneur irrémé-
diablement perdus dans ce naufrage, on croyait ?u
moins que les vainqueurs nous donneraient 1c repos.
La lutte dans les départements.
Le mouvement fut assez vif dans les départements.
Les républicains ne s'y divisèrent pas comme à Paris;
ils comprirent tous sur-le-champ que, si le coup d'Ëtat
réussissait, c'en était fait de la République. Presque par-
tout on compta qu'à Paris la résistance l'emporterait ;
les soulèvements qui eurent lieu n'ont pas d'autre cause.
La plupart furent réprimés par la force; tous cessèrent
quand la défaite de la résistance à Paris fut connue.
Chose étrange : les grandes villes furent un moment
agitées, mais sans tentatives d'insurrection sérieuse; ce
furent les villes moins importantes et les campagnes qui
se soulevèrent. Ainsi dans le Sud-Ouest, Marmande,
Auch résistèrent plus que Bordeaux et Toulouse; au
Sud-Est, Lyon et Marseille furent contenus, tandis que
la Drame, l'Hérault, le Var, les Basses-Alpes étaient le
théâtre d'insurrections formidables. Peut-être faut-il at-
66 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
tribuer ce résultat aux précautions prises à l'avance
<lans les grandes villes, aux forces supérieures dont dis-
posaient les préfets; peut-être aussi y connut-on plus
tôt ce qui se passait à Paris.
Dans plusieurs départements, des bandes de trois mille
et de six mille hommes parcoururent le pays, s'emparèrent
des préfectures et des casernes, engagèrent des luttes
meurtrières avec la troupe. Quelques excès, en très-petit
nombre, quelques attentats odieux furent commis par
les insurgés, plutôt contre les personnes, par vengeance,
que contre les propriétés.
Les journaux qui défendaient le coup d'État gros-
sirent démesurément certains faits, en inventèrent d'au-
tres, et répandirent partout le bruit que les paysans
brûlaient les châteaux, massacraient les riches, pil-
laient les villes; en un mot, que les départements
étaient livrés aux horreurs d'une nouvelle jacquerie.
Pendant qu'on effrayait la France de ces récits, on lui
disait aussi que Paris aurait été la proie des commu-
nistes au 2 Décembre, si le président, qu'on appelait le
Sauveur de la société, n'avait déjoué leurs projets par
une courageuse initiative. On donnait aux combattants
des rues de Paris, pendant les trois journées, la quali-
fication de communistes, quoiqu'il fût constant que les
socialistes s'étaient abstenus et qu'on n'avait eu affaire
qu'à une poignée de bourgeois républicains. La Jac-
querie des départements n'était pas plus véritable que
le communisme de Paris; mais on eut besoin de ce
double mensonge pour expliquer l'attentat d'abord, et
ensuite le régime de terreur auquel on soumit le pays.
On affirme que, dans la plupart des cas, les soldats tiré-
LA LUTTE DANS LES DÉPARTEMENTS €7
rent les premiers. Est-ce vrai? est-ce faux? Il est bien
difficile de saisir .la vérité au milieu des assertions les
plus contradictoires. Je suis presque d'avis que cela est
indifférent. On ne saurait se dissimuler que ceux qui
se révoltent ont l'intention de se battre, et que ceux
qui marchent contre les révoltés sont dans la nécessité
de recourir à la force si on n'écoute pas leurs exhorta-
tions ou si on n'obéit pas à leurs sommations. Ce qui est
criminel, c'est la cause, ou l'excès. Dans la courte guerre
civile qui suivit le 2 Décembre, ceux qu'on appelait les
révoltés étaient en réalité les défenseurs de la Constitu-
tion. Ils avaient le droit et la loi pour eux. Ils furent
traités presque partout avec barbarie. Le ministre de
l'intérieur affectait de défendre non le coup d'État, mais
la société elle-même, attaquée, disait-il, dans ses bases
fondamentales ; et cette situation lui permettait d'écrire
aux généraux des ordres tels que celui-ci : <( Les bandes
qui apportent le pillage, le viol et l'incendie se trouvent
hors des lois. Avec elles on ne parlemente pas, on ne
fait pas de sommations; on les attaque et on les dis-
perse. Tout ce qui résiste doit être fusillé, au nom de
la société en légitime défense. » Le ministre de la
guerre Saint-Arnaud donnait de son côté des instruc-
tions qui n'étaient pas plus tendres. Il prescrivait de
fusiller non-seulement les individus pris les armes à la
main, mais « quiconque essaierait de fuir en présence
de la force armée. » Le général Rostolan, qui com-
mandait dans l'Hérault, fit exécuter cette dernière pres-
cription ; il s'en vante dans une proclamation : a Déjà
quelques-uns de vos compagnons ont été frappés de mort
pour avoir désobéi aux sommations qui leur ont été
C8 SOUVEMRS DU QUATRE SEPTEMBRE
faites de se rendre. » On fusilla un certain nombre
d'insurgés pris les armes à la main^ des fuyards, des
prisonniers. Martin Bidauré, fusillé, laissé pour mort,
parvint à se cacher, à se guérir; on le reprit, on le
fusilla une seconde fois. Parmi les prisonniers qu*on
fusillait de sang-froid, plusieurs heures ou plusieurs
jours après l'action, on en cite quatre qui furent
fusillés dans leurs fers : le plus jeune, nommé Justin
Gayol, n'avait que dix-sept ans. Il fut constaté ensuite
qu'on l'avait arrêté par méprise.
Les arrestations s'élevèrent à des chiffres presque fa-
buleux : mille cinq cent dans la Nièvre, deux mille dans
le Gers, trois mille dans l'Hérault... Un commissaire géné-
ral » M. Carlier, décréta que quiconque donnerait sciem-
ment asile à un réfugié serait réputé complice et traité
comme tel et le général Eynard, commandant de Téiat
de siège dans l'Allier, mit les biens des inculpés sous
séquestre.
Ces arrêtés de deux proconsuls furent étendus à toute
la France et considérés comme des lois; on cite un ju-
gement rendu à Lyon par un conseil de guerre, le
30 décembre 1851, qui condamne un garde champùtro,
nommé Astier, à vingt ans de travaux forcés pour
avoir donné asile à des insurgés en fuite.
XI
L3 plébiscite.
La révolution faite, le président la fit confirmer par un
plébiscite. Il en promulgua la formule le 3 décembre :
a Le peuple français veut le maintien de l'autorité de
Louis-Napoléon Bonaparte, et lui délègue les pouvoirs né-
cessaires pour faire une Constitution, sur les bases pro-
posées dans sa proclamation du 2 décembre, o Voici le
résultat du vote; il y eut 7,439,216 oui, contro 640,737
non et quelques milliers de voix perdues. Le président jse
déclara absous. Qui oserait dire que FAssemblée aurait eu
moins de votes d'absolution si, commettant un attentat et
violant la Constitution, elle avait emprisonné le président
et saisi le pouvoir? Et qui put croire alors, qui croit
aujourd'hui que la cinquième, la dixième partie de ceux
qui votèrent oui fussent bonapartistes?
Plusieurs des départements où la résistance avait été
la plus vive se signalèrent par des votes très^favorables
70 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
au coup d'État. La Drôme donna 63,799 oui contre
10,279 non, le Gers, 64,449 oui contre 8,588 non;
THérault, 60,336 oui contre 14,317 7wn; la Nièvre,
74,356 oui contre 1,698 non; le Var, 62,824 oui contre
4,342 non. Je fus moi-même témoin d'Une contradic-
tion aussi étrange au premier abord; et, si j'entre
dans ce détail, c'est qu'il peint le moment, et qu'en
même temps il l'explique.
La haute cour de justice s'était réunie spontanément
le 2 Décembre dans une des salles de la Cour de cassa-
tion, au Palais de justice, en vertu du 3* paragraphe de
l'article 68 de la Constitution, ainsi conçu : « Les juges
de la haute cour de justice se réunissent immédiatement,
à pcûne de forfaiture ; ils convoquent les jurés dans le
lieu qu'ils désignent, pour procéder au jugement du
président et de ses complices; ils nomment eux-mêmes
les magistrats chargés de remplir les fonctions du mi-
nistère public. » L'arrêt suivant avait été rendu : « La
haute cour, vu les placards imprimés et affichés, etc.;
attendu que ces faits et l'emploi de la force militaire
dont ils sont appuyés réalisent le cas prévu par l'ar-
ticle 68 de la Constitution, déclare qu'elle se constitue ;
dit qu'il y a lieu de procéder en vertu dudit article 68,
nomme pour son procureur général M. Renouard,
conseiller à la Cour de cassation, et s'ajourne à demain
pour la continuation de ses opérations. » Vers la fin de
la séance, trois commissaires de police, accompagnés
d'officiers de paix et d'un détachement de gardes répu-
blicains, étaient venus sommer la Cour de se dissoudre ;
les membres s'étaient séparés en protestant qu'ils
ne cédaient qu'à la force, et ils renouvelèrent leur
LE PLÉBISCITE 71
protestation le soir du môme jour dans le cabinet de
M. Hardoin, leur président. Ils se réunirent encore
le lendemain, 3 décembre, à midi, au^ termes de leur
arrêt, dans le local des audiences de la Chambre civile.
En arrivant, ils trouvèrent dans la première pièce les
membres de cette Chambre, qui se préparaient à tenir
séance, et le premier président M. Portalis. Ils leur ra-
contèrent ce qui avait été tenté contre eux la veille, et
les prièrent de se tenir dans la première salle pour
assurer leur sécurité pendant qu'ils délibéreraient dans
la salie du fond. M. Portalis et ses collègues, un peu
étonnés de ce rôle, ne purent refuser leur consentement.
La haute cour délijjéra, assistée, cette fois, de son procu-
reur général, M. Renouard; mais elle s'ajourna indéfi-
niment, a attendu que les obstacles matériels à l'exécution
de son mandat continuaient. »
Un des membres de la Cour vint chez moi en sortant
de la séance; il me dit qu'il n'avait pas hésité à faire
son devoir, et que le crime était d'ailleurs évident ; mais,
ayant fait ce jour-là, peut-être pour la première fois de
sa vie, un acte d'opposition, il se croyait perdu sans
ressources et me donna ses instructions pour avoir soin
de ses intérêts si j'échappais, et qu'il fût ^xilé comme il
s'y attendait. Je le revis après le plébiscite. Je savais
qu'il était allé dans une petite ville des environs de
Paris, où il avait ses propriétés, pour engager les élec-
teurs à voter oui. 11 me le confirma lui-même, en ajou-
tant ces paroles qui expliquent plusieurs millions de
votes : « Comme juge, je l'aurais infailliblement con-
damné; comme citoyen, je l'ai absous, parce que dans
l'état où il nous a mis par son crime, il n'y a plus que
72 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
lui de possible, et qu'il vaut mieux être gouverné par
un criminel que de tomber dans la guerre civile. »
Les défenseurs de l'Empire invoquent les votes obte-
nus après le succès des coups de force. Ces votes ne
signifient rien que l'impuissance de lutter contre la
brutalilé des fa'its accomplis. L'Empire, en dépit du plé-
biscite, n'a d'autre origine que le 18 Brumaire et le
2 Décembre. Celte comédie de légalité est un attentat
de plus. Dans la séance du 18 mar? 1867, au Corps lé-
gislatif, M. Rouher ressuscita, au profit de la dynastie
impériale, le dogme de la légitimité. Je copie ses paro-
les sur fe Moniteur. La scène mérite d'être rappelée et
méditée.
a AL Rouher. — En 1814, l'empereur Napoléon I**' a
été renversé par la coalition étrangère {Oui! oui! cest
vrai!) qui est venue installer sur le trône une dynas-
tie qui prétendait à la légitimité, mais qui était en
contradiction avec le principe de la souveraineté du
peuple.
» En 1830, vous n'avez pas eu la sanction populaire.
Un trône a été brisé, vous en avez élevé un autre;
vous l'avez construit avec les morceaux de l'ancien;
vous y avez fait asseoir un membre de l'ancienne fa-
mille régnante. {Cest vrai! c'est vrai !) Et puis vous
avez marché dans cette voie sans aucun suffrage, sans
aucune sanction émanée de la nation.
» Messieurs, le gouvernement légitime par excellence
est celui au nom duquel je parle. {Oui! oui! très-bien!
très-bien!)
» Il a, à trois ri^prises différentes, affronté le suffrage
LE PLÉBISCITE 73
universel ; il Ta affronté dans toutes les conditions, au
moment où un autre gouvernement dirigeait les affai-
res du pays et était maître de tous les pouvoirs et de
toute l'action administrative, au moment où l'exilé se
présentait seul à la nation avec son nom, avec le sou-
venir, les infortunes, le prestige et la gloire de sa fa-
mille. (Applaudissements.)
D Mis en présence de cette candidature nationale, le
peuple a librement, spontanément acclamé Louis- Napo-
léon Bonaparte. (Très-bien! très-bien!) Après le 2 Dé-
cembre, il l'a acclamé encore au moment où . . .
» M. Jules Favre. — Ne parlez pas du 2 Décembre. . .
(Vives exclamations.)
.» M. Thi£iis, se levant. — Oui, laissez-le oublier ! Et
les droits des proscrits. . . (Cris : A V ordre!) Ne réveil-
lez pas ces souvenirs! (N'interrompes pas! n'interrom-
pes pas!) Vous êtes heureux qu'on ait oublié!. . . (Bruit
général.)
» M. LE PRÉSIDENT Walewski. — Calmcz-vous, mon-
sieur Thiers.
» M. TmERs. — Qu'on ne parle pas du 2 Décembre de-
vant ceux qu'il a proscrits! (Nouveaux cns lAVordre!
à V ordre!),
» M. LE PRÉsu)ENT Walewski. — Mousieur Thiers, ne
prenez pas la parole sans que le président vous la
donne.
» (M. Thiers, toujours debout^ prononce avec anima*
lion des paroles qui se perdent dans le bruit et Vagita-
tion de l'Assemblée,)
74 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
» M. LE PRÉSIDENT Walewski. — J'invitc de nouveau
rhonorable M. Tliiers à se calmer, et je le prie de se
rasseoir.
» M. Rocher. — L'honorable M. Thiers m'interrompt
avec une violence dont je prends la Chambre à té-
moin. . . [Oui! oui! — Vives exclamations. — Bruyantes
rumeurs à gauche.)
» M. Jules Favre. — C'est vous, monsieur le ministre,
qui êtes violent. {A V ordre!)
)) M. Thiers. — J*en appelle à la Chambre.
» M. Jules Simon. — J'en appelle î\ la France et à l'his-
toire; nous' attestons la morale publique. {N'interrom-
pez pas! n interrompez pas! — Agitation croissante. —
A r ordre! à V ordre!)
> M. LE PRÉSIDENT Walewski. — Lc bruit et l'agitation
de l'Assemblée m'empêchent de saisir les interruptions,
sans guoi je rappellerais à Tordre leurs auteurs.
» M. LE MINISTRE d'État. — Je n'ai saisi des interrup-
tions de l'honorable M. Thiers qu'un seul mot, celui de
proscrit . . .
» M. Jules Favre. — Oui, il a été proscrit, et contre la
loi ! {Nouvelle et bruyante intermption.)
» W. LE PRÉSIDENT Walewski. — Je VOUS prie de faire
silence. Je rappellerai à l'ordre le premier qui inter-
rompra. {Très-bien! très-bien!)
» Veuillez continuer, monsieur le ministre.
» M. LE MINISTRE d'État. — Jc répouds à l'honorable
M. Thiers que jc n'ai voulu réveiller pour lui ni une
douleur, ni un mauvais souvenir. J'ai constaté un fait,
LE PLÉBISCITE 75
c'est que la société française a été sauvée de l'anar-
chie. .. (Ouil ouil — Violentes exclamations à gauche.)
» M. Jules Favre. — C'est vous qui avez violé la loi !
{Le bruit et les interruptions continûment.)
» M. LE MINISTRE d'État, se toumont vers les interrup-
teurs. Vous voyez bien qu'elle a été sauvée de l'anar-
chie ; j'en prends à témoins ces passions d'énergumènes
qui éclatent sur les bancs de la gauche. (C'est vrai,
c'est vrai! — Explosion de murmures à gaiœhe.)
» Si vous croyez que je m'arrêterai devant cette sorte
d'insurrection, vous vous trompez. {Bravo ! bravo I)
» Le principe des nationalités, la souveraineté des po-
pulations fondent solennellement et légitimement les
gouvernements {Très-bien I très-lien!) et ceux qui pro-
testent contre la souveraineté du peuple ne sont que
des factieux... {Soudaine et violente interruption à
gauche. — Oui! très^bien! sur les bancs de la ma^
jorité.)
T> M. Ernest Picard. — C'est vous qui êtes des fac-
tieux !
» M. Thiers se lève et essaie de nouveau de se faire
entendre au mûieu du bruit.
» M. Pelletan. — Oui, c'est vous qui êtes des fac-
tieux ! C'est vous qui avez violé la souveraineté natio-
nale et le suffrage universel. {A Vordre! à Vordrel à
l'ordre ! )
i> M. RouHER. — Les factieux étaient ceux qui conspi-
raient contre le prince Louis-Napoléon ! {Agitation con-
fuse.) »
Mais personne n'avait conspiré contre Louis-Napo-
76 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
lëon, c'est Louis-Napoléon qui avait conspiré contre
la Constitution de son pays; personne, au 3 Décem-
bre 18S1, ne voyait en lui autre chose que l'élu du 10
décembre 1848, révolté contre ceux qui Tavaient élu;
personne ne croyait à cette légitimité de nouvelle
création qui voulait se substituer à Fancien dogme
du droit divin. Louis-Napoléon, dont la vie entière n'a-
vait été qu'une longue conspiration, avait trompé par
de faux serments le pays et l'Assemblée ; il avait, en
pleine tranquillité, personne ne songeant à contester ou
à diminuer son pouvoir, en présence d'une Constitu-
tion qui allait être légalement revisée, n'ayant d'autre
motif de violer son serment et de fouler aux pieds toutes
les lois, que son ambition et ses convoitises, jeté l'armée
sur le peuple, dispersé par trahison la représentation
nationale, enfermé ou exilé les députés, proscrit tout ce
que la France comptait de plus irréprochable et de plus
illustre, tiré le canon dans les rues de Paris, répandu le
sang à grands flots dans la Drume, dans la Nièvre^ dans
le Gers, dans l'Hérault, dans les Basses-Alpes ; et ce
qui était plus horrible encore et plus criminel, parodié
les formes de la justice en faisant condamner à des
peines cruelles, souvent à la mort, les citoyens qui
s'étaient dévoués pour défendre contre lui et ses com-
plices le droit et la loi. Voilà ce qu'il avait fait. Telle
est l'inexorable vérité.
Entre le 2 et le 20 décembre, la France était sous le
régime de la terreur. On ne pouvait ni se réunir, ni
parler, ni écrire. Il n'y avait d'autres journaux que
ceux qui s'étaient soumis, et ceux-là mêmes subissaient
les ordres de la censure. Les représentants du peuple,
LE PLÉBISCITE 77
les journalistes, les républicains dont les opinions
étaient connues, et qui pouvaient se voir arrêtés à toute
heure du jour et de la nuit, ou qui ouvraient le matin
le Moniteur avec la pensée qu'ils y trouveraient peut-
être leur arrêt d'exil, commencèrent pourtant dès ce
premier jour la guerre de pamphlets qui dura pendant
quinze ans. On les faisait imprimer quand on trouvait
un imprimeur assez courageux ; le plus souvent ils
étaient autographiés. On se les arrachait; tout le
monde voulait les copier, bons ou mauvais; on les
trouvait toujours assez bons, pourvu qu'ils fussent vio-
lents : productions éphémères qu'il faudrait pourtant
recueillir, car elles diraient l'histoire de nos pensées et
de nos trop légitimes colères. Je donne ici un de ces
pamphlets comme échantillon, et je le choisis, entre
beaucoup d'autres, à cause de son auteur, M. Vivien.
Voici ce qu'il griffonna, le 11 ou le 12 décembre, sur
la table de notre ami commun, M. Rivet :
Constitution de la république française, revus, cor-
rigée ET considérablement DIMINUÉE.
Article premier.
La souveraineté nationale est imprescriptible et ina-
liénable.
En conséquence, le peuple français abdique entre les
mains de Louis-Napoléon Bonaparte, lui délègue le soin
de faire %ne Constitution telle qu*il l'entendra, et lui
78 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
promet d'avance d'y obéir aveuglément, quelques dis-
positions qu'elle contienne.
Art. 2.
Nul ne peut être arrêté et détenu que suivant les preS'
criptions de la loi ; la demeure de toute personne habitant
le territoire français est inviolable.
En conséquence, il est permis à tout agent de police,
muni ou non d'un mandat régulier, d'arrêter toutes les
personnes qu'il lui plaît, de pénétrer, en armes et la
nuit; daps le domicile de tout citoyen , de violer le
secret des correspondances et de mettre le scellé sur les
presses des Journaux qui ont Taudace de ne pas chanter
les louanges du gouvernement.
La Bastille, qu'on a fait la faute de détruire, il y a
soixante ans, sera remplacée par le château de Ham,
par les forts du Mont-Valérien, de Vinoennes et par
la prison de Mazas. On expulsera de France tous les
citoyens qui ne se déclareront pas parfaitement contents.
Art. 3.
Nul ne sera distrait de ses juges naturels.
En conséquence, les conseils de guerre seront en per-
manence. Toute réunion de trois personnes est une
société secrète, et tout membre d'une société secrète
sera déporté, à moins qu'il n'ait été préalablement fu-
sillé.
Art. 4.
L'enseignement est libre.
LE PLÉBISCITE 79
En conséquence, M. de Montalembert et ses amis les
jésuites sont seuls chargés de renseignement de la jeu-
nesse.
Art. s.
Aucun impôt ne peut être établi ni perçu quen vertu
d'une loi. Tout impôt est établi pour l'utilité com-
mune.
En conséquence, le ministre des finances, notre bien-
aimé Fould, réglera seul le budget et dépensera l'argent
des contribuables sous notre seul contrôle.
Art. 6.
Une haute cour de justice est instituée pour juger
les crimes de haute trahison du président et de ses com-
plices.
En conséquence, le président et ses complices auront
le droit de disperser par la force la haute cour et de
jeter en prison les membres de cette cour. Lesdils
membres seront mis au secret et seront autorisés à
réfléchir à loisir sur les moyens do saisir et de juger
les délinquants.
Art. 7.
La force publiqvs est instituée pour assurer, dans
l'étendue de la République, l'exécution des lois.
En conséquence; ceux qui violeront les lois auront
seuls le droit de requérir ladite force publique et de
s'en servir pour violenter, emprisonner et fusiller au
besoin ceux qui auront Taudace de réclamer la stricte
exécution des lois et de la Constitution.
80 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Art. 8.
Le suffrage universel est rétabli.
Mais il ne fonctionnera plus qu une seule fois, le
20 décembre prochain, et sa décision souveraine sera
respectée, pourvu qu'elle proclame Louis-Napoléon
Bonaparte président de la Republique.
XIl
Les proscriptions.
Le dictateur n'eut pas la victoire clémente. Comme
on avait voulu, le 4 décembre, tuer beaucoup pour en
finir plus sûrement et plus promptement, on voulut en-
suite réprimer beaucoup, soit pour faire croire à un
complot antérieur et justifier le titre de sauveur de
Tordre social, soit pour obtenir de la peur une soumis-
sion que, surtout dans ces premiers temps, on ne pou-
vait attendre de la confiance. Quatre-vingts membres
de l'Assemblée furent frappés, dirai-je de peines ou de
condamnations ? la langue ne fournit pas de mots justes
quand il s'agit d'une sentence prononcée par le coupa-
ble contre ses victimes, qui auraient le droit d'être ses
juges. Les condamnations, s'il faut se servir de ce mot,
furent d'une sévérité très-inégale : les uns furent dési-
gnés pour Cayenne, ce qui est, selon le Code pénal, la
première peine après la mort, omnia extra mortem.
6
82 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
comme on disait dans Tanciennc langue du droit; d'au-
tres furent « éloignés provisoirement »;f d'autres enfin
lurent a expulsés » . C'est un terme dont l'invention ap-
partient en propre au 2 Décembre, et qui a le même
sens que le mot « exilé », avec quelque chose de plus
injurieux dans la forme. L'ai'ticle 2 du décret qui pro-
nonce contre soixante-six députés la peine de l'expul-
sion porte que « les individus ci-dessus nommés » se-
ront transportés dans une colonie pénale, s'ils remettent
le pied sur le territoire.
MM. Thiers, de Rémusat, Duvergier de Hauranne,
Baze, Jules de Lasteyrie et Creton furent a éloignés
provisoirement, » en même temps que les généraux
Bedeau, Changamier, Lamoricière et Le Fld. Mais
c'est surtout sur les républicains que la vengeance du
maître s'appesantit. Sept d'entre eux furent désignés
pour Cayenne, JDI. Marc Dufraisse, Mathé, Miot, Greppo,
Richardet, Michot-Boutet et Martin. M. Mathé n'avait pu
être saisi ; il parvint quelques jours après à gagner la
frontière; les autres furent conduits au Havre en voitu-
res cellulaires.
Au Havre, on les embarqua sur le Canada^ pour les
transporter à Brest, et de là à Cayenne. La frégate
était disposée pour contenir 200 forçats : elle reçut
cinq cents citoyens, dont tout le crime était d'être
restés fidèles à la loi de leur pays.
Un mois plus tard, les journaux de toute l'Europe
racontaient les horreurs de cette traversée. L'histoire
doit reproduire quelques-uns de ces détails, pour qu'on
sache bien ce qu'était cette transportation à Cayenne,
dont l'Empire i usé, pendant dix ans, dans une
LES PROSCRIPTIONS 83
grande proportion, et avec un arbitraire si effroyable.
J'emprunte le résumé de M. Delord, en avertissant qu'il
n'a pas tout dit, d'abord par la nécessité de se borner^
et parce qu'il y a des détails qu'on ne peut écrire.
V 180 prisonniers furent entassés dans la batterie^
240 par moitié dans les deux loges du faux-pont, et
80 en deux parts dans les deux cabines du gaillard
d'avant. Défense aux premiers d'ouvrir les sabords,
malgré la chaleur produite par une telle agglomération
et le voisinage de la machine. Les seconds, au lieu de
14 mètres cubes d'air nécessaires à chaque homme
pour vivre, recevaient à peine plus de 1 mètre cube
par tête, encore cet air était-il profondément vicié.
L*air et la lumière n'arrivaient aux troisièmes que par
une lucarne d'un pied carré. La manche à vent faisait
parvenir un peu de fraîcheur dans cet enfer; mais
chaque prison n'en pouvait jouir que pendant deux
heures sur vingt-quatre. Les émanations d'un grand
baquet placé au centre de chaque loge et destiné à
tout le monde, corrompaient le peu d'air respirable
qui restait aux déportés : le commandant aurait pu leur
éviter cette torture en leur permettant de monter aux
quatre poulaines voisines; il s'y refusa.
» ...Faute d'espace, la moitié des prisonniers restait
debout, attendant que l'autre moitié vint prendre sa
place. Pour toute nourriture, celle des forçats. (Un
baquet de bouillon maigre, qui ressemblait à de l'eau
sale et exhalait une odeur fétide, dans lequel on jetait
des débris de biscuits. On mangeait cela avec les doigts;
les plus favorisés avaient une cuiller pour dix.)
y> La difQculté de boire était une des plus grandes
84 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
souffrances des prisonniers. Approchant leurs lëvres
des caisses à eau attachées aux murailles de la frégate,
ils suçaient Teau par les siphons. Les hommes valides
parvenaient à calmer un peu leur soif; mais comment
mettre fin à la torture endurée par les malheureux que
la maladie empêchait de se lever? Un des prisonniers,
après avoir pris de Teau dans sa bouche, la versait dans
un gobelet, et l'apportait en rampant, si c'était la
nuit, parce qu'une rangée de hamacs suspendus aux
poutres ne permettait pas de se lever, à celui de ses
compagnons dont le mal de mer anéantissait les forces.
Quand les gobelets manquaient (on n'en avait qu'un
pour vingt prisonniers), il fallait reverser l'eau de sa
bouche dans la bouche du malade dévoré de soif. »
Les malheureux arrivèrent demi-morts à Brest, après
une longue et horrible traversée, qui ne dura pas moins
de huit jours. Ils y apprirent qu'on avait changé leur
destination. M. Miot fut envoyé en Afrique dans une
colonie.pénitentiaire. Ses compagnons furent mis à terre
et reçurent un ordre d'exil. La même mesure fut appli-
quée à soixante-six députés, dont quelques-uns, MM. Louis
Lalrade, Michel Renaud, Boysset, Schœlcher, Joigneaux,
Esquiros, Noël Parfait, Guiter, Pierre Lefranc et Tes-
telin, font partie de l'Assemblée de Versailles. Dans ce
groupe de soixante-six expulsés figurait Victor Hugo,
qui devait répondre par Napoléon le Petit et les Châti-
ments. On se contenta d'éloigner provisoirement six
autres représentants républicains, MM. Edgar Quinet,
Pascal Duprat, Victor Chauffour, le général Leydet, An-
tony Thouret et Versigny.
Transportés, expulsés, éloignés, ces gradations dans
LES PROSCRIPTIONS 85
les peines avaient probablement pour but de démontrer
qu'il s'agissait bien d'un châtiment , et non pas d'une
simple proscription politique. On tue ou on proscrit des
prisonniers de guerre; on ne leur inflige pas des souf-
frances inutiles à la sécurité du vainqueur. Le président
affectait de faire œuvre de justicier. M. Miot, qu'on en-
voya dans les ateliers pénitentiaires de l'Afrique, n'était
pas plus dangereux que M. Hathé ; et H. Hichot-Boutet,
qui avait été d'abord dirigé sur Caycnne, était un hon-
nête ouvrier ébéniste, dont le Loiret avait fait un repré-
sentant du peuple, et qui s'était fait remarquer à la
Chambre pai* son extrême douceur, et pendant les jour-
nées de Juin, par son courage contre les insurgés.. Louis-
Napoléon ressuscitait à son profit le gouvernement per-
sonnel ; et pour le montrer d'abord sous sa forme la
plus redoutable, il s'attribuait sur ses nouveaux sujets le
droit de haute et basse justice.
Des commissions mixtes instituées dans chaque dé-
partement furent chargées de débarrasser la France de
tous les hommes dangereux. Ces commissions avaient
les pouvoirs les plus étendus, et d'abord, celui de défi-
nir à leur guise ces mots d'hommes dangere^xx, suscep-
tibles de tant d'interprétations diverses. Les Codes n'é-
taient pas supprimés : nul citoyen ne pouvait être
condamné à 10 francs d'amende sans avoir été cité de-
vant un tribunal, interrogé, confronté avec les témoins,
défendu par un avocat, jugé une seconde fois par un
autre tribunal s'il trouvait à propos d'interjeter appel ;
mais les commissions mixtes, décidant à huis clos, sans
intervention de témoins, sans pièces à l'appui, sans pu-
blicité, sans défenseurs, sans règlement, sans appel.
m SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
purent appliquer toute une échelle de peines qui allait
depuis la surveillance de la police jusqu'à la déporta-
tion. Leur liberté n'était gênée qu'en un seul point :
on leur imposait avant tout examen un nombre de con-
damnés qu'elles devaient fournir coûte que coûte. C'é-
tait une presse d'un nouveau genre: 1,000 condamnés
pour ce déparlement, 1,S00 pour cet autre, absolument
<;omme on frappe une contribution sur une ville con-
duise; seulement ici, c'était une contribution d'êtres
humains. Quelques femmes furent transportées, pour
des articles publiés dans des journaux obscurs, ou
des discours humanitaires prononcés dans des clubs.
On voyait aussi, dans les bandes de citoyens enchaînés,
à demi-vêtus, qui nuirchaient entre un double rang de
gendarmes mobiles pour se rendre sur les pontons, des
enfants de douze ans qui n'avaient pas voulu dénoncer
la retraite de leurs parents et qu'on arrachait à leur
pays et à leurs familles. Des malades, pris sur leur lit
>d'hôpital, malgré les remontrances du médecin, étaient
portés sur des brancards. A l'hôpital d'ivry, le médecin,
M. Reynasse, protesta avec tant d'énergie que ses ma-
lades lui furent rendus. L'un d'eux, M. Legrand (de
Bar-sur-Aube) , avait une fièvre typhoïde, et serait in-
failliblement mort dans le trajet. Des hommes riches,
bien élevés, jouissant de l'estime générale, quel-
ques-uns occupant ou ayant occupé des situations
importantes, coupables seulement d'être républicains
ou d'avoir défendu la constitution contre les auteurs
du coup d'État, étaient arrêtés dans leur famille,
dans la rue, au milieu de leurs amis, traités en for-
•çats de point eu point la minute d'après, conduits
LES PROSCRIPTIONS «7
•
dans un port les menottes aux mains, et expédiés à la
Guyane ou en Afrique avec les contingents de voleurs
et d'assassins fournis par les bagnes.
Nous avons vu et supporté cela. Et, ce qui est hor-
rible à dire, beaucoup de personnes l'ont oublié. H. Baze
me racontait, hier encore, qu'un jeune homme lui avait
dit : « Vous avez été trois jours en prison : ce n'est
pas beaucoup dans la vie d'un homme ; ce n'est rien
dans la vie d'un peuple. » Ce jeune homme ne réflé-
chissait pas que M. Baze a été en prison trois jours et
en exil dix-huit ans ; que beaucoup d'exilés se trouvaient
condamnés, avec leurs familles, à la plus affreuse mi-
sère ; que quelques-uns sont morts de faim ; que d'au-
tres n'ont pas pu donner d'éducation à leurs enfants;
qu'outre les exilés, il y a eu des transportés en Algérie
et à Cayenne ; que cette peine de la transportation est
expressément la peine des galères ; qu'on n'y condamne
que les assassins, les incendiaires, les faussaires, les
coupables de vols qualifiés et d'attentats aux mœurs
avec violence; que, suivant les déclarations de l'Empire,
déclarations très-évidemment mensongères, le nombre
des tués, des transportés, des exilés, dépasse vingt-cinq
mille ; que ces vingt-cinq mille victimes (il y en avait
peut-être cent mille) avaient des familles; que c'étaient
vingt-c»nq mille innocents, non pas seulement des in-
nocents, mais des défenseurs de la Constitution et des
lois; qu'au contraire, M. Bonaparte et ses complices
violaient leurs sermentç, se mettaient au-dessus des
lois, versaient des torrents de sang et attentaient à
la liberté et aux droits d'un nombre immense de
leurs concitoyens, pour régner, pour dominer, pour
.88 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
s'enrichir, pour se décorer de titres et de rubans, s'at-
tribuer de gros traitements, mettre la main dans les
affaires véreuses, et gouverner si bien leur pays qu'il
est sorti de leurs mains ruiné et mutilé, après une suite
de scandales et la plus horrible des catastrophes. Le
comble de l'horreur, après avoir subi un pareil régime,
serait de l'amnistier, de laisser le gouvernement impérial,
qui a ces peccadilles sur la conscience, s'identifier, dans
ses proclamations, avec l'ordre moral de la société ;
de lui permettre, malgré les trahisons et les proscrip-
tions de 1851, malgré la loi do sûreté générale, malgré
les élections falsifiées et la presse muselée, malgré le
Mexique, malgré Sedan, de se présenter comme un sau-
veur, et de se déclarer le seul gouvernement légitime,
en vertu des prouesses accomplies dans ce terrible mois
de décembre 18S1 . L'histoire a été si mal préparée que
quand on veut faire le dénombrement des morts, des
transportés et des exilés, les documents font défaut.
XIII
Le nombre des victimes.
Beaucoup de victimes tombèrent sans laisser de traces.
Réclamer un absent , c'était se livrer soi-même. Il n'y
avait plus de presse libre. Les journaux non supprimés
applaudissaient aux massacres, ou les cachaient, selon
leur tempérament. Quand tous les renseignements nous
manqueraient, il suffirait, pour affirmer que le nombre
des victimes fut considérable, de connaître l'état moral
des régiments qui prirent part à l'action. Les récits de
leurs cruautés remplissent des volumes. Je ne citerai
qu'un détail; mais je le prends dans le principal apolo-
giste du coup d'Ëtat.
« L'armée, dit-il , n'était pas seulement convaincue,
mais fanatisée. Un escadron de lanciers occupait Chail-
lot; on amène un des plus notoires démagogues de
cette commune, pris les armes à la main, et les poches
pleines de balles. Le colonel, voulant essayer jusqu'où
^ SOUVENIRS D*D QUATRE SEPTEMBRE
allait robéissance chez ses soldats» appelle ses deux
plantons d'ordonnance et leur dit en secouant la cendre
de son cigare : — Vous allez me brûler la cervelle à ce
brigand-là. Faites-le mettre à genoux, et au comman-
dement de: «Feul;) cassez-lui la tête. — Les deux lanciers
arment froidement leui's pistolets, prennent à la cravate
l'homme, qui se tordait et criait « Grâce !)^ lui appliquent
leur arme sur chaque tempe, et attendent, avec le plus
grand calme, le commandement du colonel. — Emme-
nez-le, dit-il alors ; il est trop lâche pour être fusillé par
•des gens comme vous. — Et il le fit conduire à la pré-
fecture de police. — Quels hommes! dit-on au colonel
quand il raconta cet incident. Il répondit : « Tout mon
régiment eût fait de même. » L'auteur de ce récit a
bien raison d'ajouter « qu'une pareille anecdote a la
valeur d'un événement. »
Le Moniteur du 30 août 18S2 fixe à 380 le nombre
•des personnes assassinées dans les rues de Paris pen-
dant les journées de Décembre. Il est impossible de vé-
rifier ce chifirc, qui est certainement au-dessous de la
vérité, et de dire combien firent de victimes les luttes
sanglantes de la Drôme, des Basses-Alpes, de la Nièvre,
du Gers, de l'Hérault et des autres départements où la
population se souleva. Nous connaissons par leurs noms
quelques-uns des prisonniers qui furent fusillés « après
le rétabUssement de l'ordre, » sans ombre ni apparence
de jugement. On n'oserait liasarder une conjecture sur
le nombre de ces exécutions; j'espère et je crois qu'elles
furent très- rares. Pour les transportés, les exilés, etc.,
nous avons un tableau présenté à l'empereur, le 27 jan-
vier 1853, par M. de Maupas, ministre de la police, d'où
LE NOMBRE DES VICTIMES 91
il résulte que 26,642 personnes ont été arrêtées ou pour-
suivies en France à l'occasion du coup d'État. Les com-
missions mixtes en remirent 6,501 en liberté; plus de
20,000 furent frappées de diverses peines. La plus douce,
qui est la surveillance de la police, n'est appliquée par
les tribunaux qu'à de véritables malfaiteurs. Outre l'as-
sujettissement et l'humiliation; elle peut avoir pour ceux
qui vivent de leur travail des conséquences ruineuses.
5,108 personnes y furent soumises. 915 furent condam-
nées par les tribunaux et les conseils de guerre pour
crimes ou délits de droit commun, c'est-à-dire, la plu-
part du temps, pour crimes ou délits politiques. Ainsi,
par exemple, un condamné politique, réfugié à Genève,
qui rentrait en France pour défendre la République, est
arrêté à la frontière, lutte contre les agents qui veulent
le prendre et a le malheur d'en tuer un. Il est pour-
suivi pour assassinat, condamné à mort et guillotiné.
Un autre, que j'ai déjà cité, est condamné par jugement
à vingt ans de travaux forcés pour avoir donné asile à-
des fugitifs. Cayenne reçut 239 déportés politiques. On
les expédiait sur la colonie en même temps que les for-
çats. La frégate la Forte^ partie de Brest le 25 avril,
emportait 16 politiques, 33 repris de justice et 347 for-
çats; VÉrigone^ partie de Brest le 29 mai, avait un ef-
fectif de 339 hommes, composé de 94 repris de justice,
161 forçats et 144 républicains, La mortalité, dans la
colonie, fut de 19.2 pour 100 en 1853, de 9. 1 en 1854,
de 25.5 et 24.5 pour 100 en 1855 et 1856, à cause de
la fièvre jaune; elle varia entre 8 et 9 les années sui-
vantes, et descendit au-dessous à partir de 1862. En
mars, avril, mai et juin 1853, elle avait été de 26, 37,
92 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
41 et 4S pour 100. II ne faut pas oublier» en lisant ces
renseignements, qu'il s'agit d'une population d'honunes
adultes et valides, sans enfants ni vieillards. Le tableau
de M. de Haupas porte seulement 239 condamnés poli-
tiques pour Cayenne. Ce chiffre s'accrut les années sui*
vantes. La notice, publiée en 1867 par les soins de
l'amiral Rigault de Genouilly, établit qu'il s'élevait en
août 1866 à 329. Je trouve dans le même tableau men-
tion de 2,641 repris de justice. Les condamnations les
plus légères pour délits politiques transformant un
citoyen en repris de justice, il n'est pas permis de douter
qu'un grand nombre de politiques ne fussent compris
sous cette dénomination. Cela nous met assez loin des
239 transportés à Cayenne de M. de Maupas.
H. de Maupas donne pour les transportés politiques
en Algérie le chiffre de 9,530, pour les citoyens con-
damnés à l'éloignement ou l'expulsion celui de l,o45,
et celui de 2,804 pour les condamnés à rint,ernement.
Le colonel Espinasse, qui fut chargé de parcourir
plusieurs départements pour reviser le travail des com-
missions mixtes, déclare que leur zèle et leur intelligence
ont été au-dessus de tout éloge. « Nous avons, dit-il,
tenu compte des demandes en grâce, des preuves écrites
de repentir, et pourtant sur près de quatre mille con-
damnations, je n'ai pu prononcer en votre nom que cent
commutations et deux cents grâces entières. » Le colonel
Espinasse parait surtout préoccupé de la crainte qu'on
ne se laisse aller à la clémence. Elle produirait, dit-il,
un effet désastreux. « Parmi les services que vous avez
rendus à la société. Monseigneur, celui qui est le plus
apprécié est de l'avoir débarrassée d'une partie des élé-
LE NOMBRE DES VICTIMES 93
meuts qui menaçaient de la dissoudre. L'opinion est hos-
tile à toute amnistie immédiate, qui est regardée comme
un piège tendu par les partis vaincus. »
Il me parait assez difficile d'admettre que le nombre
des exilés ne s'élevait qu'à 1,543. Nous en avions en
Belgique, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en
SuissC; en Belgique surtout, où le plus grand nombre
s'étaient réfugiés. La misère y était effroyable. Beaucoup
d'exilés n*avaient aucune autre ressource que leur tra-
vail, et le travail leur manqua presque toujours. Ceux
qui avaient quelque argent le partagèrent d'abord entre
leurs compagnons d'infortune; puis la faim se fit sentir.
On écrivit à ceux qui restaient en France, « aux exilés
de l'intérieur. » Cet appel fut entendu, quoique nous
fussions accablés de plus de malheureux que nous
n'en pouvions secourir. M. Goudchaux, l'ancien mi-
nistre des finances, ouvrit une souscription perma-
nente. Ses listes furent assez vite couvertes, parce
qu'on donnait suivant sa fortune, les uns 100 francs
par mois, comme H. Sénard et M. Cavaignac, les autres
beaucoup moins, 50 centimes, 25 centimes; il acceptait
tout ; mais ce qu'il craignait, c'était le manque de per-
sévérance. II entreprit de faire la collecte lui-même, et
mena, à partir de ce moment, la vie d'un homme de
peine. Ni la fatigue^ ni, ce qui est plus dur, le mauvais
accueil, ne le rebutaient. Il en est mort... Grâce à lui,
nous pûmes envoyer d'abondants secours aux exilés, et
c*est comme cela que nous en avons su le nombre. Je
puis attester, pour avoir servi de secrétaire à Goud-
chaux, que ce nombre dépassait de beaucoup le chiffre
de H. de Maupas. M. de Haupas ne parle que des con-
94 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
damnés ; un très-grand nombre de citoyens, privés de
tout moyen d'existence, ou menacés de Cayenne et de
Laml)essa, avaient gagné la frontière sous divers dégui-
sements. Les Français refluèrent jusqu'en Amérique. On
vit se renouveler des aventures analogues à celles de
l'émigration. Un de mes plus chers amis devint photo-
graphe ambulant dans l'Amérique du Sud. Un ancien
député, très-connu, vendit des légumes sur une brouette
dans les rues de Bruxelles. Un autre regarda comme un
bonheur inespéré d'obtenir une place de correcteur dans
une imprimerie avec un salaire de 2 fr. par jour. A
Maëstricht; je reconnus un membre de TAssemblée légis-
lative dans l'employé qui recevait les billets à la sortie du
chemin de fer.
J'ai pris les chiffres de H. de Maupas, les chiffres offi-
ciels donnés par les prescripteurs : ils sont horribles. Je
les crois inférieurs de plus de moitié à la réalité. En
comptant les morts, tant à Paris que dans les dépar-
tements, les transportés, les exilés, les expulsés, les
internés, les condamnés des conseils de guerre, des cours
d'assises et de la police correctionnelle, je ne crois pas
exagérer en disant que la révolution du 2 Décembre
1851 a fait au moins cent mille victimes.
XIV
La loi de sûreté générale.
Les auteurs du coup d'Ëtat n'avaient pas seulement
usé de l'arbitraire ; ils en avaient fait une sorte de
régime légaL Un décret, ayant force de loi, contre-
signé par HM.. de Morny et Saintr-Arnaud, et qui porte
la date du 8 décembre 1831, donne à Fautorité admi-
nistrative le droit d'ajouter à la peine de quelques mois
de prison prononcée par un tribunal, la peine de la
transportation, qui vient immédiatement, dans le Code
pénal, au-dessous de la mort. En voici les propres
termes.
« Article l®"^. — Tout individu placé sous la sur-
veillance de la haute police, qui sera reconnu coupable
de rupture de ban, pourra être transporté par mesure
de sûreté générale dans une colonie pénitentiaire, à
Cayenne ou en Algérie. La durée de la transportation
sera de cinq ans au moins et de dix ans au plus.
96 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Art. 2. — La même mesure sera applicable aux
individus reconnus coupables d*avoir fait partie d'une
société secrète.
» Art. 7. — Les individus transportés en vertu du
présent décret seront assujettis au travail sur rétablisse-
ment pénitentiaire, lis seront privés de leurs droits
civils et politiques. Ils seront soumis à la juridiction
militaire ; les lois militaires leur seront applicables. »
La loi du 27 février 1858, dite loi de sûreté générale,
complète le décret du 8 décembre, et achève de mettre
tous les citoyens à la merci du ministre de Tintérieur.
Elle commence par édicter des peines qui varient
d'un mois à cinq ans d'emprisonnement, et de 80
à 10,000 francs d'amende, contre tout individu cou-
pable d'avoir « provoqué publiquement d'une ma-
nière quelconque à un attentat contre la vie ou la per-
sonne de l'Empereur et des membres de la famille impé-
rialC; à un changement dans la Constitution ou l'ordre
de successibilité au trône, sans que cette provocation ait
été suivie d'effet ; d'avoir, dans le but de troubler la
paix publique ou d'exciter à la haine ou au mépris du
gouvernement de l'Empereur, pratiqué des manœuvres
ou entretenu des intelligences soit à l'intérieur, soit à
l'étranger ; d'avoir, sans autorisation, fabriqué ou fait
fabriquer, débité, distribué, détenu ou porté des ma-
chines meurtrières ou de la poudre fulminante. » Les
condamnés, même aux peines les plus légères, un mois
de prison ou 50 firancs d'amende, peuvent être in-
ternés en France ou en Algérie, par décision du mi-
nistre de l'intérieur. Le même pouvoir lui est attribué
sur tout individu ayant été interné, expulsé ou trans-
LA LOI DE SURETË GËNÉRALE 97
porté par mesure de sûreté générale à l'occasion des
événements de mai et juin 1848, de juin 1849 ou de
décembre 1851 , et que des faits graves signaleraient de
nouveau comme dangereux pour la sûreté publique.
11 est bien évident que, quand le législateur emploie
ces mots « provoqué publiquement d'une façon quel-
conque », et ceux-ci « pratiqué des manœuvres ou
entretenu des intelligences soit à l'intérieur, soit à
l'extérieur », il cherche à dessein l'ambiguïté. Dans la
discussion au Corps législatif, les amendements des
membres de l'Assemblée qui avaient pour but de donner
quelque précision ou quelque claité à la loi furent sys-
tématiquement écartés. On voulait une loi pénale dont
personne ne pût pénétrer le sens. La discussion ajoute
encore au sentiment d'amère tristesse que le texte de la
loi fait éprouver. C'est grand' pitié d'entendre Torateur
du gouvernement déclarer « qu'on pourra témoigner sa
reconnaissance à ceux que l'on a aimés ou servis, leur
faire part d'événements de famille qui peuvent les inté-
resser. » Cela ne s'appellera pas « entretenir des intelli-
gences à l'extérieur. » Le projet n'est pas fait non plus
contre ceux qui émettent sur le gouvernement une opi-
nion plus ou moins vive ; on conserve la liberté des
épigrammes. « Ceux qui se permettent un tel passe-
temps se livrent, il est vrai, à un jeu qui pourrait bien
être dangereux pour eux-mêmes. »
Ces délits. si bien définis, lorsqu'une fois le tribunal
les a constatés, ce qui ne saurait jamais être bien difii-
cile, et punis d*une amende de 50 francs ou de quel-
ques jours de prison, peuvent entraîner pour leurs au-
teurs pa peine de l'internement en Algérie. Quant aux
7
98 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE
anciens transportés, expulsés où exilés, qui croyaient
être quittes, après avoir profité d'une amnistie ou subi
leur peine (je demande encore pardon pour l'expression),
ils se trouvent, par cette loi, livrés sans défense à l'arbi-
traire des préfets, qui peuvent les accoupler par ime
chaîne de fer avec des forçats, et les transporter à
Cayenne, sans autre formalité que d'obtenir la signa-
ture du ministre. C'était bien la peine, en vérité, de faire
! a révolution et de raser la Bastille !
J'ai lu les livres de beaucoup de condamnés ; je ré-
siste avec peine à la tentation d'en transcrire quelques
extraits :
(( Un jeune homme d'une vingtaine d'années, cordon-
nier de son état, nommé Bellemare, sorti récemment
de Bicêtre, où il avait été renfermé comme aliéné,
avait voulu tirer sur l'Empereur avec un de ces petits
pistolets appelés coup de poing. 11 se trompa de voi-
ture, et ne fit que briser la glace d'une berline oc-
cupée par trois dames de l'impératrice et un chambel-
lan. Une des dames fut égratignée par un éclat de
verre. La police profila de cette circonstance pour faire
quelques arrestations dans le parti républicain, qu'elle
essayait de rendre complice de l'acte d'un fou. Un de
ces républicains a raconté lui-même les suites de son
arrestation. Compromis dans le complot dit de VHippo-
dromCy il avait connu un instant Bellemare, alors pri-
sonnier comme lui à Sainte-Pélagie. Cette rencontre,
toute fortuite, suggéra l'idée de s'emparer de lui, pour
donner un certain corps à l'affaire Bellemare. « Gela se
passait à neuf heures; à minuit, j'étais arrêté; à la même
heure, on arrêtait un ouvrier cordonnier, Pascal Lange,
LÀ LOI DE SÛRETÉ GËNÊ&ALB 99
qui, lui aussi, avait connu Bellemare à Sainte-Pélagie.
Lange fut interrogé une fois pai* H. le juge d'instruc-
tion Braulty puis il n'entendit plus parler de rien ; moi,
je ne fus pas interrogé du tout. J'étais du reste fort
tranquille, n'ayant absolument rien fait qui pût me
compromettre, et certain que Bellemare était incapable
de porter contre moi une accusation fausse. En effet,
plus tard, lorsque j'allais en Afrique, un de mes gen-
darmes me montra ma feuille signalétique, et j'y vis
qu'on m'y reprochait seulement — d'avoir connu les
projets de Bellemare.
» Néanmoins les jours se suivaient et se ressemblaient
au dépôt de la Préfecture. On ne m'interrogeait pas,
mais je ne sortais pas pour cela ; un jour j'appris que
Bellemare,— reconnu atteint d'aliénation mentale, — avait
été conduit à Bicetre. Donc il n'y aurait pas de procès!
Donc j'allais être mis en liberté !
» Mais les semaines s'écoulèrent sans que rien fût
modifié dans ma situation. Enfin, un jour, au bout de
trois mois, je fus mandé à la Préfecture. Je descendis,
et je me trouvai en face d'un commissaire de police
qui me lut un arrêté de M. BillauU, ministre de l'inté-
rieur, portant en substance que, vu le rapport de
M. Piétri, préfet de police, vu le décret du 8 décem-
bre 1831, vu le jugement du tribunal correctionnel qui
m'avait condamné à un an de prison pour société se-
crète, j'allais être transporté à Cayennc.
» Cet arrêté était fort en règle ; le décret du S dé-
cembre très-formel : il n'y avait rien à dire* Je me
bornai donc à demander au commissaire de police
quand aurait lieu le départ et si j'aurais le .temps de
)00 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
taire quelques préparatifs. Le commissaire, fort poli du
reste et presque ému, me répondit qu'il l'ignorait et de
m'enquérir auprès de M. le préfet. Je m'adresse au
préfet, pas de réponse. Cela sentait mauvais, et me
voilà m' attendant à être enlevé le soir môme, sans pou-
voir embrasser ma mère, sans voir mon père, qui était
en ce moment absent.
» Heureusement, nous n'étions à Paris que deux po-
litiques en partance, et l'on ne pouvait pas faire pour
nous seuls les frais du transfèrement. On attendit qu'il
y eût à laj Roquette assez de forçats dis(M)nibles pour
remplir une voiture cellulaire. Grâce à ce répit, ma
famille put se mettre en campagne. Une parente de ma
mère, qui connaissait quelques personnes du monde of-
Hciely s'employa avec cette activité que savent mettre
les femmes quand on en appelle à leur dévouement, et
elle parvint à faire changer Cayenne en Lambessa. Je
lui en fus profondément reconnaissant, surtout pour les
miens, dont la douleur et les inquiétudes étaient ainsi
allégées de moitié, car pour moi j'ai la vie dure, et j'ai
idée queje miserais tiré de Cayenne comme de Lambessa.
i> EnQn, un soir, on m'emmena à la Roquette. Je
trouvai au greffe Pascal Lange, qui arrivait de Mazas.
Lui aussi s'était attendu, pendant deux mois, tous les
jours, à être mis en liberté ; lui aussi, on Tavait mandé
devant un commissaire de police, qui lui avait lu un
arrêté de transportalion. Seulement, sa pauvre vieille
mère, sa mère iniirme qu'il soutenait de son travail,
n'avait pas de relations en haut lieu, et il s'en allait à
Cayenne !
^ A la Roquette, on nous rasa, on 'nous coupa les
LA LOI DE SÛRETÉ GÉNÉRALE [iOl
cheveux, on nous désliabilla, et Ton nous revêtit de
l'habit gris, Tljabit des condamnés pour vol. Le lende-
main, nous partions pour Marseille et Toulon en voiture
cellulaire : trente-six heures de route par un froid gla-
cial, les fers aux pieds. Je m'arrêtai & Marseille ; Lange
continua sa roule jasqu'à Toulon. Quant à moi, sans
vouloir insister et sans donner de détails, j'affirme, —
car il faut qi^e ces choses-là soient sues, — que de
Marseille jusqu'au jour de mon arrivée à Lambessa, je
vécus en promiscuité absolue avec quatre forçats, cou-
chant sur le même lit de camp, mangeant à la même
gamelle, accouplé avec l'un d'eux quand nous traver-
sions une ville, enchaîné par les pieds à la même barre
-sur le bateau. Je dois dire du reste que ces quatre mal-
heureux étaient fort convenables, discrets, et que je
n'eus aucunement à m'en plaindre. Pascal Lange ne
resta pas à Cayenne jusqu'à l'amnistie, il fut transféré
en Algérie. Hais hélas! son séjour à Cayenne dura assez
pour qu'il y ait contracté les premiers germes d'une
cruelle maladie; et maintenant, Pascal Lange, un des
esprits les plus libres et les plus joyeux, un des cœurs
les plus dévoués et les plus généreux que j'aie connus,
qui de Cayenne et d'Algérie trouvait le moyen d'envoyer
à sa mère un peu d'argent. Lange est brisé par la
souffrance : il est paralysé des membres inférieurs. Il a
trente-six ans à peine, il a conservé toute son intelli-
gence, toute sa volonté, et il est condamné à l'inaction,
à l'immobilité presque absolue.
» De Bellemare on n'a jamais entendu parler. Est-il
mort à Bicêtre? Vit-il dans quelque' cabanon? Nul ne le
sait. »
t02 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
L'auteur de cette lettre, qui serait, dit-il, revenu de
Cayenne parce qu'il a la vie dure, est au moins revenu
de Lambessa, puisqu'il est aujourd'hui député. De pareilles
lettres (on en a publié un grand nombre) forment le plus
frappant commentaire de la loi des suspects.
Voilà le récit sommaire de l'attentat du 2 Décembre
1851, aujourd'hui trop oublié. C'est beaucoup, pour un
peuple un peu léger, qu'un quart de siècle ; et d'ail-
leurs, la date de 1870, qui se place entre nous et ces
souvenirs, arrête la pensée ; il semble que l'histoire
commence là. Je passe sur les dix-huit années du règne
inauguré par le 2 Décembre. On les résumerait, pour le
régime intérieur, en quatre mots : les commissions
mixtes, la loi de sûreté générale, le régime administra-
tif de la presse, les candidatures officielles : aucune li-
berté;
Et y pour les faits extérieurs, en quatre mots aussi :
Sébastopol, l'unité italienne tronquée par la paix de
Villafranca, le Mexique, Sadowa : aucune alliance.
A présent, je puis dire les origines de la guerre con-
tre la Prusse.
LIVRE DEUXIEME
LA GUERRE DE 1870
L'Empire laisse égorger le Danemark*
Quand le peuple de Paris a renversé l'empereur
Napoléon III dans la journées du 4 septembre 1870, il
lui reprochait d'avoir perdu la France en faisant la
guerre sans y ôtre contraint, en la commençant sans
préparation suffisante, en la dirigeant sans capacité, en
sacrifiant la patrie à la dynastie.
L'immensité de notre ruine aurait suffi pour expli-
quer la chute d'une dynastie séculaire, libérale, glo-
rieuse.
Mais ici, il s'agissait d'un Empire inauguré par la
trahison, consolidé par la terreur; qui, jusqu'au 19 jan-
vier 1870, avait refusé au pays les libertés nécessaires,
qui avait encouragé le luxe malsain et les spéculations
véreuses, qui ne pouvait invoquer comme titres de
gloire qu'un succès très-chèrement payé à Sébastopol,
106 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
et une campagne en Italie, heureuse au point de vue
militaire, d'une habileté très-contestable à tous les
autres points de vue; qui enfin avait jeté dans la
guerre du Mexique, sans profit et sans honneur, Tor et
le sang de la France.
Le peuple avait-il raison dans sa colère?
Les ministres du dernier règne disent à présent
qu'ils n'ont jamais voulu la guerre, qu'ils l'ont subie
malgré eux. Nous verrons ce qu'il en faut croire. S'ils
avaient conscience de l'inanité du prétexte qui fut invo-
qué, ils sont inexcusables de l'avoir porté à la tribune
avec une feinte indignation. S'ils regardaient la guerre
comme contraire aux intérêts du pays, pourquoi ne se
sont-ils pas retirés, laissant la responsabilité à d'autres,
et donnant, par leur retraite, à l'Empereur, un avertis-
sement qui l'eût peut-être arrêté ? Ils n'ont pas seule-
ment à se justifier d'avoir fait la guerre ; il faut qu'ils
expliquent comment ils ont pu se décider à la faire,
dans les conditions d'infériorité où nous nous trouvions.
Ils ne se laveront pas en disant qu'on les a trompés.
Des hommes qui ont le sentiment de leur devoir ne
jouent pas une telle partie à l'aveugle. Les chefe de
ser\ice s'étonnent de ne pas avoir été interrogés. Au
premier mot; ils auraient dit la vérité; ils auraient ma-
nifesté leur épouvante. On disait tout haut à la tribune
et dans la presse, que la guerre du Mexique avait réduit
nos effectifs, vidé nos arsenaux; qu'il fallait des années
pour nous refaire. Pendant que nos ministres Tigno-
raient ou ne prenaient pas la peine de s'en assurer, on
le savait à Berlin; on le répétait dans toute l'Europe.
Avions-nous seulement un plan de campagne? On se
AFFAIRE DES DUCHÉS 107
hâta de déclarer la guerre, sans autre motif que l'intérêt
prétendu de la dynastie; et le lendemain , on chercha
comment on la ferait, avec quelles troupes, avec quelles
armes, sous quels généraux. Voilà nos ministres.
Mais les ministres importent peu. Les ministres tom-
bés ne sont plus rien ; ils sont moins que rien, quand
ils tombent pour une telle cause. Il n'en est pas de
même d'une dynastie.
Une dynastie a la vie dure. On a beau la chasser.
Pendant son règne, elle était un malheur; après sa
chute, elle est une menace. Aujourd'hui empereur,
demain prétendant. C'est cette responsabilité là qu'il
faut approfondir, non celle des ministres.
Que voulait l'Empereur ? A-t-il aussi cédé malgré lui ?
n était le maître, il a fait la guerre : donc il est cou-
pable; il l'a faite contre le vœu de la nation, donc il
est deux fois coupable. Qu'il ait, ou non, cédé îtux exci-
tations de l'impératrice et de quelques ambitieux qui
l'entouraient, cela importe peut-être pour lui, non pour
sa race. H a agi par ambition, ou par aveuglement, ou
par faiblesse ; mais tous ceux qui sont morts dans cette
guerre, sont morts par lui; ceux qui ont été ruinés,
sont ruinés par lui; ceux qui ont perdu leur nationa-
lité. Tout perdue par lui. C'est par lui que la France est
déchue. C'est lui qui a donné à là Prusse l'Alsace-Lor-
raine. Voilà l'Empereur.
Encore une fois, ces griefs sont-ils fondés ? Que l'his-
toire réponde.
Pour se rendre compte des causes de la guerre de
1870, il faut remonter jusqu'à Sadowa, et approfondir
les causes et les conséquences de ce grand événement.
108 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Soit que la Prusse ait fait la guerre à la France pour
poursuivre sa Yictoire, ou que la France ait fait la
guerre à la Prusse pour se relever de sa défaite, c'est
à Sadowa que commence la série de nos revers.
Le cx)nflit entre la Prusse et l'Autriche a eu pour
occasion l'affaire des duchés de l'Elbe : le Sleswig et le
Holstein. Ces duchés, depuis plusieurs Isiëcles, appar-
tenaient à la couronne de Danemark, mais avec cette
différence que, pour le Danemark proprement dit, les
femmes étaient admises à l'hérédité, et que, dans les
duchés, elles en étaient exclues. Le roi Frédéric VU,
n'ayant pas d*enfants et voyant que son oncle, le
prince Frédéric-Ferdinand, héritier présomptif, n'en
avait pas, changea l'ordre de la succession au trône et
appela à lui succéder son parent le duc de Sleswig-
Holstein-Glûcksbourg, écartant la postérité féminine de
son aïeul le roi Christian VII, dans la pensée de rendre
désormais indissoluble l'union dos duchés et du Dane-
mark. Pour rendre ce règlement solide, le roi voulut
qu'il fût garanti par les grandes puissances de l'Europe. '
Une conférence eut lieu à Londres à cet effet en 18S2.
L'Angleterre, la France, la Suède, la Russie, l'Autriche
et la Prusse y furent représentées. Non-seulement les
grandes puissances ainsi réunies acceptèrent la nou-
velle loi de succession et le successeur désigné, mais
elles décidèrent que, dans l'intérêt de l'Europe, autant
que dans celui du Danemark, les duchés continueraient
à faire partie intégrante de la monarchie. L'empereur
de Russie avait des droits sur le Holstein, comme repré-
sentant des Holstein-Gottorp : il y renonça; le duc
d'Augustenbourg, chef d'une brancne cadette, en avait
AFFAIRE DES DUCHÉS 109
aussi; on lui offrit, pour prix de sa renonciation, une
somme de dix millions qu*il accepta. Le traité de 1832
fut suivi d'une loi votée la même année par le Risgrad,
et la nouvelle organisation se trouva consacrée par la
volonté du roi, le consentement du peuple et l'autorité
des grandes puissances de l'Europe. Frédéric VI [ mourut
en 1863, et le duc de Slesvig-Holstein-Glûcksbourg lui
succéda, sans aucune opposition, le 13 novembre de la
même année, sous le nom de Christian IX. C'est le
père du roi de Grèce, de la princesse de Galles et de la
princesse Dagmar, mariée en 1866 au grand-duc
héritier de Russie.
Très-peu de temps après l'avènement de Christian IX,
H. de Bismark, au nom de la Prusse, contesta, non
pas la légitimité de ses droits au trône, mais l'annexion
des duchés à la monarchie danoise. L'opinion publique
en Allemagne lui donnait raison. C'était le temps où
les démocrates songeaient à constituer « la grande
patrie allemande, d M. de Bismark y songeait aussi;
non pour faire une Allemagne libre, mais, au contraire,
pour asservir toute l'Allemagne sous la Prusse afin dv
donner des lois à l'Europe. 11 fit revivre les droits du
duc d'Augustenbourg et prétendit que le traité de 1832
était sans valeur, parce que, le Holstein étant pays alk-
mand et faisant partie de la Confédération, la dièle
aurait dû être consultée.
On pouvait s'étonner que M. de Bismark, ennemi
de toute doctrine liiiérale dans son pays, prit en main
la cause du duc d'Augustenbourg. Ce prince, en 1848,
avait soulevé les duchés contre le roi de Danemark,
leur souverain légitime; il leur avait donné, selon l'es-
110 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
prit du temps, une Constitution assez libérale; et c'était
la Prusse elle-même, aidée de T Autriche, qui, en 1851,
avait chassé le duc d'Augustenbourg et remis le Slesvig
et le Holstein sous Tautorité du roi. Quant à la diète, il
est vrai qu'en 18S2, elle n'avait pas été consultée ; on
avait cru, à cette époque, qu'une délibération, dans la
situation générale des affaires, ne serait pas sans péril ;
mais plusieurs États importants de la Confédération, le
Hanovre, la Hesse, le Wurtemberg, la Saxe, avaient
adhéré au traité. Quoi qu'il en soit, la diète ne
rechercha pas quelles pouvaient être les vues secrètes
de M. de Bismark, elle adopta ses conclusions et or-
donna l'exécution fédérale.
Le Danemark fit toutes ses réserves sur le bien jugé
de la décision, en ce qui concerne le Hol^ein ; et ce-
pendant, comme il s'agissait d'une province allemande
faisant partie de la Confédération et soumise, par con-
séquent, à l'autorité de la diète, il se soumit provisoire-
ment et accepta l'exécution fédérale pour ce duché.
Mais le Sleswig n'était pas allemand ; il ne l'avait ja-
mais été ; il comptait à la vérité de nombreux Alle-
mands sur son territoire, parce que c'est la condition
des pays frontières d'être pénétrés par la population des
peuples voisins ; mais il n'en était pas moins danois
par son origine, par son histoire, par son organisation
politique. La diète, en l'associant au Holstein, com-
mettait une usurpation manifeste. Le Danemark évacua
le Holstein, se retira sur le territoire du Sleswig, der-
rière l'Eider, qui sépare les deux duchés, et déclara
que si les troupes de la diète franchissaient cette limite,
il résisterait par les armes. Le Hanovre et la Saxe, qui
AFFAIRE DES DUCHÉS 111
avaient accepté la mission de procéder à l'exécution
fédérale, occupèrent le Holstein militairement.
On en était là, lorsque tout à coup l'Autriche et la
Prusse (l'Autriche poussée par la Prusse) se chargèrent, non
comme membres de la Confédération, mais comme signa-
taires du traité de 18S2, d'achever la dépossession du
Danemark, annonçant, par une note identique, en date
du 31 janvier 1864, qu'elles s'engageaient à soumettre
à l'appréciation des grandes puissances les arrange-
ments définitifs destinés à remplacer le traité de 18S2.
Une armée de 80,000 hommes, formée du contingent
des deux nations, passant sur le Holstein, se jeta sur le
Danewirke, retranchement formidable construit au
dixième siècle contre les invasions des Allemands, sur
une ligne parallèle à l'Eider, et qui, réparé et complété
au douzième siècle et au quatorzième, mais ravagé par
le temps, forme encore une importante ligne de dé-
fense. Les 15,000 Danois qui défendaient cette fron-
tière furent culbutés après une résistance vigoureuse, et
se jetèrent, réduits d'un quart au moins, dans l'île
d'Alsen.
C'est alors que l'Angleterre, qui avait pris une part
importante au traité de 18S2, proposa une conférence.
Cette ouverture fut acceptée, même par l'Autriche et
par la Prusse, qui d'ailleurs s'y étaient engagées au dé-
but de l'expédition. Non-seulement la France se fit re-
présenter à la conférence, mais il paraît que ce fut elle
qui demanda la présence d'un député de la diète. Ce
député fut M. de Beust, alors ministre de la Saxe, qui
a été depuis premier ministre en Autriche.
Dans la conférence, les diplomates allemands et sur-
Ii2 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
tout les diplomates prussiens tirent la déclaration sui-
vante : « Les plénipotentiaires des puissances alle-
mandes ont reçu Tordre de demander que les duchés
de Holstein et de Slesvvijj^ soient séparés du royaume de
Danemark et réunis sous l'autorité héréditaire du prince
d'Augustenbourg. » L'Angleterre, la Russie, la Suède
soutinrent énergiquement le ministre du Danemark, qui
demandait le maintien pur et simple du traité de iSM.
La protection de la France était particulièrement due
au Danemark, à qui sa fidélité pour notre cause avait
coûté, en ISIS, la couronne de Norwége. Il est vrai que
les duchés se plaignaient de leur Constitution politique;
mais le gouvernement français n'était pa^ en droit de
se montrer exigeant pour la liberté intérieure des autres
peuples. Nul doute que s'il s'était joint à l'Angleterre, à
la Russie et à la Suède pour résister aux prétentions
allemandes, l'intégrité du Danemark n'eut été sauvée.
Il prit un biais inattendu ; il demanda que la population
des duchés fût consultée; c'était donner les duchés à
l'Allemagne.
La Prusse, en prenant les intérêts du duc d'Augus-
tenbourg, la France, en soutenant le principe des na-
tionalités et le droit, pour les populations, de disposer
d'elles-mêmes, étaient-elles sincères?
L'empereur Napoléon III regardait comme le principe
fondamental de la politique moderne, le droit pour un
peuple de choish* sa nationalité et la forme de son
gouvernement. Sur cette théorie repose le dogme tout
nouveau de la légitimité de la dynastie impériale. La
France, en 1804, avait voté le premier Empire; elle
n'avait pas été consultée depuis ce vote : donc elle
AFFAIRE DES DUCHÉS II3
appartenait à Napoléon I«' et à ses descendants. Con-
sullée de nouveau en 1851 et 18S2, elle s'était donnée
de nouveau. Ces plébiscites étaient sans doute révoca-
bles, car la souveraineté populaire n'abdique pas, ne
s'épuise pas ; mais révocables par un autre plébiscite,
rendu dans la même forme. L'Empereur appliquait à la
politique internationale ces principes de sa politique in-
térieure. Quant à H. de Bismark, sans se prononcer sur la
valeur de la théorie, il acceptait les bénéfices de la consé-
quence. Il savait que cette théorie une fois admise met-
trait fin à la politique en vertu de laquelle les Étals
ont un droit les uns sur les autres pour tout ce qui
touche aux intérêts généraux de l'Europe et à la sécu-
rité commune ; mais il savait surtout qu'elle est infaillible-
ment la réponse d'un peuple quand il est interrogé après le
fait accompli. On lui accordait le fait : il n'avait nul
souci du droit. « Je te tiens pieds et poings liés; mais
je reconnais que tu es libre, et même souverain : dé-
cide que tu m'obéiras fidèlement, ou je vais à l'instant
te jeter par la fenêtre. » C'est ainsi que le second et le
premier Bonaparte entendaient le suflrage universel et
la souveraineté populaire dans l'application. Mais pour-
quoi M. de Bismark se serait-il demandé si la France
aurait volé avant le 18 Brumaire, le 28 Floréal et le 2
Décembre, comme elle a voté le lendemain? Il lui suffi-
sait de savoir que, si le Sleswig et le Holstein exer-
çaient, eux aussi, leur souveraineté, ils seraient occupés
à ce moment-là par 80,000 Allemands et défendus par
15,000 Danois. On n'est injuste ni envers l'empereur
Napoléon, ni envers M. de Bismark, en disant que le
premier songeait seulement à s'assurer la bienveillance
8
114 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
de la Prusse pour obtenir d'elle la rétrocession des Pro-
vinces rhénanes, et que le second était plus qu'indiffé-
rent, comme la suite des événements va le démontrer,
aux intérêts de la diète allemande et aux droits du duc
d*Augustenbourg »
Les puissances, devant l'attitude nouvelle de la
France, avaient modifié leurs résolutions. Elles avaient
concédé l'indépendance du Holstein, en y ajoutant
môme une portion du SIeswig, comprise entre TEider
et le Danewirke, qui serait devenu la frontière danoise;
mais elle maintenait la connexion avec le Danemark
pour le reste du duché. Ce fut encore la France qui
résista, en demandant le vote des populations, même
pour le SIeswig, sous prétexte que le nombre des Alle-
mands y balançait assez exactement celui des Danois.
Cette prétention rendit tout arrangement impossible ;
la conférence fut rompue sans résultat.
Aussitôt la Prusse fait sortir du Holstein les faibles
contingents du Hanovre et de la Saxe; elle en expulse
aussi le duc d'Augustenbourg, au nom de qui elle avait
commencé la lutte. Elle ne reconnaît plus ses droits à
ce moment, ses droits, qui ont été le prétexte unique
de la guerre, et qu'elle vient, tout présentement, de
défendre au sein de la conférence. Elle déclare que les
syndics de la couronne de Prusse sont saisis de la ques-
tion pendante entre le roi de Danemark et le prince;
qu'ils vont examiner et peser avec le plus grand soin
les droits de chacun, et provisoirement, elle reste en
possession.
Cette déclaration inattendue mit fin au concert qui
s'était établi entre la Prusse et l'Autriche, l'Autriche
AFFAIRE DES DUCHËS 115
tenant pour le duc d'Âugustenbourg, conformément aux
déclarations communes, la Prusse s'en référant s^ux syn-
dics de la couronne avec l'intention, enfin évidente, de
s'approprier les duchés. On était sur le point d'en venir
aux hostilités, lorsque intervint la convention de Gastein
(14 août 186S), qui ne pouvait être qu'un répit avant la
guerre. Par cette convention, l'Autriche garde provisoire-
ment le Holstein, où elle ne peut accéder qu'en traversant
toute l'épaisseur de la Prusse; la Prusse garde le Sles-
wig, dont elle est séparée par le Holstein. Le Holstein,
pour l'Autriche, est un dépôt. Le Sleswig, pour la
Prusse, est une conquête. Elle l'a entendu ainsi dès
l'origine, sans l'avouer : elle le déclare à présent, en
s'appuyant sur le jugement des syndics de la couronne,
qui ont prononcé la nullité des droits du duc d'Augus-
tenbourg. En vertu de cette sentence, que la Prusse
veut imposer à tout le monde, le traité de 1833 était
excellent, et les duchés sont la propriété légitime du roi
de Danemark. Mais au lieu de dire : « Je lui ai fait la
guerre injustement, je lui restitue son bien, et j'y ajoute
même des dommages-intérêts pour l'indemniser des
pertes de toute nature que je lui ai occasionnées », elle
soutient qu'ayant conquis les duchés sur le véritable
propriétaire, et traité depuis la guerre avec le vaincu,
elle est régulièrement substituée à ses droits. En con-
séquence, elle punit avec la dernière rigueur toute
manifestation en faveur du duc d'Augustenbourg et
de l'indépendance des duchés. Elle trouve dans cette
politique, outre l'avantage de s'étendre, celui de faire
une guerre où elle espère fermement l'emporter, grâce
à l'appui de l'Italie, qui s'engage à entrer dans la
116 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Vénétie dès que les hostilités seront commencées, et à
diviser ainsi l'armée autrichienne. Si la Prusse, grâce
à la coopération de Tltalie, met en déroute son ennemi
séculaire, elle n'a plus de rivale en Allemagne, et de-
vient, par son action désormais sans contre-poids sur
la Confédération germanique, la puissance prépondé-
rante de l'Europe. La France, par une conséquence
nécessaire de ce prodigieux accroissement de la Prusse,
descend du premier rang au second. Cependant le gou-
vernement impérial, abandonnant l'Autriche après avoir
abandonné le Danemark, se déclare indifférent à ce
qui va se passer. La Prusse ne lui en demandait pas
davantage. Voici les paroles prononcées par Tempereur
Napoléon III dans le discours de la couronne :
« A l'égard de l'Allemagne, mon intention est de
continuer à observer une politique de neutralité qui,
sans nous empêcher parfois de nous affliger ou de nous
réjouir, nous laisse cependant étrangers à des questions
où nos intérêts ne sont pas directement engagés. »
Telle était la situation en mai 1866, au moment où
la discussion sur les affaires générales s'engage au sein
du Corps législatif, à propos d'un appel de 100,000
hommes. C'est la veille de Sadowa.
Ww
II
L'Empire laisse égorger i' Autriche.
M. Rouher, ministre d'État, ouvrit la discussion eu
insistant de nouveau sur les déclarations de TEmpereur.
a Nos efforts en faveur du maintien de la paix n'ont eu
pour limites que la ferme volonté de ne faire contracter
à la France aucune obligation (Très-bien! très-bien I) et
de maintenir sa liberté d'action vis-à-vis des puissances
engagées. Dans ces questions , qui n'affectent , après
tout, ni l'honneur, ni la dignité, ni les intérêts directs
de notre pays, n'était-il pas du devoir du gouvernement
de l'Empereur, après avoir proclamé hautement ses
tendances pacifiques, de respecter et de pratiquer les
règles d'une neutralité loyale et sincère, et par consé-
quent, de demeurer, en face d'événements compliqués,
libre de ses déterminations? »
« — C'est tout ce qu'on nous demande en Allemagne,
118 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
répondit M. Thiers. Ce qu'on nous demande en Alle-
magne, non pas du côté des petits États, mais du côté
que j'appellerai le côté dangereux, le côté ambitieux,
c'est tout simplement rindi£férence de la France. Or,
Messieurs, ajoutait-il, c'est cette indifférence que je
crains. »
On savait en Prusse (une lettre de M. Benedetti, notre
ambassadeur à Berlin, en date du 8 juin 1866, en fait
foi) qu'il suffisait d'une simple manifestation de nos
sympathies pour entraver les progrès de H. de Bis-
mark et mettre l'Autriche en situation d'infliger à la
Prusse la plus cruelle des humiliations.
Cela paraissait si évident qu'à Berlin on n'avait pas
osé compter sur notre indiflférence, et qu'on en était
aussi surpris que charmé.
« Notre attitude aux conférences de Londres et notre
réserve durant la guerre contre le Danemark, dit H. Be-
nedetti dans la lettre dont je parle et qu'il adressait de
Berlin à H. Drouyn de Lbuys, ont considérablement
atténué Tacrimonie des préventions dont la France était
l'objet en Prusse. Nos adversaires les plus exaltés ont
été contraints d'avouer que nous avions montré pour
rAIIemagne, en nous abstenant de profiter de ses em-
barras ou de lui créer de faciles difficultés, des senti-
ments qu'on était loin de nous supposer. »
En réalité, personne n'était dupe de ces sentiments.
M. de Bismark attribuait notre abstention, dans un
moment où nous pouvions l'arrêter court sans tirer
l'épée, soit à l'inintelligence de nos hommes politiqiies,
soit au désir d'obtenir pour nous-mêmes des agrandis-
sements de territoire en compensation de ceux que nous
SADOWA 119
lui laisserions prendre. Il profitait de notre faute, se
promettant bien, quand la Prusse, grâce à notre aveu-
glement, serait devenue plus forte que nous, de tourner
cette force contre la France, au lieu de nous permettre,
comme nous l'espérions, de nous fortifier à notre tour.
Assurément, les avertissements ne manquèrent ni au '
gouvernement ni au Corps législatif.
tt Un jour peut-être, disait H. Jules Favre, la Prusse
sera appelée, non pas seulement dans les conseils, mais
sur les champs de bataille, à devenir notre rivale. Il •
peut arriver qu'un jour elle ait sous la main 800,000
hommes à nous opposer. (M. de Geiger : Ce ne sera
pas de sitôt!) Soufirir sans s'y opposer son téméraire
agrandissement, ce serait une faute énorme que la France
ne doit pas commettre. »
H. Thiers, à cette époque, sans prévoir encore toutes
les folies qui allaient suivre cette première faute, lisait
l'avenir comme dans un livre ouvert. Voici les paroles
prononcées par lui dans la séance du 3 mai :
« Si la guerre est heureuse à la Prusse, elle s'empa-
rera de quelques-uns des États allemands du Nord, et
ceux dont elle ne s'emparera pas, elle les placera dans
une diète qui sera sous son influence. (Voix nombreuses :
Cest celai) Elle aura donc une partie des Allemands
sous son autorité directe et l'autre sous son autorité in-
directe ; et puis, on admettra l'Autriche comme proté-
gée dans ce nouvel ordre de choses.
» Et alors, permettez-moi de vous le dire, on verra
refaire un grand empire germanique, cet empire de
Charles-Quint, qui résidait autrefois à Vienne, qui rési-
derait maintenant à Berlin, qui serait bien près de
liO SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
notre frontière , qui la presserait, qui la serrerait, et,
pour compléter l'analogie, cet empire de Charles-Quint,
au lieu de s*appuyer, comme dans le xv^ et le xvi® siè«
cle, sur TEspagne, s'appuierait sur l'Italie. » (Mouve-
ment.)
Vous ne pouvez approuver cette politique, * disait
M. Thiers. « Lors même qu'elle vous apporterait un
accroissement de territoire quelconque, cette politiqu
n'en deviendrait que plus honteuse, car elle aurait con-
senti à recevoir un salaire pour la grandeur de la
France indignement compromise dans un prochain ave-
nir. » {Très-bien! — Bravos et applaudissements sur
un grand nombre de bancs.)
Le Corps législatif applaudissait H. Thiers parce
qu'il avait du bon sens, et il votait avec les ministres
parce qu'il avait le tempérament servile. Le gouverne-
ment, fort de cet appui, qui lui était donné à contre-
cœur, mais sans réserve» persista dans sa politique
de neutralité absolue. Il ne donna pas à l'Autriche
a cette simple manifestation de ses sympathies » qui,
suivant M. Benedetti, aurait suffi pour dianger la face
des choses.
Il n'essaya même pas de peser sur l'Italie.
Nous avions bien des droits sur cette nation, que
nous venions de créer ; et, de son côté, elle pouvait, ou
rendre la victoire de la Prusse facile, en occupant la moi-
tié de l'armée autrichienne à défendre la Vénétie, ou en
gardant la neutralité, permettre à l'Autriche de lutter
avec toutes ses forces contre son redoutable ennemi.
Ainsi, de toutes façons^ elle devait exercer une influence
décisive sur les résultats de la guerre. Elle n'aurait pu.
SADOWA 121
après notre récent service, et pour un intérêt français
si évident et si pressant, nous refuser de garder la
neutralité. Nous ne le lui demandâmes pas. « Nous lais-
sons ritalie maîtresse d'intervenir à ses risques et
périls, » disait M. Rouher, dans la séance du 3 mai. —
« Ajoutez au moins un mot, lui répondait H. Thiers;
dites à ritalie que, si l'Autriche est victorieuse et veut
lui faire payer les conséquences de son intervention, la
France ne prendra pas les armes pour l'en empêcher. »
Hais ce secours si léger, si négatif, qui n'était pas une
menace pour l'Italie, qui n'était que l'expression bien
atténuée d'un désir, le gouvernement ne voulut pas le
donner à l'Autriche. La faute était si énorme, que le
Corps législatif parut hésiter. H. Kouher enleva le
vote en déclarant qu'il venait de recevoir pendant la
séance même, « une notification officielle émanée de
l'Italie, la notification qu'elle prenait l'engagement de
ne pas attaquer l'Autriche... (Très^ienl très-bien!)
Cela prouve, Messieurs, ajoutait-il d'un ton dogmatique,
qu'il ne faut pas se hâter imprudemment de discuter
des questions aussi brûlantes et d'y engager le gouver-
nement. » Il avait sans doute reçu cette notification,
puisqu'il le disait. Si elle était formelle, le gouverne-
ment impérial fut le jouet de l'Italie comme il était déjà
celui de la Prusse. Je crois plutôt que l'Italie n* envoya
que des déclarations vagues, et qu'elle comprit, comme
tout le monde, que l'Empereur laisserait faire; qu'il se
disait indifférent, et qu'il l'était. Il se leurra, jusqu'au
bout, de ses espérances d'agrandissement de territoire.
11 ne vit pas que la Prusse avait battu le Danemark, et
battait maintenant l'Autriche pour se rendre capable
122 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
de battre la France. Il était seul en Europe à ne pas
le voir. Le roi de Prusse s'en cachait à peine. La veille
de son entrée en campagne, il disait à un diplomate
allemand, chef de mission et militaire : « Si nous avons
maintenant la guerre entre nous, nous nous réconcilie-
rons plus tard en faisant une autre guerre en commun, d
La bataille de Sadowa eut lieu le 3 juillet 1866, et à
partir de ce jour, la Prusse fut la maîtresse de l'Alle-
magne. Elle le devait, en grande partie, aux fautes de
notre politique. On répéta de tous côtés, à Paris et en
Europe : a Le véritable vaincu, c'est la France. »
Cependant la paix générale n'était pas sérieusement
menacée. H. de Bismark avait franchi deux étapes. Il
voulait certainement aller plus loin, diriger contre nous
cette force que nous l'avions aidé à créer, de nos mains
complaisantes ; mais il ajournait ses projets ; il voulait
d'abord consolider et organiser son nouveau pouvoir,
compléter ses moyens d'action. Même en 1870, il ne
croyait pas le moment venu d'agir ; nous en verrons la
preuve. L'empereur Napoléon, de son côté, ne songeait
pas dans le début à reconquérir les Provinces rhénanes par
la force des armes. Il croyait les obtenir parla voie des
négociations; et M. de Bismark, qui voulait gagner du
temps, se gardait bien de lui opposer un refus formel.
m
L'Empire négocie avec la Prusse victorieuse pour obtenir de sa
loyauté des agrandissements de territoire.
n est évident que l'Empereur ne laissa faire la gran-
deur de la Prusse que parce qu'il espérait être payé de
ses complaisances. Après Sadowa, la Prusse voulait que
ses agrandissements de territoire fussent reconnus offi-
ciellement par la France; elle demandait même que
cette reconnaissance fût immédiate. L'Empereur comp-
tait bien l'accorder, mais il comptait se la faire payer
et se faire en même temps payer Sadowa. A la date du
3 août 1866, H. Drouyn de Lhuys, notre ministre des
affaires étrangères, écrit ces propres paroles à M. de
Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris : « Toutes les
fois que, dans mes conversations avec vous, j'ai abordé
la question des changements territoriaux qui pourraient
avoir lieu au profit de la Prusse, je vous ai exprimé la
confiance que le cabinet de Berlin reconnaîtrait l'équité
et la convenance d'accorder à l'Empire français des
compensations de nature à augmenter, dans une cer-
taine proportion, sa force défensive. » Il n'y a pas à se
\U SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
inépi*eDdre sur cette déclaration ; c'est comme s'il disait :
« Prenez votre part et laissez-moi prendre, la mienne. » Il
dit un peu plus loin, dans la même dépèche : a L'Empe-
reuTy en interposant ses bons offices pour le rétablisse-
ment de la paix, n*hésita pas à admettre que la Prusse, à
la suite de ses succès, pouvait prétendre à une extension
de territoire comportant de trois à quatre millions d'habi-
tants. Il ne pouvait d'ailleurs méconnaître que ces agran-
dissements modiGeraient gravement sur notre frontière
l'équilibre des forces, d II est certain qu'après avoir
laissé la bride sur le cou à l'Italie, l'Empereur était
hors d'état de marchander à la Prusse les fruits d'une
victoire à laquelle il avait coopéré ; mais puisqu'il vou-
lait tirer profit de sa complaisance, ne commettait-il pas
une nouvelle faute, en commençant par concéder à la
Prusse tout ce qu'elle demandait, au lieu de négocier
d'abord et de n'accéder aux instances de la Prusse
qu'après avoir obtenu d'elle les compensations qu'il se
croyait en droit d'attendre? Ce fut l'Empereur lui-même
qui prescrivit cette étrange ligne de conduite ; et il le
fit en dépit des remontrances de M. Drouyn de Lhuys,
qui sentait bien qu'une fois désarmés par nos conces-
sions imprudentes, nous n'avions plus rien à espérer.
Quinze jours après Sadowa, M. de Bismark savait
déjà par un télégranmie de M. de Goltz, « que l'Em-
pereur appuierait les annexions dans le nord de l'Alle-
magne jusqu'au chiffre de quatre millions d'habitants. i>
Quelle était la nature des compensations réclamées
par les Tuileries? On désirait tantôt les Provinces
rhénanes, tantôt la Belgique. Il ne paraît pas qu'on ait
eu, dans le principe, des idées bien arrêtées. Une note
NÉGOCIATIONS AVEC LA PRUSSE 1Î5
de M. Rouher, adressée le 6 août 1866 à M. Conti,
et qui devait être mise sous les yeux de l'Empereur,
atteste cette incertitude. IM. Roidier y rappelle d'abord
que M. de Goltz insiste pour la reconnaissance officielle,
immédiate, des annexions de la Prusse dans le nord de
l'Allemagne : a Je lui fis observer que cette question était
solidaire de celle de la rectification de nos frontières^
et que probablement on lui manifesterait la volonté
de les traiter simultanément. 9 En effet , H. Benedetti,
-notre ambassadeur à Berlin , avait déjà répondu en ce
sens à M. de Bismark. M. Rouher explique, dans la
suite de sa note, qu'il es.t temps de formuler une demande
précise. S'il parle en son propre nom, il peut demander
plus pour avoir moins; s'il parle comme ministre, il
doit demander sur-le-champ la compensation que l'Em-
pereur veut obtenir : « Faut-il ne demander que les
frontières de 1814? Faut-il avoir une prétention initiale
plus vaste? Exprimant une opinion purement person-
nelle, je peux, sans inconvénient, afficher de grandes
exigences. Étant l'écho de la pensée impériale, je dois
avoir un langage rigoureux et correct. 9
L'opinion personnelle de M. Roidier est qu'il suffirait
de reprendre les frontières de 1814. Mais il ajoute :
a Cette rectification obtenue ne vaudrait pas quittance
pour l'avenir. » Ainsi M. Rouher trouvait sage de s'y
prendre à deux fois; de s'assurer d'abord l'essentiel,
c'est-à-dire les frontières de 1814, et de s'acheminer
ensuite, avec prudence et persévérance, à d'autres
agrandissements. Il constate que ce n'est pas l'avis de '
l'impératrice, a Elle voudrait demander beaucoup ou
ne demander rien pour ne pas compromett nos pré-
126 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE
tentions définitives. » Du côté de rAIIemagne, ou était
très-opposé à un abandon, quel qu'il fût, d*une portion
du territoire allemand; mais, que ce fût de bonne foi
ou non, on se montrait beaucoup moins hostile à des
agrandissements d'une autre nature.
L'Empereur lui-même songeait, pour aplanir les dif-
ficultés, à conclure avec la Prusse un traité qui nous
assurerait la Belgique.
Cette idée venait-elle de lui, ou la Prusse nous l'a-
vait-elle suggérée? Il y a eu à ce sujet des versions con-
tradictoires. H. de Bismark a produit un projet d'an-
nexion écrit de la main de H. Benedetti. Celui-ci a
répondu que ce projet avait été en efiet écrit par lui,
mais corrigé et annoté sur le bureau de H. de Bismark,
et dans une conversation où il n'avait pris la plume
que pour fixer les idées communes avec plus de préci-
sion. Il affirme expressément, dans une dépêche datée
de Nickolsbourg le 26 juillet 1866, que c'est la Prusse,
par l'organe de H. de Bismark, qui a mis la première
en avant l'idée d'annexer la Belgique à la France. Si
cela est exact, j'ose dire que la Pi*usse n'a jamais eu
sérieusement la pensée de donner les mains à une pa-
reille solution, et que les ouvertures qu'elle a pu
faire à ce sujet, et que nous acceptions si avidement,
n'étaient destinées qu'à nous amuser, à nous faire,
comme on dit, mâcher à vide. M. de Bismark a lui-
même caractérisé le sens de sa politique à notre égard
pendant ces négociations. Il dit, dans une circulaire du
mois de juillet 1870, que, depuis la réorganisation de
l'Allemagne, la France n'avait pas cessé de tenter le
gouvernement prussien par des ofires, aux dépens de
NÉGOCIATIONS AVEC LA PRUSSE 127
r Allemagne et de la Belgique, a Je n'ai jamais pensé
qu'il fût possible d'accepter des offres de cette nature.
Je croyais bien qu'il était utile, dans l'intérêt de la paix^
de laisser aux diplomates firançais les illusions qui leur
sont particulières aussi longtemps que cela serait pos-
sible, s^ns faire même de promesses verbales... Par ces
motifs, je me taisais sur les demandes qui m'avaient été
faites, et je négociais dilatoirement, sans jamais faire de
promesses. Lorsque les négociations avec le roi des Pays-
Bas pour l'acquisition du Luxembourg eurent échoué,
la France me renouvela ses propositions précédentes
concernant la Belgique. » L'Empereur, on le voit, se
trompait lourdement en croyant à la sincérité de H. de
Bismark ; mais il avait raison de croire qu'il serait plus
facile au ministre allemand de nous laisser prendre la
Belgique que de blesser l'amour-propre national en nous
permettant de nous étendre du côté des Provinces rhé-
nanes. Il disait dans une note dictée à H. Conti, et que
l'on a retrouvée : « Un acte qui consisterait à régler le
sort ultérieur de la Belgique de concert avec la Prusse^
en prouvant à Berlin que l'Empereur cherche définitive-
ment ailleurs que sur le Rliin l'extension nécessaire à la
France depuis les événements dont l'Allemagne vient
d'être le théâtre, nous vaudra du moins une certitude
relative que le gouvernement prussien ne mettra pas
d'obstacle à notre agrandissement dans le Nord. »
L'Empereur avait tourné ses vues vers l'annexion de
la Belgique; quand on lui avait fait comprendre la répul-
sion excitée dans toute la Prusse par la seule idée d'une
rectification de frontières sur .le Rliin. Battu encore
dans ses nouvelles espérances, et sentant de plus en
128 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
plus la nécessité de satisfaire Topinion publique par un
agrandissement de territoire, il engagea des négociations
avec la Hollande pour en obtenir, à prix d'argent, la
cession du grand-duché de Luxembourg. Ces pourparlers,
presque aussitôt connus en Europe, causèrent une grande
fermentation dans plusieurs États, et particulièrement
en Prusse. Le public français ne connut que par la
presse étrangère l'existence de cette nouvelle négociation.
n en pouvait sortir la gueire. Nous étions en 1867 ;
tout le monde, en France, voulait la paix, d'abord pour
la paix elle-même, et ensuite, parce qu'on avait le sen-
timent qu'après cette folle et désastreuse expédition du
Mexique, et en présence des agrandissements nouveaux
de la Prusse, la paix n'était pas seulement pour nous
un avantage, mais une nécessité. En Ihnisse, où on
connaissait peut-être mieux que nous notre véritable
situation, on avait tenu à notre égard un langage diffi-
cile à supporter. La Prusse levait le masque, puisqu'il
ne s'agissait plus de territoires allemands^ et qu'elle ne
pouvait plus prendre pour prétexte les susceptibilités
d'amour-propre national. Elle mettait à nu la vanité de
la politique impériale qui avait donné les mains à ses
accroissements, et qui, le lendemain de ses victoires,
lui demandait à elle-même les moyeïis de se défen-
dre contre elle. Les préoccupations furent si grandes
que trois demandes d'interpellation venant des parties
les plus opposées de la Chambre fiirent déposées à
la séance du 8 avril 1867. Â cette même séance, le
ministre des affaires étrangères vint lire à la tribune
un court exposé qui consistait surtout à dire que la
question avait été soulevée par la Hollande et non par
NÉGOCIATIONS AVEC LA PRUSSE 129
la France; qu'elle était encore pendante, mais que, dans
tous les cas, on ne traiterait de cette acquisition de
territoire que sous trois conditions: le consentement
libre du grand-duc de Luxembourg; Texamen loyal des
intérêts des grandes puissances; le vœu des populations
manifesté par le suffrage universel. Cela tenait en vingt
lignes. C'était bien, comme le fit remarquer M. Pelletan,
parler pour ne rien dire. M. Thiers et M. Berryer main-
tinrent, énergiquement la nécessité des interpellations.
M. Berryer demandait la communication des pièces. « Il
ne s'agit que de conversations, répondait le ministre.
On ne peut pas communiquer de pièces, parce qu'il n'y
en a pas. » La fin fut que les bureaux, toujours dociles,
refusèrent les trois interpellations, et que la France
dut s'en tenir à ce qu'elle apprenait par les débats des
parlements étrangers. Elle sut bientôt par cette voie
que nous n aurions pas la guerre, parce que nous n'au-
rions pas le Luxembourg. Cette espérance, comme
toutes les autres, s'en allait en fumée, et Napoléon III
dut être enfin convaincu qu'il n'obtiendrait rien en
échange de ce qu'il avait fait pour la Prusse.
Il reste prouvé jusqu'à l'évidence qu'après Sadowa, le
gouvernement impérial n'était préoccupé que d'obtenir
des accroissements de territoire en compensation d
ceux qu'il avait procurés à la Prusse, et qu'avant Sadowa
c'était en vue de ces mêmes accroissements qu'il accordait
à la Prusse, qui osait à peine croire à tant de bonne
fortune, le bénéfice de notre indifférence. Cette politique
est bien celle que M. Thiers avait flétrie en 1866, et
qu'il flagella de nouveau dans la séance du 14 mars
1867:a Je la connais, cette politique, et je l'avais flétrie d'à-
9
130 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
vance Tannée dernière, en VOUS la montrant comme prête
à accepter un salaire pour le sacrifice des plus grands
intérêts de la France dans Tavenir. Quoi ! au déshonneur
de la France, au dommage de ses plus grands inté-
rêts, on aurait accepté quelques lambeaux de territoire
pour laisser faire l'unité allemande tout entière ! »
Mais cette politique, si honteuse en elle-même, devait
le devenir doublement par Tavortement de toutes nos
.prétentions. M. Beneâetti avait averti le gouverne-
ment, avant la, victoire de la Prusse à Sadowa : « Nous
^ 4ivons contribué, avec les événements, à apaiser les
appréhensions que la France inspire partout en Alle-
magne; mais elles subsistent, et elles se réveilleraient
unanimes et violentes au moindre indice qui laisserait
soupçonner notre intention de nous étendre vers le
Rhin. » Il dit un peu plus loin, dans la même lettre :
« Le prince royal, si profondément pénétré des dan-
gers de la politique dont il est le témoin, déclarait, il
n'y a pas longtemps, à l'ambassadeur d'Angleterre,
avec une vivacité dont mon collègue a été surpris, qu'il
préférerait la guerre à l'annexion des duchés acquise au
prix du comté de Glatz. » Le comté de Glatz est un'
petif territoire de la Silésie, près de la frontière de
Bohême. M. de Clermont-Tonuerre avait bien pénétré
l'inanité de nos espérances et la politique tortueuse de
31. de Bismark, car il écrivait de Berlin, le 30 juin
1866 : % Le but actuel de M. de Bismark paraît être
•de prolûç^er notre inaction par un mirage d'acquisi-
itious territoriales y en rassurant en même temps l'Alle-
magne coQtre la réalité de ce danger. » Ainsi, nous
avons eu toute la honte, sans aucun bénéfice.
NÉGOCIATIONS AVEC LA PRUSSE 131
Quand Napoléon Ilf vit enfin, à n'en plus pouvoir
douter, qu'il avait été pris pour dupe, il dut en ressen-
tir une amertume profonde. Il avait dit et fait dire,
avant l'événement, que nos intérêts n'étaient pas direc-
tement engagés dans la guerre de la Prusse contre
l'Autriche. Mais sMl avait eu réellement quelques illu-
sions au commencement, il dut les perdre quand la
ruine de l'Autriche fut consommée. Cette parole « que
la France avait été vaincue à Sadowa » lui revint de
tous les côtés avec une force accablante.
Deux lettres extrêmement graves, venant de deux
sources bien différentes, lui furent adressées presque à
la fois, quelques jours après la bataille, quand il était
encore persuadé qu'il retirerait quelque bénéfice de ses
complaisances. L'une est de M. Magne, qui fut peut-être
le plus clairvoyant et le plus réellement utile de ses
ministres : M. Magne, qui dit carrément les choses, ne
se sert pas du mot d'indififérence avec lequel on a
essayé de déguiser la nature de notre politique en 1866.
11 se sert du mot d'intervention, parce que nous som-
mes intervenus, en efiet, en permettant l'intervention
de l'Italie. Voici ses paroles : a Le sentiment national
serait profondément blessé si, en fin de compte, la
France n'avait obtenu de son intervention que d'avoir
attaché à ses deux flancs deux voisins dangereux par
leur puissance démesurément accrue. Tout le monde se
dit que la grandeur est une chose relative, et qu'un pays
peut être diminué, tout en restant le même, lorsque de
nouvelles forces s'accumulent autour de lui. » On ne
pouvait pas dire une vérité plus frappante.
L'autre lettre, datée du 18 juillet 1866, est de. la
132 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
reine de Hollande, une femme supérieure, fidèlement
et tendrement attachée à l'Empereur et à sa famille,
a Vous vous faites d'étranges illusions! Votre prestige
a plus diminué dans cette dernière quinzaine qu'il n'a
diminué pendant toute la durée de votre règne. Vous
permettez de détruire les faibles; vous laissez grandir
outre mesure Tinsolence et la brutalité de votre plus
proche voisin; vous acceptez un cadeau, et vous ne
savez pas même adresser une bonne parole à celui qui
vous le fait. (Il s'agit de la Vénétie. Au fond, le cadeau
n'était que la forme prise par l'Autriche pour rendre
moins amer l'aveu de sa défaite.) Je regretté que vous
me croyiez intéressée à la question, et que vous ne
voyiez pas le funeste danger d'une puissante Allemagne
et d'une puissante Italie. C'est la dynastie qui est
menacée, et c'est elle qui en subira les suites. Je le dis,
parce que telle est la vérité, que vous reconnaîtrez plus
tard. Ne croyez pas que le malheur qui m'accable dans
le désastre de ma patrie me rende injuste ou méfiante.
La Yénétie cédée, il fallait secourir l'Autriche, marcher
sur le Rhin, imposer vos conditions! Laisser égorger
l'Autriche, c'est plus qu'un crime, c'est une faute.
Peut-être est-ce ma dernière lettre. Cependant je croi-
rais manquer à une ancienne et sérieuse amitié si je ne
disais une dernière fois toute la vérité. Je ne pense pas
qu'elle soit écoutée; mais je veux pouvoir me répéter
un jour que j'ai tout fait pour prévenir la ruine de ce
qui m avait inspiré tant de foi et d'afiection. » ]
• ' • -
IV
L*Empire, après avoir lui-même créé la puissance de la Prusse,
comprenant, mais trop tard, qu*il n'obtiendra d'elle aucune com-
pensation, cherche une occasion de se venger et de reconquérir
son prestige par une guerre heureuse.
Au moment où cette belle et triste lettre lui parve-
nait, l'Empereur avait bien d'autres sujets d'amertume.
Les prédictions de H. Magne se réalisaient avec rapidité.
Les fautes commises dans Taffaire des duchés, et ensuite
pendant la lutte entre la Prusse et l'Autriche, avaient
été mises par M. Thiers dans une lumière si éclatante,
il avait démontré avec tant de force que notre honneur
était compromis, que nos intérêts étaient en péril, que
nous étions livrés à un gouvernement tout à la fois
despotique et incapable, qu'il était difficile, même aux
partisans les plus résolus de l'Empire, de ne pas voir
que la position devenait de plus en plus critique pour
la dynastie impériale. A l'hostilité des républicains,
restés irréconciliables depuis 1851, se joignait celle des
libéraux et de tous les patriotes. On se demandait com-
13» SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
ment, après tant de sacrifices faits en faveur de lltalie,
on en était si promptement venu à n'exercer sur elle
aucune action. On voyait se développer tous les jours
les conséquences des récents triomphes de la Prusse.
Ce qui n'était en i86S qu'un petit peuple de dix- huit
à dix-neuf millions d'hommes était devenu en quelques
mois la nation la plus puissante de l'Europe, ayant,
avec une forte organisation et le prestige du succès,
trente et un millions de sujets directs, et l'hégémonie
de la Confédération du Nord, bientôt unie peut-être à
la Confédération 5iu Sud. De qui dépendaient les événe-
ments, avant la guerre? De la France. De qui dépen-
daient-ils après la guerre? De la Prusse. Notre gouver-
nement, qui pouvait tout, n'avait rien essayé pour
empêcher ce résultat. Il avait déclaré^ dans ses docu-
ments les plus solennels, que les affaires de l'Allemagne
étaient sans connexion avec les nôtres, qu'il y demeu-
rait indifférent. Pendant que cette prodigieuse puissance
se constituait à côté de nous, contre nous, il avait
cherché la satisfaction des intérêts dynastiques dans
quelques accroissements de territoire, et cette politique
misérable ne lui avait rapporté que des échecs, puisque
après avoir promené ses espérances d'une province à
l'autre, il se voyait réduit, en fin de compte, à pro-
tester de son désintéressement afin de couvrir sa re-
traite.
Ces complications fâcheuses coïncidaient avec les
malheurs de notre échaufiburée dans le Mexique, qui
venait enfin d'avoir son dénoûment. À l'étonnemenl
douloureux que cette étrange expédition avait causé
dans le principe, les demandes successives d'hommes et
LÀ COUR DÉSIRE UNE GUERRE 135
'o-
d'argent avaient déjà fait succéder une véritable et uni-
verselle indignation, qui dut nécessairement s'accroître
quand les courriers commencèrent à ne plus nous ap-
porter que les nouvelles de nos embarras militaires»
financiers et politiques. Quels récits de gloire et de
prospérité n'avail-on pas faits à la tribune ! Avec quel
dédain n'avait-on pas reçu les plaintes et les critiques
de l'opposition ! Cet Empire créé au delà des mers ap-
paraissait» au milieu de notre monde prosaïque» comme
une légende des siècles passés. Il fallut pourtant con-
céder que tout était perdu, qu'il n'y avait plus de pré-
texte pour l'illusion» qu'on avait sacrifié ce sang et cet
or aux visions d'un esprit troublé. Il nous en coûtait
360 millions, en crédits extraordinaires» plus d'un mil-
liard sur les budgets ordinaires de la guerre et de la
marine» et l'élite de notre armée ; car, par une fatalité
inouïe» nous faisions décimer nos régiments en pure
perte» à l'autre bout du monde, pendant que la Prusse
quadruplait ses forces. Croit-on qu'elle eût osé Sadowa
si elle n'avait connu l'épuisement de notre effectif et
de notre matériel? Nous étions» par notre folie, hors
d'état de mettre cent mille hommes sur notre frontière*
du Nord-Est. La mort de l'empereur Maximilien, qui
fut connue en France un an après Sadowa, termina
tragiquement cet épisode de l'histoire du second Emp're.
On commençait à répéter dans l'entourage du souve-
yerain ce mot des causes perdues ou compromises i
« Il y a quelque chose à faire. » Une note de police
du 30 septembre 1867, qui fut placée sous les yeux de
l'Empereur^ constate que l'Empire est atteint a dans son
prestige extérieur, dans la prospérité matérielle du pays
136 SOOVENIRSiDU QUATRE SEPTEMBRE
qu'il avait ramenée, dans les garanties mêmes qu'il
donnait à Toitlre social et aux intérêts conservateurs. »
On cherchait de tous côtés, et l'Empereur lui-même
cherchait le moyen de consolider la dynastie, de recon-
quérir quelque popularité. Parmi ses conseillers les plus
intimes, les uns voulaient revenir aux exécutions et aux
sévérités de 1852. 11 y répugnait, car il était plutôt
porté aux idées d'apaisement, quand son intérêt ne le
contraignait pas à se montrer implacable. Il suivit
l'opinion de ceux de ses amis qui rêvaient l'Empire
libéral, et fit, le 19 janvier 1867, quelques concessions
dans ce sens. C'était trop peu pour ramener à lui les
amis de la liberté, et c'était assez pour leur donner de
nouvelles forces. Après trois années agitées, où l'opinion
publique se sépara de lui de plus en plus, il prit enfin
un parti qu'on pouvait regarder comme décisif, en ap-
pelant le ministère Ollivier. On devait croire qu'il allait
s'efforcer de faire oublier son origine, et donner désor-
mais satisfaction aux aspirations libérales du pays;
mais ce nouveau ministère, toujours préoccupé, comme
l'Empereur lui-même, de réparer Sadowa, au lieu de
chercher cette réparation dans l'établissement complet
et sincère du régime libéral, la demanda au plébiscite,
que M. Emile Ollivier appelait le Sadowa français :
« Puisque vous nous parlez du Sadowa prussien, je vous
dirai que nous avons fait le Sadowa français, le plébis
cite. » C'était raviver toutes les colères.
L'Empereur, dans ses difficultés, en appelait à la na-
tion ; il lui demandait une consécration nouvelle et
l'absolution de son passé. Le résultat matériel ne pou-
vait être douteux. La nation lui donna un nombre
LA CODR DËSIRE UNE GUERRE 137
d'adhésiODS considérable; mais elle ne lui donna ni son
cœur ni sa confiance. Les votants ne furent pas rassu-
rés ; les opposants devinrent de plus en plus irréconci-
liables; les hésitants se tournèrent du côté de l'opposition.
En général, on ne crut pas que l'Empire fût raffermi
par cet expédient ; mais on comprit qu'il se sentait
ébranlé.
A Paris, la mort de Victor Noir avait agité violem-
ment les esprits. Pendant deux jours, on avait pu se
croire à la veille d'une révolution. Le vote du plébiscite,
en multipliant les réunions publiques, en donnant aux
républicains l'occasion de discuter ouvertement l'Empire
dans les clubs et dans les journaux, leur avait fourni
en même temps le moyen de se compter et de constater
l'affaiblissement de l'autorité. Peut-être l'Empereur, ayant
épuisé toutes les autres ressources pour reconquérir du
prestige, commençait-il à vouloir la guerre ; il était trop
éclairé sur la situation, et trop maître de lui pour la
vouloir immédiatement. Ses amis, ses confidents, se
divisaient sur celte question, comme, trois ans aupara-
vant, ils s'étaient séparés sur la question des réformes
libérales. Ce serait trop généraliser de dire que les
bonapartistes libéraux voulaient la paix, et que les bo-
napartistes autoritaires voulaient la guerre ; pourtant il
y avait quelque chose de cela. M. Buffet, M. Daru
étaient certainement pour la paix ; M. Ollivier aussi,
avec certains élans de patriotisme belliqueux, qui le
rendaient capable d'un moment d'entraînement. Les
bonapartistes purs, ceux que j'appellerai les légitimistes
de l'impérialisme, s'en tenaient aux idées du fondateur
de la dynastie, et faisaient assez peu de cas de la liberté
138 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
et des libéraux. Ils ne croyaient pas la France capable
de supporter même cette liberté que M. OUivier lui ver-
sait à si faible dose. Ils se refusaient surtout à admettre
que cet essai de pariementarisme pût tourner au profit
de la dynastie, et en cela ils n'avaient pas tort. Ils vou-
laient une bataille pour effacer Sadowa et en supprimer
les conséquences. Us disaient qu'avec une grande vic-
toire et le verdict récent du suffrage universel, le second
Empire reprendrait le vol du premier et en finirait avec
les avocats et les idéologues. L'impératrice était de leur
bord. On l'entendait répéter, en regardant son fils :
a Cet enfant ne régnera pas si on ne fait rien pour
effacer Sadowa. », Tel était l'état des esprits à la cour.
En France, tout le monde était à la paix.
La Prusse ayant voulu mettre un prince prussien sur le trône
d'Espagne, l'Empire exige et obtient la renonciation du préten-
dant et l'adhésion formelle du roi de Prusse à cette renonciation.
Le 30 juin 1870, H. Emile Ollivier disait, à la tribune
du Corps législatif: a Je réponds à l'honorable H.Jules
Favre que le gouvernement n'a aucune inquiétude; qu'à
aucune époque le maintien de la paix en Europe ne
lui a paru plus assuré. De quelque côté qu'il porte ses
regards, il ne voit aucune question irritante engagée ;
tous les cabinets comprennent que le respect des traités
s'impose à tous. Si le gouvernement avait la moindre
inquiétude, il ne vous aurait pas proposé cette année-ci
une réduction de dix mille hommes sur le contingent;
il vous aurait très-nettement demandé de vous associer
à sa sollicitude, et d'augmenter les forces de notre
armée. y>
Cinq jours après« M. Ccchery déposait une demande
d'interpellation «ingi conçte : a Nous demandons à in-
140 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
terpeller le gouvernement sur la candidature éventuelle
d'un prince de la famille royale de Prusse au trône
d'Espagne. »
Ce prince était Léopold de Hobenzollem, d'une branche
cadette de la maison régnante de Prusse, dont le père,
Charle^Àntoine de HohenzoUem-Sigmaringen , avait
abdiqué, en 1849, au profit du roi de Prusse, et reçu
«n échange le titre d'Altesse royale, avec les préroga-
tives de prince puîné de la maison régnante. Charles-
Antoine est né en 1811. Son fils atné, le prince Léopold,
l'ancien prétendant au trône d'Espagne, est né en 1835.
Un autre de ses fils, le prince Charles, a été élu, en
1866, prince de Roumanie. L'empereur Napoléon in-
tervint auprès de la Porte , pour le règlement des
afiaires intérieures du nouveau souverain, qui lui en
<3xprima avec efi'usion sa reconnaissance.
Le lendemain du jour où M. Cochery avait déposé sa
demande d'interpellation, c'est-à-dire le 6 juillet, M. le
duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, lut à
la tribune la déclaration suivante :
« Il est vrai que le général Prim a ofiert au prince
Léopold de Hohenzollern la couronne d'Espagne, et
que le prince l'a acceptée. (Sensation,) Mais le peuple
espagnol ne s'est point encore prononcé, et nous ne
connaissons point encore les détails vrais d'une négo-
ciation qui nous a été cachée. (Mouvement.)
» Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à
la nation espagnole et d'éviter tout ce qui aurait pu
avoir les apparences d'une immixtion quelconque dans
les affaires intérieures d'une noble et grande nation en
plein exercice de sa souveraineté ; nous ne sommes pas
LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN 141
sortis, à regard des divers prétendants au trône, de la
plus stricte neutralité, et nous n'avons jamais témoigné
pour aucun d'eux ni préférence ni éloignement. {Mar-
ques t approbation.)
» Hais nous ne croyons pas que le respect des droits
d'un peuple Voisin nous oblige à souffrir qu'une puis-
sance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le
IrAne de Charles-Quint, puisse déranger à notre détri-
ment l'équilibre actuel des forces en Europe {Vifs et
nombreux applaudissements) et mettre en péril les in-
térêts et l'honneur de la France.
)> Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir,
ne se réalisera pas.
9 Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur la
sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple
espagnol.
» S'il en était autrement, forts de votre appui. Mes-
sieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir
notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. »
De longues salves d'applaudissements suivirent ces
paroles. A gauche, voyant la guerre inévitable après
une telle imprudence, nous étions consternés.
H. Gamier-Pagès s'écria, au milieu des murmures les
plus violents : « Ce sont des questions dynastiques qui
troublent la paix de l'Europe ! Les peuples n'ont que
des raisons de s'aimer et de s'enlr'aider. »
Cette déclaration de M. de Gramont : « Nous ne
sommes pas sortis à l'égard des divers prétendants au
trône de la plus stricte neutralité, et nous n'avons ja-
mais témoigné pour aucun d'eux ni préférence ni
éloignement, » avait tout lieu de surprendre.
143 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
C'est une opinion très-générale, et qui paraît établie sur
les raisons les plus sérieuses, que le gouvernement fran-
çais avait donné l'exclusion à H. le duc de Hontpensier,
et que 1( général Prim , blessé de cette intervention,
avait patronné la candidature du prince de Hohenzol-
lern par esprit de représailles contre nous. Je ne sais ce
qu'il faut penser des motifs du général Prim ; c'est un
détail sans intérêt ; l'intervention du gouvernement fran-
çais pour empêcher l'élection du duc de Hontpensier
est un fait d'une importance tout autre.
Une note autographe de l'Empereur, trouvée dans les
papiers des Tuileries, explique avec beaucoup de netteté
les idées et la conduite de son gouvernement à l'égard
de cette candidature.
<^ Nous avons, dit TËmpereur dans cette note, un res-
pect profond pour les décisions de la volonté nationale,
et si le duc de Montpensier est réellement élu par la
nation espagnole, nous n'aurons rien à dire. Mais avant
que cet événement se produise, si toutefois il doit avoir
lieu, nous tenons à dire notre opinion. Si la nation es-
pagnole ne veut plus de Bourbons, tant mieux ; mais si
elle revient sur sa première impression, il me semble
qu'elle ne. pourrait pas faire un plus mauvais choix que
d'élever sur le trône un d'Orléans, répétant en Espagne
l'usurpation de 1830 et donnant à l'Europe le funeste
exemple d'une sœur détrônant sa sœur. » L'exclusion
du duc de Hontpensier, si elle eut lieu, comme il n'est
guère possible d'en douter, fut l'occasion de la candi-
dature du prince Léopold, et par ce côté-là comme par
tant d'autres, le gouvernement impérial a été la cause
de nos malheurs. Cette faute, je le reconnais, lui était
LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN 143
en quelque sorte imposée par sa situation. C^est la con-
dition d'une dynastie nouvelle d^avoir les yeux fixés sur
la dynastie qu'elle remplace et de s'efforcer constam-
ment de la tenir dans un état d'impuissance. Ce qui est
bien autrement grave, c'est d'avoir fait la guerre sans
nécessité et sans préparation suffisante. Cette responsa-
bilité est la plus lourde qui puisse incomber à un gou-
vernement; et les affreux désastres qui ont suivi si
promptement la déclaration de guerre rendent cette res-
ponsabilité accablante.
J'ai déjà dit que les ministres du 3 janvier n'ont cessé
de prétendre, avant et après la guerre, qu'ils étaient
partisans'' de la paix, qu'ils se sont décidés à la guerre
malgré eux, sous la pression du sentiment national, et
parce que la France avait reçu un outrage que l'honneur
ne lui permettait pas de supporter.
Je n'ai pas à faire la part des responsabilités entre
les serviteurs de l'Empire. Ce qui importe, c'est que
l'Empire a fait la guerre, pouvant conserver la paix. Et
si les ministres du 3 janvier parvenaient à établir qu'ils
ont fait leurs efforts pour empêcher la guerre, on peut
dire qu'il n'en résulterait pour eux aucune atténuation
de leur faute, puisqu'ils auraient seulement prouvé
qu'ils l'ont commise les yeux ouverts, et qu'en même
temps la faute de TEmpereur en serait considérable-
ment aggravée, puisqu'il* aurait été averti, et qu'il aurait,
par sa volonté personnelle, en dépit de ses conseillers
responsables, dans un intérêt purement dynastique,
précipité la France vers l'abtme. Il y a d'ailleurs ici
plusieurs malentendus qu'il est nécessaire de dissiper.
D'abord, la déclaration si souvent reproduite, que le
144 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE
pays voulait la guerre, est absolument inexacte. J*ai
parcouru bien des fois le Midi pendant les dernières
années de TEmpire, depuis Bordeaux jusqu'à Cette;
j'ai bien vu l'esprit des populations; j'étais en rap-
ports continuels avec les électeurs de Paris, avec
ceux de la Marne et de la Haute-Vienne; mes impres-
sions concordaient absolument avec celles de mes col-
lègues de l'opposition, dont les relations étaient, comme
les miennes, très-étendues. Je regarde comme certain
que les dispositions du pays étaient essentiellement pa-
cifiques. Il est impossible qu'une nation dont la grande
masse vit du travail et des affaires ne tienne pas ardem-
ment à la paix. Quand Louis-Napoléon avait dit à Bor-
deaux : « L*Empire, c'est la paix, i> il savait bien qu'il
nous promettait ce que nous désirions le plus, et nos
aspirations n'avaient pas changé, au contraire. La paix
était plus désirée que jamais, et j'ajoute qu'elle était
devenue plus nécessaire, depuis les grandes et aventu-
reuses entreprises que l'Empire avait fort imprudemment
multipliées, et qui avaient besoin de pouvoir* compter
sur un avenir assuré.
Une enquête, ou plutôt une consultation, a été faite
par M. Chevandier de Valdrôme, ministre de l'inté-
rieur, pour se rendre compte des sentiments des dépar-
tements. Les préfets ont été consultés, et leurs réponses
ont été publiées. Il n'y est nulle part question d'en-
thousiasme pour la guerre. Quelques préfets répondent
que si le gouvernement fait la guerre, il sera soutenu
avec énergie; le plus grand nombre exprime les
vœux de la population pour le maintien de la paix. Il
faut noter qu'à ce même moment; dans beaucoup de villes
LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN 145
et même de simples chefs-lieux de canton, la police pro-
voquait des manifestations belliqueuses; le mot d'ordre
venait-il du ministère de Tintérieur ou de quelques fa-
miliers du château? J'admets cette seconde origine :
les préfets n'en devaient pas moins conclure que la
guerre était désirée en haut lieu ; or, il arrive trois fois
sur quatre que les inférieurs donnent è leurs chefs, au
lieu des renseignements qui pourraient les éclairer,
les renseignements qu'ils supposent devoir leur plaire.
Si donc les préfets ont attesté que les départements
voulaient la paix^ c'est que l'opinion publique se pro-
nonçait d'une façon irréfragable. En était-il de même
à Paris? Pour la grande masse de la population, je le
crois. Il y eut quelques manifestations guerrières. On
cria dans les rues : a À Berlin I » Tout le monde crut
que c'était une sorte de représentation commandée par
la police. On fut indigné. Pourquoi la police n'aurait-
elle pas |fait à Paris ce qu'elle a fait notoirement dans
les provinces? Le soir où le Corps législatif fut réuni
pour la déclaration de guerre, une bande fort mena-
çante se porta devant le péristyle, criant : « A Ber-
lin! » et injuriant les députés de l'opposition, parce
qu'ils voulaient la paix. La police tout au moins ne
parut pas ; elle laissa cette manifestation se produire
sans aucun obstacle. Pendant les journées suivantes,
Paris était sillonùé de soldats à moitié ivres, criant aussi :
« A Berlin! » Il suffisait d'un mot de l'autorité pour
mettre fin à ces promenades, aussi funestes à l'ordre
et aux affaires qu'à la discipline de Fermée : ce mot ne
fut pas dit. On assure que quelques membres de 1'/;?-
ternationaley ayant voulu faire une manifestation paci-
10
146 SOUVENIRS DO QUATRE SEPTEMBRE
fique, furent repoussés par la foule, qu'on se livra à
des voies de fait sur leurs personnes et que les ser-
gents de ville furent obligés de les protéger. Cette
tentative, qui, en tout cas, est restée ignorée, put n'être
pas comprise dans le quartier où elle se produisit. Les
membres de Y Internationale n'étaient pas seulement op-
posés à la guerre, ils étaient opposés au patriotisme,
ce qui est profondément différent, et le peuple pari-
sien est avant tout patriote. Il faut bien savoir que
Y Internationale n'a jamais été populaire dans les ate-
liers^ elle n'y comptait pas beaucoup d'adhérents, et
tous ceux qui n'étaient pas pour elle étaient contre
elle. L'insuccès de celte promenade intempestive et ri-
dicule s'explique donc de la façon la plus naturelle,
sans qu'il soit permis d'en rien conclure pour ou con-
tre les sentiments belliqueux de la population de Paris.
En parlant de rassemblements tumultueux devant le
ministère de la justice, M. Piétri, l'ancien préfet, af-
firme qu'ils eurent lieu « parce que M. Ollivier fut un
moment soupçonné d'être trop favorable à une solution
paciBque. » M. Ollivier a été plusieurs fois l'objet de dé-
monstrations hostiles pendant son ministère; il fut
même obligé sur la fin de faire barrer la place Ven-
dôme par un bataillon dMnfanterie. Jamais, non, jamais
les personnes qui habitaient Paris à cette époque, et qui
se rendaient compte des événements, n'auraient pu ima-
giner l'explication qu'en donne Tancien préfet de po-
lice. M. Émilè Ollivier prétendait qu'il s'était converti à
l'Empire parce que l'Empire s'était converti à la liberté;
le peuple de Paris, resté irréconciliable, ne croyait pas
à la conversion de l'Empire, et; voyant M. Ollivier mi-
LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 147
nistre, il raccusait de trahison. Ces émeutes, fort re-
grettables» n'avaient pas d'autres causes. Il s y joignit,
dans les derniers jourS; le ressentiment causé par le re-
fus de donner des armes à la garde nationale;
M. Piétri dit aussi que la police fut obligée de pro-
téger la maison de M. Thiers. Pour celui-là, il voulait
la paix, rien n'est plus authentiquement, plus incontes-
tablement certain ; mais si la police fut obligée de protéger
son domicile contre une douzaine d'émeutiers, c'étaient
des milliers de personnes qui lui faisaient cortège dans
la rue Royale et la place de la Concorde en poussant
des cris d'enthousiasme. Ce fut le commencement de sa
grande popularité dans Paris, car il était illustre long-
temps avant d'être populaire, et il dut cette popularité
à l'opposition énergique, persévérante, infatigable qu'il
faisait à toute idée de guerre contre la Prusse. On ne
peut avoir oublié que tous les députés de la gauche,
même les moins célèbres, recevaient chaque jour des
ovations, précisément parce qu'on les savait animés d'un
amour ardent pour la paix ; et moi-même, à mon pro-
fond chagrin, car tout ce qui est scène m'est odieux,
j'étais reconduit jusqu'à ma porte après chaque séance
par une foule énorme. Quand la police intervint pour
sauver la maison de M. Thiers, n'aurait-elle pas par ha-
sard protégé le domicile du grand citoyen contre elle-
même? Ces manifestations grossières, en opposition avec
le courant de l'opinion, si elles ne venaient pas de la
police, venaient très-certainement de la coterie des ul-
tra-bonapartistes, qui, nous le verrons tout à l'heure,
avait résolu de nous jeter dans cette entreprise détes-
table.
148 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Un jour le public de l'Opéra imagine d'obliger M. Faure
à chanter le Rhin allemand. Quel est ce public? ou, plu-
tôt, quelle est la partie de ce public qui mène la salle?
C'est le personnel du ' plébiscite. M. Piétri triomphe de
cette aventure. J'en conclus qu'il ne l'avait pas lui-même
organisée. En effet, les habitués de a la loge infernale »
étaient plutôt ses patrons que ses soudoyés. « Voilà, dit-
il, un signe éclatant des sentiments de la population. »
La population est aussi étrangère à cette petite scène
qu'à la politique des deux ou trois salons du faubourg
Saint-Germain, qui croient diriger l'opinion publique,
et dont l'influence expire à la porte de leurs anticham-
bres. Que les Parisiens, après le 1S juillet, aient profité
de la permission enfin rendue déchanter la Marseillaise y
qu'ils aient chaudement applaudi quelques tirades de pa-
triotisme, je demande ce qu'on en peut conclure, sinon
que, tout en regrettant et en blâmant la guerre, ils vou-
laient, par patriotisme, qu'elle fût heureuse. Nous n'a-
gissions pas autrement au Corps législatif. Après avoir
lutté pour la paix jusqu'à la dernière heure, nous applau-
dissions tout ce qui annonçait l'élan national et tout ce
qui pouvait le susciter. Il en était de même des journaux.
Les Débats f le Temps, le Siècle, qui avaient si ardemment
désiré la paix, ne cessaient d'écrire des articles belli-
queux depuis qu'à leur corps défendant on avait décidé
la guerre. Qu'on vienne dire aussi que ces efforts pa-
triotiques impliquaient une adhésion quelconque à la
fatale politique qui nous avait précipités dans la crise !
M. Thiers, qui avait voulu de son côté s'assurer des
vrais sentiments de Paris et en juger par ses yeux, a
rendu ce témoignage devant la Commission d'enquête :
LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 149
« J'ai tout vu; et j'affirme , la main sur la conscience,
que la France n'a pas voulu la guerre. »
Une seule chose est vraie , c'est qu'il y avait autour
de l'Empereur un parti qui ne rêvait que la guerre, qui
la voulait immédiatement, et qui, en définitive, Ta em-
porté. <K Ceux que j'ai appelés les bonapartistes purs, dit
encore M. Thiers, ne connaissant rien à la situation de
notre armée, répétant d'après le maréchal Le Bœuf
qu'on était prêt, que les Prussiens ne l'étaient pas, qu'il
fallait en finir avec une puissance insolente et insatiable
(les malheureux l'avaient créée en 1866), et que ce se-
rait une campagne de six semaines à faire : ceux-là,
dis-je, couraient, criaient, clabaudaient, regardaient d'un
air de mépris ceux qui pensaient autrement qu'eux, et
ne laissaient de repos à personne. » Ce sont eux qui
traitaient M. Thiers lui-même et les autres membres
de l'opposition « d'amis de la Prusse, de Prussiens, »
parce qu'ils ne voulaient pas se lancer dans une guerre
toile, pour une question mal éclaircic de susceptibilité.
Un d'entre eux, parlant des Prussiens, nous disait du
haut de la tribune : a Ceux que vous défendez... » Les
ministres du 2 janvier afiirment qu'ils ne partageaient
pas ces entraînements; qu'ils désiraient la paix, qu'ils
la désiraient avec passion. Je crois qu'ils désiraient la
paix, qu'ils pouvaient la conserver et qu'ils l'ont perdue
par leurs fautes.
Leur devoir, à mon avis, était tout tracé. Ils devaient
s'adresser à la fois, dès le premier jour où la candidature
leur fut connue, au gouvernement espagnol, au roi de
Prusse et aux grandes puissances . C'est ce qu'ils firent.
Ils firent tout ce qu'il fallait faire, et malheureusement,
150 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
comme nous le verrons tout à Theure, quelque chose de
plus. Je ne m'associe pas au reproche qui leur a été fait
<l*avoir posé la question à Berlin et à Ems, au lieu de la
concentrer à Madrid, où le succès n'était pas douteux.
Rien n'était plus facile que d'obtenir le retrait de la can-
didature par l'entremise du ministère espagnol. Prim
s'était engagé très-témérairement. Il le reconnut d'autant
plus vite que l'unanimité de l'adhésion des cortès, sur
laquelle au début il croyait pouvoir compter, menaçait
•de lui faire défaut. Au premier mot qui lui fut dit sous
forme officieuse de l'eifet produit en France par cette
candidature, il se déclara prêt à agir sur le prince pour
•obtenir son désistement, qui, demandé de ce côté, ne
pouvait être refusé. Le gouvernement français, sentant
bien que le coup venait d'ailleurs, que Prim et le prince
Léopold n'étaient que les instruments de M. de Bismark,
voulut que toute la négociation passât par le roi de
Prusse et que le promoteur de la candidature fût le pro-
moteur de la renonciation. C'était plus dangereux, mais
plus digne et plus ferme. Je ne saurais en faire l'objet
d'un blûme pour le cabinet, et d'ailleurs l'événement a
prouvé qu'il serait arrivé par ce chemin à une conclu-
sion favorable, s'il avait eu la sagesse de s'en tenir à ce
qu'il avait d'abord obtenu.
En même temps qu'ils avertissaient officieusement le
gouvernement espagnol et qu'ils négociaient avec le mi
de Prusse, les ministres obtenaient le concours de l'An-
gleterre, de la Russie, de l'Autriche. Ils faisaient donc
tout ce qui était nécessaire pour arriver sûrement et
promptement à la clôture de cet incident regrettable.
Au début de la négociation, ils avaient demandé au
LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 151
roi de Prusse d'intimer à son parent un ordre formel^
ce qui devait coûter à son orgueil el rendre son con-
sentement difficile à obtenir; ils se ravisèrent aussitôt
et firent connaître qu'un conseil serait suflQsant. Tout
cela prouve bien, à mon avis, qu'ils avaient le sentiment
de la gravité de la situation et qu^ils désiraient sérieu-
sement la paix.
S'il en est ainsi, comment firenMls la faute impar-
donnable de menacer la Prusse du haut de la tribune
dans la séance du 6 juillet ? Comment, pendant le cours
de la négociation, laissèrent-ils échapper des menaces de
guerre devant les représentants des puissances et dans
leurs notes diplomatiques? G)mment, à partir du 12,
au lieu de se contenter de ce qu'ils avaient demandé
d'abord, c'est-à-dire d'une renonciation du prince ap-
prouvée par le roi, et de comprendre, aux difficultés
qu'ils avaient éprouvées pour y parvenir, que toute
exigence nouvelle conduirait infailliblement à une rup-
ture, ont-ils eu tout à coup la funeste pensée de réclamer
des engagements pour l'avenir, qui, sans être une
nécessité pour eux, étaient une humiliation pour le gou-
vernement prussien et pour le roi personnellement?
Cette opposition entre leurs différents actes, dont les
uns allaient à la paix et les autres à la guerre, est à la
fois une preuve d'incapacité et de faiblesse; d'incapacité,
parce qu'ils ne voyaient pas les conséquences de leur
conduite; de faiblesse, parce qu'ils cédaient aux absurdes
colères et aux impatiences irréfléchies de ceux qui, autour
d'eux, pensaient que l'Empire ne serait pas fait tant que
Napoléon III ne serait pas protecteur de la Confédé^
ration du Rhin. Oui, les ministres du 2 janvier ne dé*
152 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
siraient pas la guerre, et cependant ils Ton! faite. Le
tort des bonapartistes purs, tort immense, est de l'avoir
voulue; le tort des ministres est de n'avoir pas su leur
résister, quand ils le devaient et quand ils le pouvaient.
Quoi! ils voyaient le danger, et ils s*y précipitaient?
L'interpellation déposée par H. Cochery ne pouvait
être un embarras pour le cabinet. Il savait que les
auteurs de l'interpellation voulaient une solution paci-
fique et qu'ils l'aideraient, soit à retarder la discussion,
soit à la diriger dans le sens de leurs espérances. Si, à
tout prix, les ministres croyaient utile de faire une
communication à la Chambre dès le 6 juillet, ils devaient
la faire en termes très-mesurés, pour demeurer maîtres
de leur propre action; c'était, on peut bien le dire, le
plus élémentaire de tous les devoirs. Au lieu de cela,
H. de Gramont termina son exposé par cette phrase
menaçante: a Si la candidature du prince de Hohen-
zoUem était maintenue, forts de votre appui et de celui
de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans
hésitation et sans faiblesse. »
Personne ne s'y trompa, ni au Sénat, qui en fut ravi,
et qui laissa éclater sa joie dès le lendemain, ni au
Corps législatif, où les opinions, malgré les apparences,
étaient très-divisées, même dans la majorité, ni dans le
inonde politique, à Paris et en Europe. Lord Lyons en
avertit sévèrement M. de Gramont. On ne lance pas de
pareilles phrases au début d'une négociation, quand on
veut qu'elle aboutisse.
Il parait que le ministre des affaires étrangères ne
l'avait pas écrite dans le projet qu'il soumit à ses col-
lègues; elle fut ajoutée par le conseil des ministres. On
LA CANI>IDATURE HOHENZOLLERN \bS
a dit qu'elle avait été ajoutée, puis effacée, et que les
ministres, sous le coup des menaces qui les assaillirent
à leur arrivée dans les couloirs de la Chambre, avaient
pris sur eux de la rétablir.
La déposition de H. de Gramout devant la Commis-
sion d'enquête détruit absolument ce récit. Ce qu'il a lu,
il était chargé de le lire. C'est le conseil tout entier qui
a ajouté à la rédaction du duc de Gramont cette phrase
fatale et qui Ty a maintenue. Il est vraisemblable qu'il
le fit à contre-cœur, sous la pression des bonapartistes
ardents qui obsédaient l'Empereur ; qui; sans relâche,
lui rappelaient les conséquences de Sadowa et la néces-
sité de relever, par une victoire, l'honneur du pays et la
dynastie chancelante, qui croyaient au succès, comme
les fidèles croient à l'Ëvangile, sans avoir même examiné
si nous en avions les éléments. Si l'on en croit une
communication, publiée par r Indépendance belge, qui a
fait beaucoup de bruit, et qui n'a pas été catégoriquement
démentie, c'est l'Empereur lui-même, d'abord porté à la
paix, et devenu d'un conseil à l'autre très-belliqueux,
qui aurait dicté cette phrase à H. de Gramont. Quoi
qu'il en soit, le parti delà guerre l'emportait. On pour-
suivait les membres du cabinet jusque dans leurs minis-
tères; on les provoquait dans la presse^ on assiégeait les
portes du conseil pendant la délibération. Les questions
éclataient à la sortie: « Allons-nous marcher? Donnez-
vous le signal? » Au Sénat, à la Chambre, les ministres
retrouvaient ce même parti, qui souvent s'emportait jus-
qu'aux injures. Ils racontent eux-mêmes qu'on leur
disait, dans les couloirs du Corps législatif: « Vous êtes
le ministère de la lâcheté et de la peur! » Une demande
154 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
motivée d'interpellation déposée au Corps législatif, dans
la séance du 13 juillet, parlait <c des lenteurs dérisoires
de la négociation avec la Prusse. » Au Sénat surtout,
Fanimation était poussée jusqu'aux dernières limites.
F On croyait que l'intervention du Corps législatif pourrait
bien avoir pour résultat d'empêcher la guerre , et on
voyait déjà la dynastie perdue si la guerre n'avait pas
lieu. Un mot de M. OUivier faisait craindre qu'il ne su-
bordonnât la volonté du souverain à celle de la Chambre
élective. « Ce serait violer la Constitution ! L'Empereur
seul a le droit de faire la paix ou la guerre ! » Il l'avait
en effet, ce droit redoutable, en vertu de Ij Consti-
tution dont il était lui-même l'auteur ; et il l'avait bien
fait voir tjuand, au milieu de l'étonnement du monde,
il avait décidé l'expédition du Mexique.
Le Sénat fut fidèle à cette polémique guerroyante ;
et son président, peu favorable, comme on sait, à
H. Emile Ollivier, se montra plus empressé que per-
sonne, dans la séance du iS juillet, à saluer la déclara-
tion de guerre de ses acclamations enthousiastes. Tous
ces faits, allégués par M. de Gramont,sont à la charge
des bonapartistes; mais ce qui est vrai aussi, c'est que
ce ministère, qui désirait la paix, qui conservait quel-
que faible espérance de l'obtenir, cédant dès le premier
jour aux énergumènes du parti, menaçait avant de né-
gocier, et menaçait du haut de la tribune.
On ne doutait pas dans le monde politique que
H. de Bismark ne désirât la guerre ; mais on pensait,
et je crois que c'est avec raison, qu'il ne voulait pas la
commencer en ce moment. Le roi de Prusse a avoué lui-
même que la candidature du prince Léopold avait été
LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN iêb
annoncée par le général Prim trois mois avant l'époque
convenue. Il n'avait pas considéré cette candidature
comme une cause de guerre, peut-être parce qu*il avait
fait rexpérience, dans l'affaire des duchés et à Sadowa,
de la longanimité de notre politique. Voyant que nous
nous relevions, il désirait ajourner; cette grande aven-
ture l'attirait et l'effrayait. Il est certain d'ailleurs que
si Prim n'avait pas parlé, si nous avions appris coup
sur coup la candidature et un vote favorable dans les
cortès, notre gouvernement aurait pu se trouver obligé
de courber la tête devant le fait accompli. M. de Bismark
avait dû faire entrer cela dans ses calculs. Il parait tout
à fait certain que la guerre immédiate n'était pas dans
les vues de la Prusse. On se rattachait à cette espérance
dans la soirée du 6 juillet. On se disait que, si réelle-
ment la Prusse ne se croyait pas encore en état de tenter
cette terrible aventure, elle retirerait la candidature du
prince de HohenzoUern.
Nous avons vu que M. de Gramont entra sur-le-
champ en communication avec le gouvernement espa-
pagnol, mais sans rien d'officiel, parce qu'il ne fallait
pas éveiller les susceptibilités de la nation; qu'il ne
s'adressa ni au prince Léopold, ni à son père Charles-
Antoine, et qu'il alla directement au cabinet de Berlin.
La réponse du cabinet fut qu'il ne savait rien, qu'il
n'avait pas été consulté. Sur cette déclaration, dont le
sens et le but n'étaient que trop compréhensibles,
M. Benedetti, notre ambassadeur, reçut l'ordre, le
7 avril, de s'aboucher directement avec le roi, qui
était à Ems. M. Benedetti y arriva le 9. Le roi le reçut
courtoisement, lui donna audience le jour même de son
156 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
arrivée, et le retint à dinar après l'audience. Cependant
il ne lui cacha pas qu'il avait considéré les dernières
paroles de M. de Gramont, dans la séance du 6 juillet,
comme une appréciation mal fondée et presque une pro-
vocation.
H. Benedètti, au moment de son départ pour Ems,
avait reçu deux dépêches contradictoires de M. de jGra-
mont, écrites le même jour, 7 juillet. La dépêche offi-
cielle lui donnait pour mission d'obtenir « que Sa Ma-
jesté conseille au prince de Hohenzollern de revenir sur
son acceptation. »
Dans la lettre particulière du même jour, M. de Gra-
mont est plus exigeant et plus précis, n II faut absolu-
ment que vous obteniez une réponse catégorique, sui-
vie de ses conséquences naturelles. Or, voici la seule
qui puisse nous satisfaire et éviter la guerre. Nous de-
mandons une déclaration ainsi conçue : — Le gouver-
nement du roi n'approuve pas l'acceptation du prince
de Hohenzollern,. et lui donne l'ordre de revenir sur
cette détermination, prise sans sa permission >» — M. de
Gramont ajoutait : « Nous sommes très-pressés, parce
qu'il faut prendre les devants dans le cas d'une réponse
non satisfaisante, et, dès samedi, commencer les mou-
vements de troupes pour entrer en campagne dans
quinze jours.
» Si vous obtenez du roi qu'il révoque l'acceptation
du prince de Hohenzollern, ce sera un immense succès
et un grand service. Le roi, de son côté, aura assuré la
paix de l'Europe.
» Sinon, c'est la guerre. »
M. de Gramont a expliqué depuis, dans sa déposition
LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 157
devant la commission d'enquête, cette différence de lan-
gage. On avait d'abord voulu un ordre du roi ; puis,
comprenant le danger d*une pareille demande, on s'é-
tait résolu à ne demander qu'un conseil. Nous avons là
un ei^emple des fluctuations du cabinet, partagé entre le
désir d'une solution pacifique et le besoin de complaire
aux violents pour conserver sa situation aux afiaires. Je
remarque d'ailleurs que la lettre particulière, qui est la
plus menaçante, a été écrite à minuit, et par consé-
quent après la dépèche officielle.
H. Benedetti, qui a constamment désiré la paix, se
conforma, dans ses conversations avec le roi, aux in-
structions de la dépèche officielle. 11 ne parla que d'un
a conseil » à donner au prétendant. Même sous cette
forme adoucie, les demandes de la France irritaient le
roi, qui comprenait à merveille qu'il s'agissait pour lui
de reculer, de s'avouer vaincu. Plus l'entreprise contre
la France avait été hardie, plus Tavortement en était
pénible. Le roi cependant faisait bonne figure. Il ré-
pondait avec politesse, et, sans rien céder dans le pre-
mier moment, il témoignait un désir sincère de conser-
ver la paix.
C'est par erreur que M. de Talhouët afl^rme, dans
son rapport du iS juillet, sur la foi de M. de Gramont,
qui paraît s'être mal expliqué devant la commission du
Corps législatif, que, dès le premier jour, la France de-
manda au roi de Prusse de prendre l'engagement que
la candidature HohenzoUem ne se reproduirait pas dans
l'avenir.
On ne parlait alors que du présent; et même, après
avoir songé un instant à réclamer un ordre, on se bor-
158 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
nait, après réflexion, à demander un simple conseil. Le
premier moment avait été à la colère, le second était à
la prudence. Le 10 juillet, à Paris, M. de Gramont dé-
clarait à l'ambassadeur de Prusse, M. de Werther, que,
si le roi donnait ce conseil, l'incident serait terminé; que
lui, M. de Gramont, porterait aussitôt cette nouvelle à
la Chambre, en ferait valoir toute l'importance et ob-
tiendrait que l'affaire n'eût aucune suite.
Le roi déclara d'abord à M. Benedetti qu'il n'avait
pas consulté son conseil des ministres, parce que, dans
cette affaire, il n'agissait pas comme souverain, mais
comme chef de famille; qu'il se mettait en communi-
cation avec le prince Léopold et son père pour savoir
comment ils envisageaient l'émotion qui venait de se
produire et pour régler sa propre conduite. Sur les
instances de M. Benedetti, il ajouta qu'il n'était pas
libre de donner le conseil qu'on lui demandait ; qu*il
se croyait lié avec le gouvernement espagnol. M. de
Gramont, averti de cette réponse, put télégraphier aussi-
tôt qu'on s'était assuré des dispositions du général Prim,
qu'il s'attendait à la renonciation et que môme, en pré-
sence de l'effet produit par cette candidature en France
et en Europe, il la souhaitait. Le roi ne céda pas«
On en était là le 12, quand M. Olozaga, ambassadeur
d'Espagne, porta chez M. de Gramont la nouvelle si
désirée, si heureuse, si impatiemment attendue de la
renonciation. Qui n'eût pensé à ce moment que cet
affreux orage était dissipé, que le monde pouvait res-
pirer ?
Il était deux heures de l'après-midi; M. de Werther
LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 159^
était dans le cabinet du ministre, il y resta après que
H. Olozaga se fut retiré, et cest alors qu'eut lieu entre
lui et M. de Gramont ce long entretien où le ministre
des affaires étrangères, tout en insistant pour obtenir
du roi de Prusse la déclaration officielle de son inter-
vention dans le désistement du prince, avoue qu'il
cherchait à profiter des hasards de la conversation pour
arracher à l'ambassadeur lui-même un aveu qui, au
besoin, aurait tenu lieu de la déclaration du roi : a Ce
grand acte, disait H. de Gramont, n'a pu se faire que
sur le conseil du roi de Prusse? » Si M. de Werther,
comme on s'y attendait, avait répondu : « Sans doute, »
c'en était fait : la crise était terminée par la vertu de
ces trois syllabes. Faut-il qu'on attache à de telles pué-
rilités les plus grands intérêts du monde! Mais M. de
Werther répondit : « Au contraire, j'ai ordre de vous-
dire que le roi n'entre pour rien dans la détermination
du prince, qu'il l'a laissé absolument libre de poser sa
candidature ou d'y renoncer, d
Malgré cet échec de notre diplomatie dans une exi-
gence qui n'était pas nécessaire et qui pouvait rester
ignorée, et malgré les imprudences accumulées depuis
Timprudence énorme et coupable du commencement,
toute la négociation avait tourné à notre avantage. La
France ne pouvait, sans compromettre sa dignité et sa
sécurité, tolérer la candidature du prince Léopold; elle
ne Pavait pas tolérée ; elle avait négocié avec fermeté,^
même avec témérité, et en quelques jours, elle avait
emporté la renonciation.
Voilà le grand fait, auprès duquel tout le reste n'é-
tait que des vétilles ! Le désistement obtenu, qui donc,.
160 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
en France et en Europe, aurait regardé au delà? Est-ce
que l'intervention du roi de Prusse, avouée ou non
avouée, pouvait être un mystère pour personne? La
candidature était la guerre, le désistement était la paix,
objet de tous les vœux! Avec un pareil dénoûment,
la fameuse phrase du 6 juillet devenait une bonne for-
tune; comme toute témérité qui réussit, H. de Gramont
conmiettait donc une faute en s'efforçant d*arracher au
roi de Prusse un aveu humiliant et en persistant dans
sa demande après la nouvelle que M. Olozaga lui avait
apportée. Mais, par un bonheur sur lequel assurément
nous n'avions pas droit de compter, le roi de Prusse,
après des refus réitérés, avait enfin consenti à faire con-
naître oflSciellement son intervention. Le 13 juillet, à
3 heures 4S du soir, M. Benedetti écrivait par le télé-
graphe : « Le roi a reçu la réponse du prince de Ho-
henzollern ; elle est du prince Antoine et elle annonce
à Sa Majesté que le prince Léopold, son fils, s'est dé-
sisté de sa candidature au trône d'Espagne. Le roi
m'autorise à faire savoir au gouvernement de FEmpe-
reur qu'il approuve cette résolution. Le roi a chargé un
de ses aides de camp de me faire cette communication,
et j'en reproduis exactement les termes. » Le même
jour, à 7 heures du soir, il disait dans une seconde dé-
pêche : « Le roi a consenti à donner son approbation
entière et sans réserve au désistement du prince de
HoheQzoUern. »
Le ConstUviionnelyOTg2iïie officieux du gouvernement,
se chargea de constater la victoire de la diplomatie
française dans un article qui mérite d'être cité :
« La candidature d'un prince allemand au trône
LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN 161
d'Espagne est écartée, et la paix de r£urope ne sera
pas troublée. Les ministres de TËmpereur ont parlé haut
et ferme, comme il convient quand on a l'honneur de
représenter un grand pays. Ils ont été écoutés ; on a
donné satisfaction à leur juste demande ; nous sommes
satisfaits.
» Le prince Léopold de Hohenzollern avait accepté la
couronne d'Espagne. La France a déclaré qu'elle s'op-
poserait à une combinaison politique ou à une combi-
naison de famille qu'elle jugeait ifnenaçànte pour ses
intérêts, et la candidature est retirée. Le prince de Ho-
henzollern ne régnera pas en Espagne. Nous n'en de-
mandions pas davantage, et c*est avec orgueil que nous
accueillons cette solution pacifique.
» Une grande victoire qui ne coûte pas une larme,
pas une goutte de sang ! »
On peut trouver que cet article, venant d'un confi-
dent du principal ministre, était une nouvelle impru-
dence ; qu'il chantait trop haut victoire. Mais dans le
fond, il ne disait rien que de vrai, et même d'évident.
Le résultat obtenu était une victoire pour la France.
C'était l'avis de M. OUivier. Car il était pour la paix
quand il raisonnait, et pour la guerre quand il s'em-
portait. Il courut à M. Thiers en arrivant à la Chambre
pour la séance du 13 :
« — Vous aviez raison ! Nous avons réussi ! C'est la
paix !
» ^- Maintenant, lui dit M. Thiers, il faut vous tenir
tranquilles.
» — Soyez rassuré, répondit-il. Nous tenons la paix,
nous ne la laisserons pas échapper ! »
11
162 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
•
M. le maréchal Le Bœuf repfardait aussi la paix
<Mmme certaine. L'avant- veille , cédant aux instances
du directeur de l'administration de la guerre, H. Blon-
deauy il lui avait permis de dépasser d'un million les
crédits du service de l'habillement ; il lui redemanda
•ce million le 12, a puisque la paix était assurée. »
Mais M. Blondeau n'avait pas perdu de temps ; le mil-
lion était dépensé.
La plupart des députés qui siégeaient au centre en-
touraient M. Thiers dans les couloirs : •
ce Âh ! vous ôtes pour la paix ! quel bonheur ! Dé-
fendez-la, monsieur Thiers, soutenez-la ! Comptez-y
bien, nous serons avec vous ! »
Si, le 13 juillet, M. de Gramont^ en montant à la tri-
bune, avait annoncé purement et simplement la renon-
ciation du prince de HohenzoIIern, toute la Chambre
aurait pensé comme le Constitutionnel et M. Ollivier.
Si, le soir, après avoir reçu le premier télégramme de
M. Benedetti, il était revenu lire l'extrait que j'en ai
cité, la satisfaction aurait été immense.
Cela valait bien la peine d'une séance extraordmaire !
Je demande si la guerre aurait été possible après cela ;
si quelqu'un, môme parmi les plus belliqueux, aurait
osé la proposer. On ne saurait trop le répéter : la paix,
en ce moment-là, était faite. Elle était assurée, indiscu-
table, en dépit des fautes du gouvernement.
VI
L'Empire, au lieu de se contenter de sa victoire diplomatique et
de conserver la paix qu*il a dans la main, pose au roi de Prusse
des conditions inacceptables, et, sur son refus prévu et espéré,
déclare la guerre contre le vœu de la nation, et sans autre motif
que le besoin de raffermir la dynastie.
Mais le ministère était partagé. Il y avait dans son sein
des partisans de la paix, des partisans de la guerre^ et
des partisans de la paix qui, par moments, voulaient la
guerre. Les bonapartistes purs redoublaient de violence;
ils traitaient la concession d'insignifiante; ils représen-
taient la France comme profondément irritée. Elle
ne souffrirait pas qu'on se contentât de si peu ; c'était
une indignité, une lâcheté! L'impératrice, confiante
dans les assurances qu'elle avait reçues, ne doutant pas
du* succès, était ardemment avec eux. Ils avaient en-
traîné quelques-uns des ministres. D'autres tenaient
toujours pour la paix : M. Segris, M. Chevandier de
Valdrôme. L'Empereur désirait la guerre au fond du
cœur ; mais il se résignait à la paix. Il avait dit le
12 juillet, dans l'après-midi, à deux ambassadeurs des
164 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
grandes puissances, après avoir reçu la nouvelle de la
renonciation :
€ C'est la paix; je le regrette, car l'occasion était
bonne; mais, à tout prendre, la paix est un parti plus
sûr; vous pouvez regarder l'incident comme terminé. »
J'ai quelques raisons de penser que M. Ollivier était
à peu près dans les mêmes dispositions ; qu'il était à la
fois content et fiiché de voir la guerre s'éloigner. J'ai
dit qu'il voulait la paix par raison ; l'avait-il toujours
voulue ?.Ze Public^ du 9 juillet, journal jde^. Dréolle,
lui prête ces paroles : « Nous n'attendions qu'un pré-
texte ou une occasion; l'affaire Hohenzollern vient à
point. » Et celles-ci : a Pendant mon intérim aux
affaires étrangères, j'ai voulu lire tout notre recueil
diplomatique. J'ai vu la France avilie, l'Empereur aux
genoux de l'Europe, et je me suis dit: « Il nous faut la
» guerre; la guerre seule peut nous relever. » Malgré
ces propos, dont je ne puis garantir Tauthenticité, j'ad-
mets, je crois qu'au dernier moment, sentant sa respon-
sabilité, il désirait réellement la paix. Mais il la désirait
comme un homme qui résiste à ses propresjjentraîne-
ments, et il avait des retours d'orgueil ^national qui ne
• lui permettaient pas de réagir avec autant d'énergie
qu'il l'aurait fallu contre les incitations et les violences.
J'échangeai quelques mots avec lui dans la salle Casimir-
Périer; quoique nous fussions fort séparés l'un de l'autre.
Si je rapporte ce détail, c'est qu'il fut bien, dans cette
courte conversation, tel que je viens de le j peindre. Il
m*afSrma à plusieurs reprises que nous aurions la paix,
et je le quittais, un peu tranquillisé, un peu soulagé,
quand il laissa échapper ces paroles : ce II y a trop
LA DÉCLARATION DE GUERRE 165
longtemps que l'Empereur est à genoux; il faut qu'il
se lève! » Dans cette disposition d'esprit, et avec les
illusions qu'il se faisait sur l'état de nos forces, il avait
autorisé M.deGramont à donner à M. Benedetti, dans la
soirée du 11, des instructions imprudentes, et mainte-
nant il se sentait obligé d'attendre une réponse avant de
déclarer officiellement que la crise était terminée.
Voici la déclaration qui fut portée à la tribune du
Corps législatif dans la séance du 13 juillet :
« L'ambassadeur d'Espagne nous a annoncé officiel-
lement hier la renonciation du prince de HolienzoUern
au trône d'Espagne.
» Les négociations que nous poursuivons avec la
Prusse, et qui n'ont jamais eu un autre but, ne sont
pas encore terminéQs. »
L'annonce de négociations encore pendantes après le
désistement fut pour tous les hommes sensés un coup
de massue. On y vit, de la part du gouvernement, la
résolution formelle de pousser à la guerre; et si l'on ne
connaissait Tétat de trouble où se trouvaient en ce mo-
ment les principaux dépositaires du pouvoir, il serait
difficile de croire qu'ils espéraient encore la paix, et
qu'ils la désiraient, quand on lit la dépêche suivante :
— Elle est du H juillet, 6 heures 50 du soir :
« Au point où nous en sommes, je ne dois point
voiis laisser ignorer que votre langage ne répond plus,
comme fermeté, à la position prise par le gouvernement
de TEmpereur. Il faut aujourd'hui l'accentuer davan-
tage. Nous ne pouvons pas admettre la distinction entre
le roi et son gouvernement qui vous a été exposée.
Nous demandons que le roi défende au prince de Ho-
166 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
lienzollern de persister dans sa candidature, et si nous
n'avons pas une réponse décisive demain, nous consi-
dérerons le silence ou l'ambiguïté comme un refus de
faire ce que nous demandons. »
Ce télégramme impérieux précède la conversation
avec M. de Werther qui devait fournir à M. de Gra-
mont, si elle avait tourné suivant ses désirs, un prétexte
pour arriver à la paix. Menaçant et résolu le 11, il
était le 12, à 3 heures de l'après-midi, conciliant et
facile. Le môme jour, à 7 heures du soir, il avait
repris toutes ses exigences, auxquelles, pour la pre-
mière fois, il en ajoutait une qui renversait toutes
les espérances d'arrangement.
« Paris, 12 juillet, 7 heures du soir. Nous avons reçu
dès maintenant de l'ambassadeur d'Espagne la renon-
ciation du prince Antoine, au nom de son fils Léopold,
à sa candidature au trône d'Espagne. Pour que cette
renonciation produise tout son effet, il paraît nécessaire
que le roi de Prusse s'y associe, et nous donne l'assu-
rance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette candida-
ture. »
Entre ces deux dépêches s'était passé à la Chambre
un incident qui s'y rattache étroitement. M. Clément
Duvemois, qui, à cette époque, avait des rapports fami-
liers avec l'Empereur, avait déposé, à l'ouverture de la
séance du 12, une demande d'interpellation ainsi for-
mulée :
« Nous demandons à interpeller le cabinet sur les ga-
ranties qu'il a stipulées ou qu'il compte stipuler, pour
éviter le retour de complications successives avec la
Prusse. »
LA DÉCLARATION DE GUERRE 167
C'était le parti de la guerre à tout prix qui prenait
ses précautions contre la paix, et diclait au ministère
sa règle de conduite. Le ministère , comme on peut le
voir, obéit.
M. de Gramont, en parlant de sa dépêche du 12, de-
vant la commission d'enquête, explique que ce n'était
pas un ultimatum. Cela pourtant y ressemblait assez
pour irriter profondément un prince qui venait, pendant
trois jours, de refuser obstinément beaucoup moins, et
qui, ayant enfin cédé sur la première demande, pou-
vait se croire à l'abri de nouvelles exigences. Par une
coïncidence fâcheuse, en même temps qu'on envoyait
ces ordres à M. Benedetli, M. de Werther faisait savoir
à son gouvernement que, dans sa conversation avec
M. de Gramoiit, conversation dans laquelle était inter-
venu M. OUivier, les deux ministres avaient suggéré
l'idée d'une lettre personnelle, qui serait écrite par le roi
à l'Empereur. On ne manqua pas de dire en Allemagne
qu'il ne s'agissait de rien moins que d'une lettre d'ex-
cuses, exagération perfide qu'explique trop naturellement
la situation des esprits dans les deux pays. Le cabinet
des Tuileries, après les refus qu'il avait essuyés les jours
précédents et ceux qui avaient accueilli les ouvertures
de l'Angleterre et de la Russie, pouvait-il raisonnable-
ment espérer qu'on donnerait une suite favorable à ses
nouvelles et plus dures exigences? Il est évident pour
tout homme de bon sens qu'il ne le pouvait pas. Le ca-
binet avait tenu la paix dans ses mains le 12 juillet, et
il l'avait sciemment et volontairement laissée échapper.
Pour achever de mettre cette vérité en pleine lumière,
je citerai les deux extraits suivants des communications
168 SOUVENIRS DD QUATRE SEPTEMBRE
adressées par H. Benedetti à M. de Gramont dans la
journée du 13.
M. Bcncîdetli s'était rendu de très-bonne heure chez
le roi, qui était déjà sorti pour aller aux sources. M. Be-
nedetti l'attendit sur la promenade publique. Le roi
s'approcha de lui dès qu'il l'aperçut. M. Benedelti écri-
vit aussilôt après cette conversation par le télégraphe :
a Ems, le 13 juillet, 10 heures 30 minutes du matin.
> J'ai reçu au milieu de la nuit seulement votre té-
légramme d'hier soir, 7 heures. Je viens de voir le roi.
n n'avait pas encore le message qu'il attendait de Sig-
maringen. Je lui ai fait remarquer que le désistement
du prince de Hohenzollem, approuvé par le roi, nous
était une garantie pour le présent, mais que nous pen-
sions qu'il était indispensable d'assurer l'avenir et de
rendre définitivement une confiance entière à tous les
intérêts; que le roi, dans ce but, voudrait bien me per-
mettre de vous annoncer en son nom que, si le prince
de Hohenzollem revenait à son projet. Sa Majesté inter-
poserait son autorité et y mettrait obstacle. Le roi a
absolument refusé de m'autoriser à vous transmettre une
telle déclaration. J'ai vivement insisté, mais sans réussir
à modifier les dispositions de Sa Majesté. »
Quelques heures après avoir expédié ce télégramme,
M. Benedetti adressa à M. de Gramont une dépêche,
dans laquelle il rend un compte plus détaillé de sa con-
versation avec le roi, et fait connaître les graves événe-
ments qui sont survenus depuis.
«... Sa Majesté a soutenu qu'elle n'avait assurément
LA DÉCLARATION DE GUERRE 169
aucun dessein cacbé, et que cette affaire lui avait donné
de trop graves préoccupations pour ne pas désirer qu'elle
fût irrévocablement écartée.
» Le roi a bientôt mis fin à notre entretien sur la
promenade publique, en exprimant ses regrets de ne pou-
voir nous faire ce qu'il appelait une concession nou-
velle et inattendue.
» Le roi a reçu, quelques heures après, le message qui
lui a été expédié (de Sigmaringen^ où le prince Léopold
avait rejoint son père); mais, prévoyant sans doute mon
intention de lui demander aussitôt une nouvelle au-
dience, il a chargé un de ses aides de camp de m'ap-
prendre en son nom que le prince Léopold avait retiré
sa candidature, et que Sa Majesté me priait de vous té-
légraphier qu'il considérait cette affaire comme définiti-
vement terminée. »
M. Benedetti pria l'aide de camp de retourner vers
le roi, et de lui demander l'approbation formelle du
désistement, et une promesse pour l'avenir. L'aide de
camp revint presque aussitôt, c II m'a déclaré que Sa
Majesté n'avait aucune difficulté à me permettre de vous
mander . qu'e//e approuvait la renonciation du prince
Léopold, et j*ai libellé, en présence de son envoyé, le
second paragraphe du télégramme que je vous ai adressé
ce soir à 7 heures.
» En ce qui touche les assurances que nous récla-
mons pour l'avenir, tout me porte à croire, je ne sau-
rais vous le cacher, que le roi est fermement décidé à
nous refuser cette satisfaction. Malgré Taccueil appa-
remment gracieux qu'elle n'a cessé de faire à mes
instances, j'ai pu constater que Sa Majesté se résignait
170 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
avec autant de regret que de répugnance devant notre
attitude à dénouer les difficultés qu'elle a contribué à
faire naître; et sans nul doute, elle ne se dissimule pas
la gravité de l'échec auquel elle s'est personnellement
exposée. Dans cette disposition, le roi considère qu'il
aggraverait le mécontentement que la renonciation du
prince de Hohenzollern provoquera en Allemagne, et
dont la responsabilité pèsera moins sur ce candidat que
sur Sa Majesté elle-même, s'il souscrivait à l'obliga-
tion que nous lui demandons de contracter. >
M. de Gramont répondit, le 13 juillet, à 9 heures
4S du soir :
a Faites un dernier effort auprès du roi. Dites-lui
que nous nous bornons à lui demander de défendre au
prince de Hohenzollern de revenir sur sa renonciation.
Qu'il vous dise : « Je le lui défendrai », et qu'il vous auto-
rise à me l'écrire. »
M. Bencdetti demanda donc une audience. Le roi
partait le 14; il reçut notre ambassadeur à la gare.
a Ems, 14 juillet, 3 heures 43 m. Je viens de voir le
roi à la gare. Il s'est borné à me dire qu'il n'avait plus
rien à me communiquer et que les négociations qui
pourraient encore être poursuivies seraient continuées
par son gouvernement. »
On fit grand bruit, dans les discussions qui eurent
lieu à Paris, de celte circonstance que le roi avait
refusé de recevoir notre ambassadeur, qu'il lui avait
fait dire par un aide de camp qu'il ne le recevrait
pas, et qu'il ne céderait pas à nos exigences. Quelle
insolence ! quelle insulte ! disait-on dans les jour-
naux et à la Chambre. Le Sénat ne pouvait contenir
LA DÉCLARATION DE GUERRE 171
son indignation ; il aurait fait la guerre pour bien
moins.
La Vérité est que le roi avait donné une audience à
notre ambassadeur de très-bon matin, sur la promenade
publique, par dérogation à tous les usages; que, ses
dispositions n'ayant pas changé, il désira éviter une
seconde conversation d^ns la même journée ; qu'il le fit
dire à l'ambassadeur par le prince Radziwill, un de
ses aides de camp ; que ce, message était conçu dans
les termes les plus courtois ; qu'il contenait l'autorisa-
tion si longtemps refusée de faire connaître l'adhésion
personnelle du roi à la renonciation; que le «lendemain,
M. Benedetti fut reçu par le roi à la gare, au moment
où Sa Majesté partait pour Coblentz ; qu'il n'eut pas un
instant la pensée de considérer comme une insulte * ou
même comme un simple manque d'égards, le refus
poliment exprimé d'une deuxième conversation dans un
seul et même jour, et que ce refus peut d'autant moins
être considéré comme une exclusion que notre ambassa-
deur fut encore reçu par le roi le lendemain.
M. Benedetti explique, dans le livre qu'il a publié sur sa
mission en Prusse, que le roi l'aurait probablement fait
appeler dans l'après-midi du 13 s'il n'avait pas reçu dans
la matinée la dépêche où M. de Werther rendait compte
de cette conversation avec MM. de Gramont et OUivier,
dans laquelle les deux ministres avaient émis la pensée
qu'une lettre du roi à l'Empereur serait nécessaire pour
aplanir toutes les difficultés. Quoi qu'il en soit, il n'y
eut pas d'insulte à notre ambassadeur, et, chose remar-
quable après le bruit qu'on a fait, M. de Gramont dans
sa déposition devant la commission d'enquête, M. Bene-
172 SOUVENIRS DU QU4TRE SEPTEMBRE
detti dans son livre, prennent Tun et l'autre à tâche de
le démontrer.
L'insulte, d'après la version nouvelle, résulterait, non
de la conduite du roi envers notre ambassadeur, mais
de la note par laquelle M. de Bismark a fait connaître
cette conduite à ses agents diplomatiques. Le cabinet
avait obtenu, le 13, tout ce qu'jl avait demandé dans
les premiers jours de la négociation ; il avait émis, à la
date du 12, des prétentions nouvelles qui n'avaient pas
abouti ; il n'aurait pas déclaré la guerre pour cela. Le
roi n'avait accordé à M. Benedetti, dans la journée du
13, qu'une • audience sur deux qu'il avait demandées;
ce n'était pas non plus, aux yeux de nos ministres, un
motif suffisant pour mettre aux prises deux empires et
tant de millions d'hommes. Mais la note de M. de Bis-
mark est tout une autre affaire. Elle mit fin, comme
nons allons le voir^ à toute hésitation. Pour effacer la
tache que cette note imprimait à notre honneur, il fal-
lait du sang, des torrents de sang. C'est à cette note
seule que la guerre doit être attribuée. Sans cette note,
la France serait encore debout.
Il est certain que, dans la journée du 44, les minis-
tres conservaient encore quelques espérances d'obtenir
la paix. Ils ne l'attendaient pas de la Prusse, qu'ils
avaient harcelée, poussée à bout, répondant à ses con-
cessions par des exigences nouvelles, inutiles, intoléra-
bles. Ils s'étaient rattachés à l'idée d'un congrès, qui
aurait pu être excellente au début de la querelle. Au
moment où on était parvenu, il était douteux que la
Prusse se soumît aux décisions d'une conféregfice euro-
péenne. Les ministres résolurent toutefois d'essayer, et
LA DÉCLARATION DE GUERRE 173
il est juste de leur en tenir quelque compte, car ils sa-
vaient que, par ce dernier effort, ils achevaient d'irriter
contre eux le parti de la guerre. Ils siégèrent plusieurs
fois le 14. Leurs délibérations se prolongèrent si tard
qu'il fallut renoncer à faire de nouvelles communications
aux Chambres, où elles étaient impatiemment attendues.
Voici le texte de la note diplomatique qui avait été pré-
parée dans le cabinet :
« Nous croyons que le principe adopté par l'Europe
a été que, sans une entente préalable, un prince appar-
tenant aux familles régnantes des grandes puissances ne
devait pas monter sur un trône étranger, et nous deman-
dons que les grandes puissances réunies en congrès
confirment cette jurisprudence internationale. 9
« C'était là, dit M. de Gramont dans sa déposition
devant la commission d'enquête, la substance de ce que
nous devions déclarer le lendemain aux Chambres.
Tout le monde dans le conseil s'était rallié à cette ré-
solution; tout le monde sans exception, et cependant
je puis assurer que ce n'était pas chose facile que d'être
pacifique le 14 au soir. Je me rappelle encore les visi-
tes qui se succédaient dans mon cabinet, les instances,
les prières, et je puis même dire les menaces auxquel-
les je fus en butte pendant une partie de la soirée. »
C'est dans cette même soirée que deux dépêches, éma-
nées de nos agents diplomatiques, et qui furent suivies
coup sur coup de plusieurs autres, apportèrent aux mi-
nistres le texte de la note adressée par M. de Bismark
à ses propres agents dans les diverses cours de l'Europe.
Cette note, qui leur parut constituer une injure calculée
et publique, mit fin à leurs incertitudes. Ils pensèrent.
174 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
en la lisant, qu'il ne restait plus qu'à courir aux armes.
Ils ne prirent pas même le temps de délibérer ; et les
Chambres, le lendemain, les imitèrent en cela. Au Corps
législatif, l'opposition lutta pendant plus d'une heure
pour obtenir la parole. On ne voulait pas communiquer
de texttîs; on ne voulait pas même accorder une déli-
bération dans les bureaux. On trouvait impertinent, ri-
dicule, antipalriotique un appel au règlement et au
sang-froid. La gauche arracha la nomination d'une
commission ; mais cette commission fut nommée immé-
diatement, immédiatement réunie ; elle improvisa son
rapport. Elle l'écrivit sur le coin de la table, au
bruit des conversations. Elle le déposa à la séance
de nuit. La discussion s'ouvrit à l'instant. La com-
munication des dépêches fut de nouveau refusée. La
commission les avait vues : en fallait-il davantage? La
•commission trouvait que la France était insultée : que
pouvaient réclamer les opposants après cela? Elle pen-
sait, à l'unanimité, comme les ministres, que la noie
de M. de Bismark rendait la guerre indispensable : il
n'y avait donc qu'à voter la guerre. C'est ce qu'on fit.
La note avait tout décidé, tout entraîné. En voici le texte :
« Après que la renonciation du prince héréditaire de
Hohenzollern eut été communiquée officiellement au
gouvernement impérial français par le gouvernement
royal espagnol, l'ambassadeur de France à Ems a de-
mandé à Sa Majesté le roi de l'autoriser à télégraphier
à Paris que Sa Majesté le roi s'engageait pour l'avenir
à ne pas consentir à ce qu'un prince de Hohenzollern
posât de nouveau sa candidature. Sur ce. Sa Majesté le
roi a refusé de recevoir de nouveau l'ambassadeur fran-
LA DÉCLARATION DE GUERRE 175
çais, et lui a fait dire par l'aide de camp de service
que Sa Majesté n'avait plus rien à communiquer à l'am-
bassadeur. »
Cette note est inconvenante. Elle ne dit que des faits
vrais ; mais par la manière de les raconter, elle les
dénature. Elle est écrite par un ennemi. Elle n'est pas
adressée aux puissances, mais seulement aux agents
diplomatiques de la Prusse. Ce n'est pas un document,
ce n'est, comme le dit avec raison M. de Bismark,
qu'un télégramme d'information. (1 est triste pour le
gouvernement et le Corps législatif d'avoir déclaré la
guerre à cause de cette note. L'histoire a le droit de
dire que tant de sang a été répandu, que tant de ri-
chesses ont été anéanties, qu'un si grand ébranlement
a eu lieu dans toutes les situations des États en Eu-
rope, que la fortune, la puissance et la gloire de la
France ont reçu un échec si diflScileraent réparable, pour
une question de susceptibilité mal comprise.
J'ajoute que M. de Bismark n'aurait pas eu lieu
d'écrire cette note, sans la dépêche de M. de Gramont
adressée le 12 juillet à M. Benedetti, et qui a si mal-
heureusement fait revivre la crise, qui n'existait plus.
Il faudrait maintenant, comme conclusion de ce récit,
pouvoir citer en entier le compte rendu de la séance
du 18 juillet 1870 au Corps législatif. M. Emile Olivier
résuma en quelques mots les négociations, et termina
son discours en disant que le gouvernement, après
avoir fait tous ses efforts pour éviter la guerre,, allait
maintenant se préparer à soutenir celle qu'on lui
offrait, en laissant à chacun sa part de responsabilité.
Ces paroles furent accueillies par de nombreux bravos,
/
176 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
plusieurs salves d'applaudissements, et des cris répétés
de: « Vive l'Empereur I vive la France I »
Le ministre demanda ensuite un crédit de 50 millions,
et le président; M. Schneider, mit la déclaration d'ur-
gence aux voix.
Toute la Chambre, excepté la gauche, se lève.
Un grand nombre de membres à droite et au centre
s'adressent à la gauche en criant : c Levez- vous donc !
Levez-vous donc! » La gauche demeure immobile. De
vives protestations sont échangées. M. Thiers demande
la parole :
ce Devant la manifestation qui vient d'être faite, dit-
il, je veux dire pourquoi je ne ipe suis pas levé avec la
majorité de la Chambre. »
Mais sa parole, ordinairement si écoutée, et si res-
pectée, même par ses adversaires, est couverte de voci-
férations. « S'il y a un jour, une heure où l'on
puisse dire sans exagération que l'histoire nouis regarde,
c'est cette heure et cette journée, et il me semble
que tout le monde devrait y penser sérieusement. Rap-
pelez-vous le 6 mai 1866. Vous m'avez refusé la parole,
alors que je vous signalais les dangers qui se prépa-
raient. Ce souvenir seul devrait vous obliger à m'écou-
ter. Il s'agit d'une déclaration de guerre. Est-ce au
ministère; à lui seul, de déclarer la guerre, et ne
devons-nous pas aussi avoir la parole?.. »
Le tumulte, les cris, les injures interrompent l'ora-
teur à chaque phrase. Il parvient cependant à faire
entendre cette déclaration : « Sans nul doute, la Prusse
s'était mise gravement dans son tort, très-gravement.
Depuis longtemps elle nous disait qu'elle ne s'occupait
LA DÉCLARATION DE GUERRE 1T7
que des affaires de rAlIemagne, de la destinée de la
patrie allemande, et nous Tavons trouvée tout à coup
sur les Pyrénées, préparant une candidature que la
France devait ou pouvait regarder comme une offense
à sa dignité et une entreprise contre ses intérêts. Vous
vous êtes adressés à l'Europe, et l'Europe, avec un
empressement qui l'honore elle-même, a voulu qu'il
nous fût fait droit sur ce point essentiel. Sur ce point,
en effet, vous avez eu satisfaction : la candidature du
prince de HohenzoIIern a été retirée. (A droite : Mais
non! mais non!) Est-il vrai, oui ou non, que sur le
fond, c est-à-dire sur la candidature du prince de
HohenzoIIern, votre réclamation a été écoutée, et qu'il y a *
été fait droit? Est-il vrai que vous rompez sur une
question de susceptibilité? Eh bien, voulez-vous qu'on
dise, voulez-vous que l'Europe tout entière dise que le
fond était accordé, et que, pour une question de forme,
vous vous êtes décidés à verser des torrents de sang? »
Et comme les injures redoublent de violence : « Of-
fensez-moi, dit M. Thiers ; offensez-moi... insultez-moi...
Je suis prêt à tout souffrir pour défendre le sang de
mes concitoyens que vous êtes prêts à verser si impru-
demment. »
Ce fut M. Ollivier qui répondit. Il rappela que le
ministère avait négocié « malgré les impatiences du
dedans et les impatiences du dehors, et quoiqu'on
commençât à l'appeler le ministère de la lâcheté et de
la honte; » que le roi de Prusse avait toujours répondu :
« Je ne veux pas intervenir, je ne veux pas insister
auprès du prince de HohenzoIIern. Qu'il renonce, s'il
veut ; je ne m'y opposerai pas, mais je ne l'engagerai
is
178 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
pas à le faire ; » que quand la renonciation fut connue,
au moment où le gouvernement français insistait
auprès du roi de Prusse pour qu'il s'engageât à ne
pas laisser renaître dans l'avenir la candidature qui
venait d'être retirée, on apprit à Paris que les repré-
sentants prussiens annonçaient et faisaient annoncer
dans les journaux que le roi de Prusse avait envoyé
un aide de camp à notre ambassadeur pour lui déclarer
qu'il refusait de le recevoir. C'est alors que nous avons
eu recours à la guerre. « M. Thiers a appelé ce senti-
ment de la susceptibilité. Ce n'est pas de la suscepti-
bilité qu'il fallait dire, c'est de l'honneur ; et en France,
la sauvegarde de l'honneur est le premier des intérêts.
— On nous demande des communications de dépêches;
ces communications sont faites : nous les avons mises
dans notre exposé. Nous n'avons reçu que des dépêches
confidentielles que les usages diplomatiques ne permet-
tent pas de communiquer. Nous ne communiquerons
rien de plus ! » Revenant sur le fait qui avait déterminé
le cabinet à déclarer la guerre, le ministre le résumait
ainsi : « Il peut arriver qu'un roi refuse de recevoir
un ambassadeur; ce qui est -blessant, c'est un refus
intentionnel, divulgué dans des suppléments de journaux,
dans des télégrammes adressés à toutes les cours de
l'Europe. Et ce fait nous a paru d'autant plus signifi-
catif que l'aide de camp qui a annoncé à M. Benedetti
le refus d'audience n'a manqué à aucune des formes
de la courtoisie, de telle sorte que notre ambassadeur
n'a pas d'abord soupçonné la signification qu'on at-
tacherait à un refus qui, accompli de certaine ma-
nière, aurait pu être désagréable sans devenir of-
LA DÉCLARATION DE GUERRE 179
fensant. L'oifense résulte d'une publication intention-
nelle... »
M. Ollivier termina son discours par ces paroles :
« Oui, de ce jour commence pour les ministres mes
collègues et pour moi une grande responsabilité (Oui! à
gaiiché). Nous l'acceptons d'un cœur léger... {Vives:
protestations à gauche.) Oui, d'un cœur léger; et n'é-
quivoquez pas sur cette parole ; ne croyez pas que je
veuille dire avec joie; je vous ai dit moi-même mon
chagrin d'être condamné à la guerre; je veux dire :
d'un cœur que le remords n'alourdit pas, d'un cœur
confiant, parce que la guerre que nous faisons, nous la
subissons . . .
» M. Emmanuel Arago. — Vous la faites ! »
Je le répète, il faudrait citer toute cette longue
séance, tous les avertissements donnés par M. Thiers
au milieu du tumulte avec une indomptable énergie. Il
fut et il demeure évident, pour tous ceux que la pas-
sion ou l'intérêt n'ont pas aveuglés, que les ultra-bona-
partistes voulaient la guerre, depuis le commencement
de l'incident et avant l'incident; qu'ils la croyaient né-
cessaire à la dynastie et à leur propre influence; qu'ils
ont saisi la première occasion qui s'est présentée; que
leur ferme résolution était de rendre la guerre inévi-
table, et qu'ils y sont parvenus par leur ascendant sur
l'esprit de l'Empereur et par leurs violences. Je crois,
au contraire, que, dans le principe, les ministres vou-
laient la paix comme le pays tout entier, mais qu'ils
n'ont pas su résister aux excitations de leur entourage,
lisent mal commencé et mal fini. Ils ont commencé,
dès le premier jour, par une menace lancée du haut de
180 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
la tribune, ce qui devait rendre toute négociation im-
possible. Quand, malgré cette première faute, la candi-
dature Hohenzollem est retirée, au lieu de profiter
d'une telle fortune, ils irritent le roi de Prusse par une
demande inutile, blessante pour son orgueil, et dont le
succès était impossible. Le roi refuse de négocier sur
cette base ; il prévient notre ambassadeur par un aide
de camp, qui d'ailleurs s'acquitte de sa mission avec
toutes les formes de la courtoisie, qu'il ne le recevra
plus pour discuter sur cette question, parce qu'il est
déterminé à ne pas changer d'avis. H. de Bismark fait
connaître cette situation par une dépèche à ses agents
diplomatiques. Les ministres français s'emportent sur
ce refus et sur cette dépèche, qui ne sont que la con-
séquence de leur conduite. Ils déclarent que Fhonneur
de la France est en péril, et c'est sur cela, quand la
candidature était retirée, non-seulement par le prince,
mais par le roi de Prusse, quand le sujet de conflit
n'existait plus, que les ministres et le Corps législatif»
sans réflexion et sans délibération, ont fait la guerre :
— la guerre de 1870!
VII
L'Empire, au moment de la déclaration de guerre, n'a pas d'alliances.
Les ministres de TEmpire, ne pouvant pas avouer
qu'ils étaient absolument isolés en Europe, quand ils
ont déclaré la guerre, et ne pouvant soutenir contre
l'évidence qu'ils eussent des alliances proprement dites»
se rejettent sur des conjectures, sur des espérances
qu'on leur aurait données, sur des promesses condi-
tionnelles.
M. le maréchal Le Bœuf s'exprime ainsi, dès le début
de sa déposition :
a Pendant tout le mois de juillet, j'avais lieu de
croire que nous ne serions pas isolés en Europe. » ,
Et comme l'ancien ministre des affaires étrangères
de l'Empire, M. Daru, qui préside l'enquête, lui demande
de s'expliquer plus clairement, il invoque la nécessité
182 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
de ne pas livrer le secret des négociations. « L'ancien
ministre des affaires étrangères comprendra ma réserve.
Je répèle que nous avions lieu de croire que nous ne
serions pas isolés en Europe. Je ne dis pas que nous
devions compter sur une coopération immédiate et ac-
tive, mais je crois que nous pouvions compter sur une
attitude de neutralité armée, telle qu'une partie des
troupes allemandes eût pu se trouver immobilisée. »
Il dit un peu plus loin : <t Nous pouvions espérer que
le gouvernement italien prendrait une attitude tout à
fait sympathique à notre cause. Cette attitude aurait na-
turellement forcé la Confédération du Sud à se tenir sur
la défensive. »
Un des membres de la commission, M. Chaper, lui
demande s'il n'a pas dit et répété que, non-seulement
nous pouvions espérer la neutralité armée de l'Italie et
de la Russie, mais que, même en Allemagne, nous trou-
verions une neutralité armée, ou du bon vouloir, ou
même des alliés. « On m'a prêté bien des conversations,
répond le maréchal. Dans l'origine, quand le conflit
n'avait à nos yeux qu'un caractère purement prussien,
nous avons pu compter sur la neutralité de la Confé-
dération du Sud, et l'on sait, en effet, que la Cham-
bre bavaroise a refusé d'abord les subsides pour la
guerre. »
La déposition de M. Clément Duvernois n'est pas moins
vague. Il entre dans des détails circonstanciés, mais insi-
gnifiants; M. delà Tour d'Auvergne a reçu les ambassa-
deurs; c'était le jeudi, à sa réception; on y a parlé des
éventualités qui pouvaient se produire; le ministre nous
a rapporté leurs paroles au conseil. Plus ces détails sont
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES . 18S
minutieux, plus ils démontrent qu'on n'avait d'alliances
conclues avec personne, ni même de promesses offi-
cielles. Les ambassadeurs disaient tous qu'en cas
d'une défaite de la France, la Prusse ne devrait ni mu-
tiler notre territoire, ni s'ingérer dans les affaires de
notre pays. 11 leur était difiBcile de parler et même de
penser autrement ; et il est évident que, quand un mi-
nistre répond par de pareils propos à cette question
précise : « Avions-nous des alliances ? » il ne fait qu'a-
vouer, en termes embarrassés, mais au fond très-clairs,
que nous n'en avions pas.
M. Clément Duvernois cite pourtant une dépêche du
général Fleury, ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; cette
dépêche a plus de poids que de simples propos tenus à
Paris dans une soirée par les membres du corps diplo-
matique. Le czar avait reçu M. Fleury le 26 août. « Il
lui exposa, dit M. Duvernois, la gravité de la situation
faite à la France. L'empereur lui dit: « J'ai vu les
» derniers événements avec déplaisir, et j'ai peur que
» mon oncle ne sorte des limites de modération qui lui
» sont assignées . L'Allemagne est très-surexcitée ; il y a
» là un écueil. » Le général Fleury demanda à l'empe-
reur si, dans le cas où la Russie voudrait intervenir en
notre faveur, l'intégrité du territoire serait l'une des
conditions de cette intervention. Alors l'empereur lui
répondit avec fermeté : « Au moment venu, je parle-
» rai haut, et je ferai tous mes efforts pour sauvegarder
» l'intégrité du temtoire, et pour assurer le maintien
» de la dynastie. »
L'empereur promet de parler haut quand le moment
sera venu. Il Ta fait, non pas pour la dynastie, à
184 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
laquelle il n'a plus songé, mais pour la Franco. Tous
ses conseils au roi de Prusse ont été des conseils de
modération et de paix. Il a fait plus que conseiller ; il
est intervenu efficacement pour rendre possibles, d'abord
l'entreyue de Ferrièrcs, et ensuite le voyage de M. Thiers
à Paris et au quartier général prussien à la fin du
mais d'octobre. Il n'avait pas promis autre chose ;
jamais il n'a parlé ni d'alliance française, ni de paix
armée, ni d'intervention officielle pour exiger la paix
avec la condition de l'intégrité du territoire français. Il
est donc très-vrai de dire que, plus M. Duvernois insiste
sur ces détails, plus il prouve que nous étions isolés.
M. de Gramont est le ministre dont on devait attendre
le plus de lumières et qui était le plus intéressé à
soutenir que nos relations avec les puissances euro-
péennes étaient de nature à nous assurer leur appui.
Il parle d'abord de deux incidents relatifs, l'un à une
démarche faite par le Foreign Office^ avant la conclusion
de l'affaire Hohenzollern, l'autre à la note arrêtée en
conseil des ministres le 14 juillet, et qui fut la der-
nière tentative faite par ce malheureux cabinet pour
arriver à éviter une guerre avec la Prusse, tentative à
laquelle il renonça dès le lendemain.
Eq ce qui concerne l'intervention du Foreign Office^
lord Gran ville avait fait représenter à la Prusse, que le
roi ayant consenti à l'acceptation du trône d'Espagne
par le prince de Hohenzollern était devenu, dans un
certain sens, solidaire de cette acceptation ; et que par
conséquent il était naturel qu'il Ht une démarche qui
constatât aussi sa solidarité dans la renonciation.
Il ne s'agisait pas, dans cette note, de notre exigence
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 185
de la dernière heure : « Que le roi promette pour l'avenir
etc. » Nous n'avons eu, pour celte prétention, Tappui
de personne, et elle a été considérée avec raison, par
tous les cabinets de l'Europe, comme un moyen pris
par Terapereur Napoléon pour rendre la guerre inévi-
table. Lord Granville ne demandait au roi Guillaume
que l'approbation de la renonciation du prince, c'est-à-
dire ce que nous avions d'abord demandé nous-mêmes,
sans pouvoir, dans les premiers temps, l'obtenir.
L'intervention du cabinet anglais ne fut pas admise.
M. de Bismark exprima son regret a que le gouverne-
ment britannique eût lait une proposition qu'il lui
était impossible de recommander au roi pour son accep-
tation royale. »
Quant à la note du 14 juillet, c'était, on s'en souvient,
une demande de congrès européen. « Nous croyons, di-
saient les ministres, que le principe adopté tacitement par
l'Europe a été, qu'à défaut d'une entente préalable, un
prince appartenant aux familles régnantes des grandes
puissances ne devait pas monter sur un trône étranger,
et nous demandons que les grandes puissances, réunies
en congrès, confirment cette jurisprudence internatio-
nale. » Cette note, qui fait appel au principe de la soli-
darité des peuples européens, était en contradiction
avec le principe des nationalités, invoqué par la France
dans l'affaire du Danemark ; mais elle était plus con-
forme aux traditions de la diplomatie et aux intérêts
de l'Europe, et M. de Gramont a raison de dire que
l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et l'Italie y auraient
adhéré. Malheureusement, elle fut rédigée le 14, et, le
15, on déclarait la guerre.
186 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
M. de Gramont arrivant, dans sa déposition, au point
précis des alliances, fait d'abord les déclarations sui-
vantes :
« On nous a reproché d'avoir entrepris la guerre sans
alliances.
» Je dis d'abord que nous ne méritons pas ce re-
proche.
» Açions-nous avec certaines puissances des traités
offensifs et défensifs applicables à la guerre qui nous sur-
prenait au milieu des circonstances les plus pacifiques
que l'Europe eût eues depuis quelques années?
» La commission comprendra, je l'espère, qu'il m'est
impossible, en toute conscience, de satisfaire sur ce point
sa curiosité bien naturelle.
» Il tombe sous le sens qu'on n'affronte pas un en-
nemi comme la Prusse sans rechercher tous les moyens
d'augmenter ses forces de combat. Je dirai même que
ceux qui voudront étudier les documents politiques con-
nus jusqu'à ce jour, et qui le feront avec conscience,
impartialité, et l'aptitude diplomatique qui convient à ce
genre d'études, découvriront sans doute la trace de cer-
tains faits sur lesquels je ne crois pas encore devoir
m'expliquer.
» Je ne me dissimule pas que le silence que je m'im-
pose en ce moment donne à nos adversaires politiques
des avantages considérables. C'est,je l'avoue, une épreuve
que je ne subis pas sans quelque douleur, etc. »
M. de Gramont a raison de le dire : ce mutisme ab-
solu ne peut être considéré que comme un aveu. Il ne
veut pas dire qu'il" n'avait pas d'alliances; il ne peut
pas dire qu'il en avait, puisqu'il est avéré qu'il n'en
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 187
avait aucune. Il se réfugie derrière des devoirs profes-
sionnels qui le condamnent, dit-il, à cette dure épreuve;
et quand M. Daru, qui a été ministre des affaires étran-
gères avant lui et du même gouvernement que lui, se
permet de lui poser des questions un peu plus précises,
il revient toujours sur la réserve qui lui est imposée,
a Je vous rappelle ce que j'ai dit... Ma déclaration est
celle d'un ministre des affaires étrangères... Je ne me
dissimule pas ce qu'a d'incomplet ma déposition sur les
relations extérieures. »
Je citerai encore le passage suivant de ce curieux
interrogatoire.
« M. LE COMTE Daru. — Uu dcs membres du gouver-
nement auquel vous avez appartenu, parlant de nos
relations extérieures au moment où la guerre a éclaté,
a été un peu plus loin que vous. Il a dit qu'au moment
où la guerre a éclaté, il avait la certitude qu'une coo-
pération, sous une forme ou sous une autre, nous serait
donnée ; il a dit qu'il avait des raisons d'en être cer-
tain.
» Croyez-vous pouvoir aller jusque-là?
(Je pense que les souvenirs de M. Daru ne lui rap-
pellent pas, d'une manière très-sûre, les expressions
dont M. le maréchal Le Bœuf s'était servi. Le maréchal
avait dit : « Je croyais, j'espérais. » Il n'avait pas dit :
« J'étais certain. ») M. le duc de Gramont a la loyauté
de ne pas répondre affirmativement.
« M. LE DUC DE Gramont. — Je vous rappelle ce que
j'ai dit.
» M. LE COMTE Daru. — Votre déclaration n'est pas
en contradiction avec celle-là.
188 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
» M. LE DUC DE Grabiont. — Seulement ma déclaration
est celle d'un ministre des affaires étrangères.
» M. LE COMTE Dàru. — Nous comprcuons votre pen-
sée, nous devons vous interroger : vous pouvez ne pas
répondre si vous ne croyez pas devoir parler.
» M. LE DUC DE Gramont. — Jc Ic regrette, mais je ne
le puis. »
H. le comte de Rainneville fait alors une observation
très-sensée : « Comment peut-on croire qu'il y ait eu
des traités d'alliance bien sérieusement préparés, puis-
que nous n'en avons vu aucun effet?
» M. LE DUC DE Gramont. — Si vous voulez vous re-
porter à rhistoire diplomatique de tous les temps, vous
verrez que, quand une des parties contractantes est abî-
mée, foudroyée; quand, au gouvernement avec lequel
on a contracté s'en substitue un autre duquel on se
méfie, pour lequel on a de l'hostilité; — car enfin, je ne
veux pas récriminer contre les hommes du gouverne-
ment du 4 septembre, mais c'était bien là alors leur
situation en Europe, — alors les traités se déchirent,
et îl n'en reste plus trace. J'en appelle à vous, à vos
souvenirs : étudiez l'histoire, et vous verrez si les traités
subsistent dans des effondrements pareils. Oh non! ils
disparaissent, et il en reste, quoi? Ce qui est écrit, ce
qui est signé et ce qui réapparaît plus tard, peut-être!»
Cette réponse de M. de Gramont n'est pas sans habi-
leté. Il répond par des raisons plausibles à l'objection de
M. de Rainneville; en effet, il peut y avoir des traités
dont la trace disparaisse. Il ne dit pas qu'il y ait eu des
traités; pas une de ses paroles ne peut être interprétée en
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 189
ce sens. Il laisse entrevoir que, pliis tard, peut-êtrey on
découvrira qu'il y avait des engagements écrits; il ne
va pas jusqu'à Taffirmer. L'interrogatoire semble être
dirigé de manière à ce qu'il soit bien entendu de tout
le monde que des traités existaient, que le gouverne-
ment avait « des certitudes ». M. de Gramont entend ces
déclarations sans s'y associer, sans les repousser. Ses de-
voirs professionnels, 4ont il affecte de se plaindre, lui
rendent au contraire un incontestable service, en expli-
quant ses réticences. A la fin de la séance, le président
croit avoir assez bien établi, par ses propres déclara-
tions, car le comparant n'en a fait aucune, l'existence
des traités; et il le constate en posant cette question, au
moins étrange :
« M. LE PRÉSIDENT. — Valuqucurs, nous aurions eu
tous les traités qtion avait conclus? »
M. Gramont ne répond pas qu'on avait conclu des
traités; mais il se garde bien de dire que ces traités
viennent d'être découverts séance tenante, par les com-
missaires qui l'interrogent. Voici sa réponse :
t( M. DE Gramont, — Oh! vainqueurs!... Mais vous
auriez eu non-seulement ceux-là^ mais tous ceux qu'on
aurait désiré contracter avec vous, et qu'on n'a pas
contractés, i
Le mot « ceux-là » qui lui échappe, est la seule
indiscrétion qu'il ait commise. Ce n'est pas une
déclaration explicite; la forme de la question a, pour
ainsi dire, commandé la réponse. En dépit de toutes
ces habiletés, l'interrogatoire de M. de Gramont
prouve, comme celui des autres ministres de l'Empire,
190 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
que les traités qu^on avait conclus sont une pure chi-
mère; que tout se bornait à des espérances de neutralité
armée. Je veux bien que la réserve de M. de Gra-
mont lui fût commandée par sa situation ; mais, néces-
saire vis-à-vis de la commission, était-elle nécessaire
aussi vis-à-vis des membres du cabinet dont M. de
Gramont faisait partie ? II est évident que s*il y a
eu une alliance conclue, il a dû en avertir le cabi-
net; et il n'est pas moins évident, par les dépositions de
M. le maréchal Le Bœuf et de M. Clément Duvernois,
qu'ils n'ont jamais vu un traité, qu'ils n*ont jamais cru
qu'il en existât un seul ; que toutes leurs espérances, —
car ils n'ont parlé que d'espérances, — reposaient sur
des propos échangés, un jour de réception, dans le
salon du ministre des affaires étrangères, et sur une
conversation de l'empereur de Russie avec le général
Fleury.
La vérité est donc que nous n'avions aucune alliance.
M. de Gramonl dit « qu'il tombe sous le sens qu'on
n'affronte pas un ennemi comme la Prusse sans recher-
cher tous les moyens d'augmenter ses forces de com-
bat. » Je suis en effet persuadé que, quand on a cru à la
guerre (et on n'y a cru dans le cabinet que fort tard,
la guerre était décidée dans les arrière-salons et les
boudoirs avant que le cabinet en fût averti) ;• je suis,
dis-je, très-intimement persuadé que quand on a cru à
la guerre, on a essayé de se fortifier par des alliances;
c'est élémentaire. Nous savons par la lettre du gé-
néral Fleury ce qu'il avait obtenu de l'empereur de
Russie; cela ne ressemble ni de près ni de loin à
une alliance. Nous connaissons aussi les dépêches
.L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 191
échangées entre lord Granville et lord Loftiis, am-
bassadeur de la reine à Berlin. Elles prouvent que
l'Angleterre désirait la clôture de Fiiicident Hohenzol-
leiTi, et ne prouvent rien au delà. Une fois la guerre
commencée, c'est l'Angleterre qui a conseillé la neu-
tralité, et qui a insisté pour que le différend entre la
France et la Prusse fût circonscrit entre les deux
belligérants. Elle a accordé son entremise pour la
conclusion d'un armistice, elle n'a jamais consenti
à aller plus loin. Nul n'a prétendu, nul n'oserait pré-
tendre qu'elle ait conclu un traité quelconque avec
l'Empire en vue de la guerre qui se préparait. Nous n'a-
vions pas non plus de traité avec l'Italie, puisque l'Em-
pereur, étant à Châlons, envoyait le prince Napoléon à
Florence dans, l'espoir d'y obtenir un appui. Quelle est
donc la puissance européenne qui avait conclu avec
nous un de ces traités dont parle M. Saint-Marc
Girardin dans sa mémorable question à M. de Gra-
mont : « Vainqueurs, nous aurions eu tous les traités
qui avaient été conclus? » Cette puissance ne pouvait
être que T Autriche. Était-ce l'Autriche en effet? Avions-
nous un traité avec elle? M. de Gramont, se relâchant
enfin de l'excessive réserve à laquelle il s'était astreint
dans sa déposition, a publié, après coup, non pas un
traité, mais une lettre du principal ministre autri-
chien qui contient cette phrase : « Veuillez répéter à
Sa Majesté et à ses ministres que nous considérons
la cause de la France comme la nôtre, et que, nous
contribuerons au succès de ses armes dans les limites
du possible. »
Cette phrase est très-ferme; elle paraît très-claire.
19Î SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
malgré la réserve exprimée par les derniers mots. On
comprend qu'une pareille phrase, si elle n'était pas
contredite par d'autres passages de la dépêche, pût
donner des espérances sérieuses. Si l'Autriche se pro-
nonçait, rinlervention de l'Italie devenait probable.
M. de Gramont, une fois décidé à tout dire, et à
renoncer à la ligne de conduite qu'il avait cru prudent
de suivre en présence des commissaires de l'enquête,
insiste sur ces considérations dans une lettre adressée
par lui au vice-présideut de la commission, M. le comte
Daru.
Je reproduis cette lettre, avec la réponse publiée dans
le Temps du 9 avril 1874. Ces deux documents, dont le
second n'a jamais été contredit, jusqu'à ce jour
(10 juin 1874), peuvent se passer de tout commentaire.
Voici d'abord les explications contenues dans la lettre
dé M. de Gramont :
« Le 23 juillet 1870, c'est-à-dire bien après la décla-
ration de guerre, M. i'anîbassadeur d'Autriche vint me
voir au ministère des affaires étrangères et me remit
deux dépêches de son gouvernement, portant toutes les
deux la date du 20 juillet, en me priant d'en prendre
connaissance et me les laissant pour en prendre copie.
» L'une de ces dépêches, faite pour être publiée, et
qui Ta été depuis, posait en principe la neutralité de
l'Autriche, mettant un soin particulier à bien étabUr,
ê
par des réserves et des précédents, que cette neutralité
n'empêcherait pas les armements qui pourraient pa-
raître utiles au point de vue de la sécurité de l'empire.
» Cette neutralité, qui était proclamée d'acxîord avec
nous et dont nous avions le secret, ne devait pas nous
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 193
inquiéter. Mais, pour prévenir tout malentendu, il y
avait, comme je viens de le dire, une autre dépêche
très-complète et très-explicite, qui était écrite le même
jour, qui me fut remise en même temps et laissée de
même par M. l'ambassadeur d'Autriche pour en prendre
copie.
» Je ne suis pas le seul qui ait reçu la communication
du 23 juillet 1870, et qui ait la copie des deux dé-
pêches qui en faisaient l'objet. Cette communication fut
faite à Saint-Cloud, et à d'autres membres du gou-
vernement.
» Or, c'est de Tune de ces dépêches du 20 juil-
let 1870 qui m'ont été remises par M. l'ambassadeur
d'Autriche, signées par IM. le ministre des affaires
étrangères d'Autriche, c'est de l'une de ces dépêches, de
celles qu'on n'a pas jugé à propos de publier, que, lais-
sant de côté d'autres parties dont la divulgation ne me
paraît pas opportune ni justifiée, c'est, dis-je, de cette
dépêche que j'ai extrait le passage suivant :
» Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses mi-
» nistres que nous considérons la cause de la France
9 comme la nôtre, et que nous contribuerons au succès
» de ses armes dans les limites du possible, d
» Voilà donc ce que M. le prince de Mettemich était
chargé de répéter à l'empereur et à ses ministres.
Puisqu'il recevait l'ordre de le répéter, cela indique
qu'il l'avait déjà dit ; et, en effet, fidèle à ses instruc-
tions, il ne tenait pas un autre langage.
» J'ajouterai enfin que les assurances de concours
envoyées le 20 juillet, remises et répétées le 23, avaient
13
194 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
été également directement confimiées le 21 par M. le
ministre des affaire$- étrangères lui-même.
» On pourra discuter des journées entières sur les
causes de la guerre ; on ne parviendra jamais à effacer
le caractère officiel de ces communications ni à empê-
cher qu'elles aient été faites.
» Et maintenant, je le demande à tout honnête homme,
est-il vrai, oui ou non, que l'Autriche nous avait pro-
mis son concours pour la guerre de 1870? »
Après avoir publié cette lettre, le Temps répond en
ces termes :
« Un document officiel peut seul répondre à M. de
Gramont. Nous voulons parler de la dépêche portant la
date du 20 juillet, communiquée le 23, que M. de
Gramont qualifie de « très-complète et très-explicite » ,
dont la divulgation intégrale ne lui parait « ni oppor-
tune ni justifiée », et qui, suivant lui, contient une
promesse formelle de concours armé. Nous recevons
d'un correspondant, qui nous en affirme Tauthenticité,
le texte de cette dépêche, jusqu'ici inédite, retenue, par
M. de Gramont, mais dont communication aurait été
donnée, d'après H. de Gramont lui-même, à plusieurs
membres du gouvernement français; la voici :
Le comte de Beust au prince de Metternich,
ambassadeur à Paris.
« Vienne, le 20 juillet 1870.
» Le comte Vitzthum a rendu compte à notre auguste
maître du message verbal dont l'empereur Napoléon a
daigné le charger. Ces paroles impériales, ainsi que les
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 195
éclaircissements que M. le duc de Gramont a bien
voulu y ajouter, ont fait disparaître toute possibilité
d'un malentendu que l'imprévu de cette guerre soudaine
aurait pu faire naître.
ï> Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses mi-
nistres que, fidèles à nos engagements tels qu'ils ont
été consignés dans les lettres échangées l'année dernière
entre les deux souverains, nous considérons la cause
de la France comme la nôtre, et que nous contribuerons
au succès de ses armes dans les limites du possible.
» Ces limites sont déterminées d'une part par nos dif-
ficultés intérieures, d'autre part par des considérations
politiques de la plus haute importance. Je vous parlerai
surtout de ces dernières. Nous croyons savoir, n'en
déplaise au général Fleury, que la Russie persévère
dans son alliance avec la Prusse, au point que, dans
certaines éventualités, l'intervention des armées mos-
covites doit être envisagée, non pas comme probable,
mais comme certaine. Parmi ces éventualités, celle
qui nous concerne nous préoccupe nécessairement le
plus. Mais si nous admettons cette préoccupation avec
toute la franchise qu'on se doit entre bons alliés, nous
pensons que l'empereur Napoléon nous rendra cette
justice de ne pas nous taxer d'un étroit égoïsme ; nous
pensons à lui tout autant qu'à nous.
» L'intérêt de la France n'ordonne-t-il pas comme le
nôtre d'empêcher que le jeu, engagé à deux, ne se
complique trop promptement? Or, nous croyons savoir
que notre entrée en campagne amènerait sur-le-champ
celle de la Russie, qui nous menace non-seulement en
Galicie, mais sur le Pruth et sur le bas Danube. Neu-
196 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
traliser la Russie, Tamener jusqu'au moment où la
saison avancée ne lui permettrait plus de songer à con-
centrer ses troupes, éviter tout ce qui pourrait lui don-
ner de Tombrage ou lui fournir un prétexte d'entrer en
lice, voilà ce qui doit, pour le moment, être le but os-
tensible de notre i)olitique. Qu*on ne s*y méprenne pas
à Paris : la neutralité de la Russie dépend de la nôtre.
Plus celle-lù deviendra bienveillante pour la Prusse, plus
notre neutralité pourra se montrer sympathique à la
France.
» Comme je l'ai toujours fait pressentir dans nos
pourparlers de Tannée dernière, nous ne pouvons pas
oublier que nos dix millions d'Allemands voient dans
la guerre actuelle, non pas un duel entre la France
et la Prusse, mais le commencement d'une lutte na-
tionale. Nous ne pouvons pas nous dissimuler non plus
que les Hongrois, tout disposés qu'ils soient à s'im-
poser les plus grands sacrifices dès qu'il s'agit de dé-
fendre l'Empire contre la Russie, se montreront plus
réservés dès qu'il s'agira de dépenser leur sang et leur
argent pour reconquérir à l'Autriche sa position en
Allemagne.
» Dans ces circonstances, le mot neutralité, que nous
ne prononçons pas sans regret, nous est imposé par
une nécessité impérieuse et par une appréciation logique
de nos intérêts solidaires. Mais cette neutralité n'est
qu'un moyen de nous rapprocher du but véritable de
notre politique, le seul moyen de compléter nos arme-
ments sans nous exposer à une attaque soudaine soit
de la Prusse, soit de la Russie avant d'être en mesure
de nous défendre.
V
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 197
Toujours est-il que tout en proclamant notre neutra-
lité, nous n*avons pas perdu un instant pour nous
mettre en communication avec l'Italie, sur la média-
tion dont l'empereur Napoléon a bien voulu nous lais-
ser l'initiative; les bases nouvelles que vous venez de
nous transmettre atteindront-elles le but que le gouver-
nement français a eu en vue?
» En d'autres termes, seront-elles jugées inacceptables
par la Prusse? Nous ne nous en préoccupons guère, et
je vous l'ai télégraphié, nous les acceptons, ces bases, si
l'Italie les accepte "comme point de départ d'une action
combinée.
» Dans le môme télégramme, je vous ai parlé de l'é-
vacuation de Rome, question qu'il importe, selon nous,
de ne pas laisser en suspens, mais de résoudre immé-
diatement. La convention de septembre, qu'on ne se
fasse pas illusion à cet égard, ne cadre plus avec la
situation.
» Nous ne pouvons pas exposer le saint-père à la
protection inefficace de ses propres troupes. Le jour où
les Français sortiront des États pontificaux, il faudrait
que les Italiens puissent y entrer de plein droit et de
l'assentiment de l'Autriche et de la France. Jamais nous
n'aurons les Italiens avec nous de cœur et d'âme si nous
ne leur retirons pas leur épine romaine.
» Et franchement, ne vaut-il pas mieux savoir le
saint-père sous la protection de l'armée italienne que de
le voir en butte aux entreprises garibaldiennes? La
France, en nous laissant l'honneur de résoudre la ques-
tion romaine, nous faciliterait beaucoup la tâche de
laquelle elle a bien voulu nous laisser l'initiative à Flo-
19$ SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
rence. Elle ferait plus : en faisant un acte d'un incon-
testable libéralisme, elle enlèverait une arme à son en-
nemi et elle opposerait une digue à ces ébullitions de
teutonisme que la Prusse, puissance protestante par ex-
cellence, a su faire naître en Allemagne, et que nous
craignons doublement à cause de la contagion. Il est
beureux que le retour du comte Vimercati coïncidera
avec l'arrivée du prince de la Tour d'Auvergne,
» (Signé) Beust. »
Le Temps fait suivre ce document des remarques sui-
vantes :
» Cette note fut communiquée au gouvernement im-
périal, non le 23 juillet 1870, comme dit M. de Gra-
mont, mais le 24 juillet.
» La plirase citée par M. de Gramont forme le
deuxième paragraphe de la dépêche totale. L'ensemble de
la dépêche permet-il d'affirmer avec M. de Gramont
que l'Autriche avait promis son concours armé à la
France? Pour résoudre cette question, il suffit de lire
le 3* paragraphe. L'Autriche connaissait, en effet, le
traité secret entre la Russie et la Prusse, traité que la
diplomatie française persistait à nier. Or, ce traité obli-
geait l'Autriche à garder la neutralité sous peine de la
voir rompre par la Russie au profit de la Prusse, et
l'Autriche n'était pas en mesure de courir un pareil
risque. Elle l'eût couru peut-être si on lui avait permis
de compléter ses armements et de parer à ses difficul-
tés intérieures. En précipitant la guerre, le gouverne-
ment français, et M. de Gramont en particulier, ré-
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 199
duisaient l'Autriclie à l'impuissance et annulaient en
réalité sa coopération. A ce point de vue, la responsa-
bilité de l'Empire est encore aggravée par la dépêche
du 20 juillet. »
Je crois pouvoir maintenant conclure, sans injustice,
que l'Empire n'avait aucune alliance quand il a com-
mencé la guerre. Et j'ajoute qu'il était naturel qu'il
n'en eût point; il était devenu, un peu par son ori-
gine, beaucoup par ses fautes, inquiétant pour tout le
monde en Europe.
Les États se dirigent, dans leurs relations politiques,
plutôt par leurs intérêts que par leurs analogies. Cepen-
dant il n'est pas hors de propos de rappeler que l'Empire
n'avait d'analogie avec aucun autre gouvernement. Il
différait des gouvernements constitutionnels, puisqu'à
son origine, et pendant les trois quarts de sa durée, il
a été une dictature. Il n'était qu'un usurpateur, et un
représentant de la révolution, aux yeux des États abso-
lus. Le principe des nationalités, dont il était le défen-
seur en Europe, menaçait la plupart des anciennes
monarchies. Il était l'héritier de la légende napoléo-
nienne, légende de gloire en France, et d'oppression au
dehors. Tous les peuples avaient profondément souffert
dans leurs intérêts et dans leur dignité par les guerres
injustes et cruelles du premier Empire ; beaucoup
d'entre eux entretenaient contre la France une rancune
mortelle, et des idées de revanche que ne put qu'avi-
ver le rétablissement de l'Empire et de la dynastie
napoléonienne. Ce n'est pas seulement pour la France
que Louis- Napoléon avait dit : « Ne pouvant faire de
grandes choses, nous tâcherons d'en faire de bonnes, »
ÎOO SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
et qu'il avait plus tard prononcé à Bordeaux ce mot
fameux : « L'Empire, c'est la paix. » Il s'était attaché,
pendant les premières années, à se montrer pacifique.
Il ne devint remuant et guerrier que quand il sentit le
besoin de reconquérir au dedans la popularité qui lui
échappait. C'est alors qu'il mécontenta successivement
tous les peuples de l'Europe.
L'Angleterre avait plusieurs griefs contre lui. A un
moment, il avait laissé se produire ce qu'on a appelé
« l'émeute des colonels i, c'est-à-dire une sorte de pro-
pagande de guerre à l'Angleterre qui avait été faite,
assez bruyamment, et fort imprudemment, dans les
rangs de l'armée. En France, on ne trouva ces excitations
que ridicules et grossières ; elles causèrent quelques in-
quiétudes et beaucoup de ressentiment chez nos voisins,
où la population organisa immédiatement des batail-
lons de volontaires, destinés à s'opposer à un débar-
quement. A un autre moment, l'Empereur rêva Tannexion
de la Belgique à la France. Rien n'était plus contraire
aux intérêts de l'Angleterre, qui tenait à pouvoir oppo-
ser Anvers et Trieste à nos ports de la Manche et de
la Méditerranée. Dans la guerre d'Amérique, où nous
ne prîmes pas parti ostensiblement, l'Angleterre nous
trouva encore contraires à sa politique. Saufpour le traité
de commerce qu'elle considéra comme un grand avantage
pour son industrie, Tempereur Napoléon lui avait tou-
jours été une gêne et un obstacle. La reine avait d'ail-
leurs les liens les plus étroits avec la famille royale de
Prusse. Enfin, depuis les guerres de 1813, l'Angleterre,
attentive surtout au développement de sa puissance
industrielle et commerciale, évite de se compromettre
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 201
dans les complications de la politique européenne ; et
ce fut elle, comme je l'ai indiqué plus haut, qui insista
pour que la guerre de 1870 fût, autant que possible,
circonscrite et localisée.
La Russie, plus désintéressée, à cause de Téloigne-
ment, sur la forme de notre gouvernement, ne pouvait pas
voir sans inquiétude les rapides et prodigieux progrès
de la Prusse. Elle devait certainement désirer que la
France «se maintint parmi les puissances de premier
ranp: pour servir de contre-poids à l'empire allemand
qui allait naître, et qu'on voyait déjà s'organiser sous
la main de M. de Bismark. Mais d'autre part, elle avait,
avec la Prusse, des liens d'intimité et de parenté très-
soigneusement entretenus de part et d'autre, et à l'orient
de l'empire, un souvenir et un intérêt qui agissaient
violemment contre nous. Une lettre de M. Benedetti,
qu'il a publiée dans son livre : Ma mission en Prusse^
rend assez bien compte de cette situation pour que je
croie utile d'en reproduire un passage. Elle est du
30 juin 1870, et adressée au ministre des affaires
étrangères.
«... Il suffit de se rappeler dans quelles vues le cabi-
net de Berlin s'est constamment employé à resserrer les
relations intimes qu'il entretient avec celui de Saint-
Pétersbourg pour se former une idée du but que le roi
s'est proposé en se rendant à Paris accompagné du
chancelier et des entretiens qu'ils ont eus avec l'em-
pereur Alexandre. En parfait accord à cet égard avec
son souverain, M. de Bismark s'est constamment appli-
qué à s'assurer le concours éventuel de la Russie ; dans
cette pensée, il s'est montré, d'une part, favorable
202 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
à la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg en
Orient; il n'a cessé, de l'autre, d'éveiller ses susceptibi-
lités dans les questions qui agitent le sentiment natio-
nal en Russie. Je ne crains donc pas de me tromper
en présumant qu'il a eu soin de s'expliquer sur l'état des
choses dans les Principautés danubiennes et dans le Le-
vant, de façon à plaire à l'empereur, et il ne doit pas avoir
manqué de signaler les tendances qui portent le cabinet
de Vienne à reconstituer l'autonomie de la Pologne en
Galicie. Pendant que le ministre aura pris à tâche de
rassurer l'empereur sur le premier de ces deux points
et de Talarmer sur l'autre, le roi aura déployé celte
bonne grâce dont il a toujours su faire un si merveil-
leux usage pour captiver les sympathies de son auguste
neveu, et je ne doute pas pour ma part qu'ils n'aient
laissé dans son esprit des impressions conformes à leur
désir. Quels que puissent être d'ailleurs les moyens
qu'ils ont employés, leur but a dû être de raffermir
l'empereur dans les sentiments qu'ils ont su lui inspirer.
Ils en avaient évidemment un autre : celui de montrer
à l'Europe la parfaite cordialité des rapports qui unis-
sent les deux souverains, et de décourager les efforts
que l'on pourrait tenter pour les séparer. »
Nous savons assez par la dépêche de M. de Beust
quelle était la situation de l'Autriche, et quels étaient
les sentiments de son cabinet. L'Autriche était peut-
être, de tous les peuples de TEurope, celui qui avait le
plus à se plaindre de Napoléon IJL II avait fait contre
elle une guerre heureuse, et l'avait dépouillée de ses
possessions italiennes : premier grief. Il s'était absolu-
ment abandonné à la Prusse dans l'affaire des duchés et
L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES ^
dans la campagne de 1866 : second et plus impardon-
nable grief. Si l'Empire, dans le désir de recou^Tcr les
Provinces rhénanes, ne s'était pas volontairement tenu à
l'écart, s'il avait seulement insisté auprès de l'Italie pour
obtenir la neutralité, le désastre de Sadowa n'aurait pas
eu lieu. On s'en souvenait à Vienne avec amertume,
mais tout cédait au désir, au besoin de se venger de la
Prusse, et de ne pas être plus que jamais à la merci du
vainqueur de 1866.
En revanche, l'Italie, qui nous devait tout, qui n'exis-
tait que par nous, pour laquelle l'Empereur avait fait sa
première et dernière campagne, était pour nous par
ses sentiments, et pour la Prusse par ses intérêts. La
Prusse était l'ennemie du pape, dont nous étions les dé-
fenseurs; elle était Tenncmie naturelle de T Autriche,
qui avait été si longtemps l'ennemie de l'Italie et qui,
par la force des événements, devenait le point d'appui
de notre politique. Ainsi les intérêts italiens étaient de
plus en plus du côté de la Prusse. L'Espagne, trop
occupée chez elle, ne comptait pas en Europe. Les
petits États, avertis par le sort du Danemark et
par nos tentatives avortées contre la Belgique, ne
voyaient en nous qu'un danger. La France, si sympa-
thique par elle-même, était partout abhorrée ou re-
doutée, grâce au gouvernement qu'elle subissait.
On se dit aujourd'hui que la Prusse a trop de pou-
voir, qu'elle pèse d'un trop grand poids dans les affai-
res du monde, querinlérêt de tous est de nous soutenir
contre elle. Cela peut être : au début de la guerre, on
ne savait pas très-précisément de quel côté serait la vic-
toire. La France victorieuse paraissait aussi effrayante
204 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
que la Prusse victorieuse; elle aurait pris les Provinces
rhénanes, la Belgique, peut-être le Luxembourg. On
avait des raisous pour empêcher la guerre ; on en eut,
ne pouvant rempêcher, pour la localiser; mais on n'en eut
jamais pour choisir entre les belligérants. La bienveillance
de l'Europe n'allait pas plus loin que la neutralité. L'Em-
pereur, qui s'était une fois qualifié de parvenu, n'était
pas entré dans la famille des rois, et il était, par son
despotisme, l'horreur et l'effroi des peuples libres. Ainsi,
quand notre gouvernement a, malgré nous, déclaré la
guerre, il n'avait pas d'alliés, et il n'était pas digne
d'en avoir.
VIII
L'Empire ne peut mettre en ligne qu'un effectif égal à peine an
tiers des armées allemandes; ses cadres ne sont pas au com-
plet; 100,000 gardes mobiles seulement, sur 417,366, sont armés
et organisés; l'artillerie est, en partie, de Vancien modèle; la
moitié des fusils, soit 1,336,000, se chargent par la bouche; les
places fortes ne sont pas complétées au point de rue du tir des
armes nouvelles; les approvisionnements en vivres et effets d'bt-
billement sont très-insufiisants et très-mal répartis.
L*£urope était très-décidée à concourir à la paix, mais
à ne pas se mêler à la guerre. Une fois la guerre dé-
clarée, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes^
sur la valeur de nos soldats, sur Fexcellence de nos
préparatifs.
Cette question des préparatifs était la plus grande
préoccupation des esprits sérieux depuis le commen-
cement de la crise, c'est-à-dire depuis Sadowa. M. Magne,
qui souhaitait résolument la paix, mais qui, avec trop
206 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
de raison, regardait la guerre comme possible, et qui,
dans tous les caS; conseillant un langage ferme dans
nos relations avec l'Allemagne, voulait qu'on se mît
en état d'être écoutés, écrivait à l'Empereur, à la date
'du 20 juillet 1866: « Rien ne nous excuserait d'être
pris au dépourvu, au milieu de complications qu'il est
si facile de prévoir. » De son côté, M. Rouher, adressant
à l'Empereur, vers la fin de 1867, un Mémoire politique
où les difficultés de la situation sont habilement expo-
sées, après avoir démontré qu'il importe de reconstituer
le capital d'autorité accumulé dans les premières années
de l'Empire, et se demandant si, pour y parvenir, il y
avait lieu de courir le risque d'un casus belli avec l'Al-
lemagne, convient que ce serait un duel redoutable
dans l'état de notre armement, et qu'il ne serait pas
sage de l'afironter. « Faut-il réclamer la ligne du Hein
comme la limite contractuelle de la Confédération du
Nord? Il est de toute évidence qu'une pareille décla-
ration nous conduirait précipitamment, à travers des
incidents diplomatiques très-rapides, à la guerre avec
TAllemagne. Or, sommes-nous prêts? »
Il n'était pas nécessaire de faire de grandes recherches
pour constater que nous n'étions pas prêts à la fin de
1867; il suffisait de se rappeler l'histoire de l'expédition
du Mexique. Toute cette richesse, inutilement dépensée
à l'autre bout du monde, nous appauvrissait ici, nous
faisait de la sagesse une nécessité. Avions-nous employé
les deux années 1868 et 1869 à perfectionner nos cadres
et notre matériel, à compléter l'armement de nos places,
à organiser et à développer ïiotre effectif? Il serait in-
juste de méconnaître les efforts tentés par le maréchal
L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 207
Niel» pendant son court ministère; mais il n'était qu'au
début de la transformation de notre armement quand
la mort le surprit, et les réformes inaugurées par lui
dans l'effectif de l'armée ne pouvaient avoir une valeur
appréciable qu'au bout de plusieurs années. Non-seu-
lement on ne redoublait pas d'activité en 1870; mais le
principal ministre était d'un calme, d'une sérénité qui
ne permettent pas de penser que le gouvernement qu'il
dirigeait se livrât avec beaucoup d'ardeur à des prépa-
ratifs de guerre. Nous avons vu qu'il déclarait, le 30 juin
1870, qu'à aucune éfpoque le maintien de la paix n'avait
paru plus assuré, et que, pour appuyer par des faits
probants cette déclaration pacifique, il consentait à une
réduction de dix mille hommes sur le contingent, et à
une réduction proportionnée (treize millions) sur le
budget de la guerre.
A vrai dire, ce langage a de quoi surprendre, non seu-
lement parce qu'il fut cruellement démenti cinq jours
après, mais parce que les avertissements sur les projets
et les armements de la Prusse affluaient de tous côtés aux
Tuileries. On savait que des espions prussiens étudiaient
nos places fortes et la topographie des départements du
Nord-Ouest, qu'ils renseignaient la Prusse sur tous les
détails de notre armée avec la dernière exactitude, que
M. de Moltke visitait la frontière de France et en étudiait
les positions. Une importante lettre du général Ducrol,
retrouvée depuis dans les papiers des Tuileries, avait
fourni les informations les plus précises sur les inten-
tions de la Prusse. Nous avons la preuve que depuis plu-
sieurs années, il ne cessait d'avertir le ministre de la
guerre, et que l'intendant de la division qu'il commandait
208 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
à Strasbourg, M. Cumier de la Valette, avertissait de
son côté le directeur de radministration.
Voici ce que dit M. Cumier de la Valette dans sa dé-
position devant la commission d*enquète : c Le maréchal
Le Bœuf, dans un conseil de guerre tenu à Strasbourg, en
présence du maréchal de Hac-Mahon, au moment de l'en-
trée en campagne, me demanda l'état de nos approvision-
nements. Quand j'arrivai aux articles de campement»
aux ceintures de flanelle, je lui exposai la pénurie où
nous étions. II me dit : « Comment! "c'est à présent
» que vous venez me dire que vous n'avez pas ce qu'il
» vous faut? » Je lui répondis: a Monsieur le maréchal,
» depuis 1866 et 4868, je ne fais pas autre chose que de
» vous avertir, et j'ai pour témoin le général Ducrot,qui
» s'est associé à mes instances, — Il avait été prévenu de
tous les côtés. » Prévenu de l'insuffisance de notre ma-
tériel, prévenu de l'activité et de l'immensité des pré-
paratifs de la Prusse, on peut dire qu'il a volontaire-
ment fermé les yeux à l'évidence.
M. Benedetti explique, dans son livre déjà cité, que l'am-
bassade a toujours tenu le gouvernement au courant de
ce qui se passait de l'autre côté du Rhin. Dans la dis-
cussion du Corps législatif en 1867 et 1868, le gouver-
nement lui-même, s'appuyant sur les rapports que l'am-
bassade lui avait adressés, a exposé l'état des forces
militaires de la Prusse et soutenu qu'elle pouvait
déployer une armée de 1,300,000 hommes. Dans un
travail inséré au Moniteur, et qui a été attribué à l'Em-
pereur, toutes ces indications étaient détaillées.
La Prusse ne faisait pas mystère de ses armements
et de ses projets. M. de Moltke disait couramment
/
L EMPIilE N'EST PAS PRÊT 209
dans la conversation : « Quand nous aurons réuni dans
une seule province l'Alsace et le grand-duché de
Bade... » On vendait publiquement à Berlin des cartes
d'Allemagne où TAlsace et la Lorraine faisaient partie
du territoire allemand.
EnGn, en dépit de tout, on était tranquille aux Tui-
leries. Un Tétait aussi au ministère de la guerre. Un
intendant disait au directeur de l'Administration : « Nous
ne faisons aucun préparatif, et pourtant la guerre est
infaillible. » Et M. Blondeau lui répondait: « S'il y
avait quelque chose en l'air, je serais le premier à qui
le ministre en aurait parlé, et il ne m'a rien dit. »
Cela se passait en mai 1870. La candidature Hoh^a-
zollern nous prit dans cette tranquillité profonde; et
au bout de quelques jour^, sans avoir commencé aucune
concentration de troupes, les réservistes étant dans leurs
foyeps, la garde mobile n'étant pas convoquée, l'inten-
dance n'étant pas même prévenue, nous prenions l'ini-
tiative de la déclaration de guerre. Quand même nous
aurions été prêts, la Prusse, mieux organisée que nous
pour le passage du pied de paix au pied de guerre,
nous aurait nécessairement devancés de plusieurs se-
maines. Or, tout le monde le sentait, et la suite des
événements ne l'a que trop démontré, Tissue de la guerre
dépendait entièrement des premières journées. '
On parlait devant un des derniers ministres de l'Em-
pire de la force de Tarmée allemande. « L'armée alle-
mande? s'écria-t-il... Nous soufflerons dessus! » M. le
maréchal Le Bœuf, qui est un soldat, et un très-brave
soldat, ne parlait pas de l'armée allemande avec ce dé-
dain ; cependant il se croyait très-assuré de la battre.
14
SIO SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Dans la séance du 16 avril 1870, il vint, comme mi-
nistre de la guerre, conférer avec Ja commission du
Corps législatif chargée de préparer le budget de 1871.
A propos d'une économie proposée, un membre de la
commission exprima au maréchal les appréhensions qu'il
éprouvait pour le cas où la France devrait passer pro-
chainement de la paix à la guerre.
« La guerre! dit aussitôt le maréchal, je la ferai avec
plaisir comme soldat , c'est mon métier ; mais je suis
ministre, et malgré mon titre de ministre de la guerre,
je suis surtout partisan de la paix. Cependant soyez
tranquilles; si nous avions la guerre, ce serait avec la
Prusse. Eh bien! une guerre avec cette puissance ne
nous prendrait pas au dépourvu, je vous l'assure. Pour ne
parler que de ce qui est ma spécialité, l'artillerie, je vous
dirai que nous avons onze cents bouches à feu prêtes à
entrer en campagne. La Prusse en a treize cents ;. mais
sur ces treize cents, il n'y en a que quatre cents qui
soient de nouveau modèle , tandis que nos onze cents
pièces sont toutes du modèle nouveau le plus perfec-
tionné. Vous voyez que notre supériorité est grande.
Jamais nous n'avons été plus prêts. Depuis le maréchal
Niel, nos arsenaux regorgent de toutes choses. »
Cette parole du ministre de la guerre fit sensation ;
et si quelques économies furent ensuite décidées (réduc-
tion de 10,000 hommes sur le contingent et de 13 mil-
lions sur le budget), c'est parce qu'il y donna son com-
plet assentiment.
La veille de la déclaration de guerre, le maréchal Le
Bœuf répéta les mêmes assurances devant ses collègues.
Nous le savons par la déposition de M. le duc de Gra-
L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 211
mont et par celle de Tamiral Rigault de Genouilly, qui
était en mesure d'apprécier et de discuter les renseigne-
ments fournis par son collègue, et qui s'en déclara sa-
tisfait, parce qu'il tenait surtout à l'armement, dit-il, et
qu'il était moins préoccupé de l'infériorité numérique.
Quand le maréchal Le Bœuf affirma à ses collègues,
dans le conseil du 14 juillet au soir, où la guerre fut
décidée, « que nous étions prêts, et que nous ne l'avions
jamais été davantage, » et quand, le lendemain, il le
jura sur l'honneur aux membres de la commission du
Corps législatif, il parlait à des auditoires faciles à con-
vaincre. Non-seulement les ministres, non-seulement la
majorité du Corps législatif, mais nous-mêmes, membres
de l'opposition, nous regardions sincèrement notre ar-
mée comme la première du monde. Je désire n'être pas
taxé de témérité si j'ajoute que, même après nos mal-
heurs, je n'ai pas changé d'avis. Mais la première armée
du monde a besoin d'être bien approvisionnée, et surtout
bien commandée. Il faut en outre qu'elle ne soit pas
trop inférieure en nombre à Tennemi qu'elle a devant
elle.
Le maréchal annonça donc au conseil qu'à la date du
1" juin 1870, nous avions, disponibles pour un service
de guerre, c'est-à-dire défalcation faite des non-valeurs
et des déficits permanents, 492,S8S hommes; qu'après en
avoir mobilisé 330,000, il resterait 50,000 hommes pour
l'Algérie, 6,S00 pour Civita-Vecchia, et 86,083 pour l'in-
térieur (auxquels on pourrait ajouter plus tard les 73,000
recrues de la classe de 1869, armée de terre), soit en tout,
pour les divers services en dehors des 330,000 hommes
mobilisés, 142,383 hommes. L'effectif général de la garde
212 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
mobile à la même date (la classe de 1809 non comprise)
était de 417,366 hommes. Mais cet effectif n'existait
guère que sur le papier, à Texceptioii de 120,000 hom-
mes habillés et encadrés, savoir: 100,000 d*inf'anterie
et 20,000 d'artillerie, qu'on pouvait utiliser sur-le-champ.
Il y avait donc lieu de compter qu'on entrerait en cam-
pagne avec 330,000 hommes de troupes réglées et
120,000 mobiles. Toutefois, pour tenir compte des dé-
ficits à prévoir, b maréchal ne promettait que 300,000
hommes de troupes réglées et 100,000 mobiles. Il se di-
sait en état d'opérer la concentration de 230,000 hommes
dans le délai de quinze jours: il lui fallait trois semaines
pour arriver à 300,000 hommes.
Comme armement, il déclarait 3,294 canons, munis
de leurs caissons et de leurs affûts, s^avoir, 2,607 ca-
nons de 4 rayés de campagne, 497 canons de 12 rayés
de campagne, et 190 canons à balles, ou mitrailleuses;
plus 1,007,000 chassepots, c'est-à-dire 1 1/2 par homme,
sans compter la production courante des manufactures
d'armes; 342,113 fusils transformés, excellents pour les
troupes de rempart (le général Dejean avait môme af-
firmé, a la séance du 21 juillet, que nos fusils à taba-
tière étaient supérieur^ à l'arma» prussienne); 1,266,000
fusils rayés d'infanterie et 70,000 fusils de dragons se
chargeant par la bouche; total, 1,349,113 fusils se
chargeant par la culasse et 1,336,000 fusils se chargeant
par la bouche. Nous avions en outre 113,000,000 de
cartouches pour chassepots, 93,000,000 pour fusils
transformés, 73,000,000 pour fusils se chargeant par
la bouche ; 388,366 coups de canon, 3,800,000 car-
touches pour mitrailleuses, et une réserve de pou-
L'EMPIRE N'EST; PAS PRÊT il3
dre en barils montant à 11 millions de kilogrammes.
Enfin, en faisant rentrer de chez les laboureurs 17,000
chevaux pour le train et Tartillerie, et en versant dans
la cavalerie 23,000 chevaux de gendarmerie, on devait
porter tous les escadrons de guerre à 110 chevaux
avant la tin du mois de juillet.
Cette situation paraissait en effet respectable, malgré
le nombre évidemment insuffisant des chassepots (1 1/2
par homme) ; mais il restait à comparer et à vérifier.
M. de Moltke, dans son livre sur la guerre de 1870,
évalue les forces des Allemands à 1,208,089 hommes,
2S0,373 chevaux et 2,022 canons. Les Allemands sont
entrés en France, au début, avec 4S0,000 hommes. Ils
étaient 5S0,000 en octobre, 630,000 en janvier. Il est
entré en tout 900,000 hommes, dont 200,000 environ
ont été tués, blessés, ou sont morts de maladie,
« Ils ne devaient pas avoir plus d'un million d'hommes
au début, dit le maréchal F^e Bœuf; ils ne devaient pas
pouvoir mettre plus de 300,000 hommes en bataille, ou
400,000 si, comme nous Tespérions, l'attitude de cer-
tains États les obligeait à garnir leurs frontières. »
On voit que nous n'étions exactement renseignés ni
sur les dispositions de l'Europe, ni sur la force réelle de
TAllemagne. Ou plutôt, nous étions renseignés sur l'é-
normité de c^ttc force (voir les lettres de M. Ducrot, le
livre de M. Benedetli, etc.); mais, outre que nous ne
tenions pas un compte suflisant des informations qu'on
nous adressait, nous n'arrivions pas à déterminer les
chiffres avec précision, parce que le service des espions
militaires, organisé en Prusse d'une façon supérieure,
était presque nul chez nous. Le général Ducrot s'en
Î14 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
plaignait déjà en 1868, dans la lettre que j*ai citée. Nous
eûmes la même légèreté et la même imprévoyance pen-
dant la guerre, pour tout ce qui concerne le service des
éclaîreurs. L'ennemi connaissait nos roules, nos situa-
tions» nos forteresses, nos effectifs, notre matériel, aussi
bien et souvent mieux que nous ; mais nous ne savions
que peu de chose de ses forces et rien de ses mouve-
ments. Il y avait comme un parti pris de ne pas se soucier
d'être éclairés. Les renseignements avaient beau s'accu-
muler, le gouvernement était résolu à ne pas entendre.
On ne pouvait toutefois ignorer que c'était la nation
allemande tout entière qui marchait contre nous; qu'elle
avait depuis soixante ans mis toute son activité à per-
fectionner ses lois militaires, son armement; à remplir
ses magasins, ses arsenaux, à préparer ses plans jusque
dans les détails les plus minutieux, tandis que nous
étions obligés de tout improviser, et que nous n'avions
fait aucun préparatif contre cette avalanche.
Ce qui explique peut-être l'étrange confiance du mi-
nistre de la guerre, c'est qu'il se préoccupait unique-
ment de la première journée. Il ne voyait pas au delà.
L'ennemi, culbuté le premier jour, devait se retirer en
désordre, poursuivi par nos soldats victorieux, qui ne
lui laisseraient ni le temps ni les moyens de se refor-
mer en ligne de bataille. C'était là toute la stratégie de
notre ministre de la guerre.
« Nous serons infailliblement vainqueurs le premier jour,
et nous n'avons pas besoin de nous préoccuper du second. »
Nous n'avions pas calculé plus profondément ni plus
sagement pour la campagne d'Italie. M.Wolf, intendant
général, a dit à la commission d'enquête :
L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT M5
« L'exemple de la guerre d'Italie a été fatal. Pour
cette campagne, rien n'avait été prévu, et la concen-
tration des troupes s'était faite avec un décousu déplo-
rable; cependant le succès de nos armes a été complet.
Ce succès, rendu possible par des circonstances excep-
tionnelles et les hésitations des Autrichiens, ne peut
justifier notre imprévoyance en 1870. »
Ce témoignage n'est pas isolé ; l'intendant général
Priant exprime une opinion absolument semblable :
« L'armée d'Italie est partie par pièces et par mor-
ceaux; nous avons été plus heureux que sages. C'est
notre canon modèle qui nous a donné un très-grand
avantage; mais nous étions désorganisés, nous arrivions
à la queue-leu-leu, ne sachant où aller. »
Le général Trochu déclare qu'en Crimée, en Italie,
au Mexique, nous avons constamment côtoyé la défaite.
Il résulte de ces témoignages d'hommes très-compé-
tents que nous avons été vainqueurs en Italie par
hasard, et que nous comptions sur les mêmes chances
heureuses en 1870. Nous avions presque érigé Timpré-
voyance en système. M. Blondeau, le confident du
ministre, déclare qu'on croyait franchir la frontière
très-rapidement. L'amiral Rigault de Genouilly, en con-
venant de notre immense infériorité numérique, dans
sa déposition devant la commission d'enquête, ajoute
qu'il ne s'inquiétait pas trop de cette infériorité, parce
qu'on ne pouvait jamais ranger de part et d'autre en
bataille plus de 300,000 hommes, et que nous serions
par conséquent, le premier jour, à égalité de nombre.
S'il y avait une infériorité, elle serait peu considérable .
Et que nous importait une différence de quelques mil-
216 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
liers d'hommes avec une armée comme la nôtre! Nous
serions nécessairement vainqueurs, et une grande vic-
toire déciderait de toute la campagne.
En étudiant bien les paroles de M. le maréchal Le
Bœuf; il est aisé de se convaincre qu'il n'a pas cal-
culé autrement, qu'il n'a eu aucune préoccupalion du
lendemain. Cette insouciance, que l'événement rend
cruelle, me rappelle un des épisodes du siège. Les
journaux démagogiques disaient, le jour de la grande
sortie : « Le peuple marche, donc nous serons vic-
torieux. » De même, le maréchal Le Bœuf : « C'est
l'armée française, donc, etc. » FI croit que nous sommes
au complet pour le matériel, c'est une erreur; il
s'exagère notre effectif; mais tout en se l'exagérant,
il ne va pas jusqu'à nous croire égaux aux Allemands.
Au fond, il connaît très-bien notre infériorité numé-
rique. 11 ne pouvait pas se tromper, et il ne se trompe
pas sur ce point. D'où vient donc son assurance?
Car enfin il prophétisait à courte échéance; il sen-
tait nécessairement que , si l'événement lui donnait
un démenti, il était perdu. Son erreur prenait sa
source dans ce raisonnement, que tous les Français se
faisaient plus ou moins, et qui n'est pas pardonnable
dans un sous-lieutenant, encore moins dans un général
et un ministre : « L'armée française ne peut être vain-
cue. » C'est identiquement le raisonnement de M. Félix
Pyat, qu'on a trouvé, à bon droit, si extravagant :
(c Le peuple marche, donc, etc. »
Partant de là, M. le maréchal Le Bœuf affirme
qu'après la première victoire, qui ne peut nous man-
quer, l'ennemi sera désorganisé et démoralisé; que
L EMPIRE N'EST PAS PRÊT 217
l*£urope, bienveillante mais hésitante au début de la
guerre, viendra aussitôt en aide au victorieux, et impo-
sera la paix, ou nous aidera à la conquérir et à en
dicter les conditions. Voici ses propres paroles : « Je
dois dire que, malgré la différence numérique qui de-
vait exister entre les deux armées opposées, espérant
la neutralité armée de la part de diverses puissances,
confiant surtout dans la valeur de notre armée et
dans l'élan national , espérant aussi que Ton arrive-
rait à temps pour prendre une offensive qui a été la
base de tous nos calculs, je comptais sur un premier
succès, qui aurait certainement décidé une partie de
l'Europe à se prononcer ouvertement pour notre cause,
qui était la sienne. » Est-ce clair? Quand on disait que
nous étions prêts, cela voulait dire, en réalité, d'api'às
la déclaration même de l'ancien ministre de la guerre,
que nous étions prêts à livrer une première bataille
avec 300,000 hommes contre 400,000; que nous comp-
tions dans cette journée sur une victoire éclatante, et
le lendemain sur Fappui de l'Europe ; que nous nous
tirerions heureusement de la guerre. à cette double con-
dition; mais que, si l'une ou l'autre nous manquait,
nous étions perdus : au fond, le maréchal pensait cela;
et c'est sur sa parole, c'est sur les renseignements qu'il
a fournis, que les ministi*es du 2 janvier se sont appuyés
lorsque, dans la soirée du 14 juillet, ils ont pris la
résolution de déclarer la guerre.
Ces renseignements mêmes, que le ministre tirait de
ses bureaux, il aurait fallu les vérifier; il est vrai qu'il
était trop tard : on était réduit à jouer la vie d'un
demi-million d'hommes et le sort de la France sur ces
.218 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
affirmations. Le maréchal donnait au conseil les chiffres
portés sur les registres; il répétait complaisamment la
déclaration des comptables , sans rechercher si nous
avions dans les régiments et en magasins ce que nous
avions sur le papier. C'est l'histoire du prince de Polignac
en 1830. On lui demandait quelles forces il y avait dis-
ponibles à Paris ; il prit les états d'effectif et répondit :
a 40,000 hommes. » Le maréchal Marmont ne disposa
en réahté que de 20,000 hommes. Le maréchal Le Bœuf
ne fut pas plus attentif que M. de Polignac, et il n'eut
personne auprès de lui pour l'avertir. Les rapports de
la commission d'enquête et ceux de la commission des
marchés jettent sur tout cela une triste lumière. On y
trouve la preuve de -bien des erreurs de fait, de bien
des prévisions téméraires. Dans la séance où M. Le
Bœuf a été entendu, un membre delà commission d'en-
quête, M. de Vinols, lui a signalé sur-le-champ une
erreur de fait. Il s'agissait d'un détail d'habillement.
Le maréchal affirmait; sur la foi des écritures, que nous
avions, au début de la guerre, 2,246,417 paires de sou-
liers en magasin, toute la troupe et les mobiles étant
d'ailleurs équipés. « Mais, répond M. de Vinols, c'est
surtout de chaussures que les mobiles ont manqué ; dans
certaines localités, on leur a fait des chaussures avec
des semelles de carlon; si vous admettez que ce chiffre
fût réel, qu'ont pu devenir ces deux millions de chaus-
sures? » Le maréchal répond que la plupart des maga-
sins étaient situés dans les places investies : à Metz, à
Strasbourg, et principalement à Paris.
C'est déjà une grande faute d'avoir ainsi disposé les
approvisionnements. Mais est-il bien établi que les chif-
L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 219^
frcs ont été constamment tenus à jour? que, par exem-
ple, on n'a pas essayé de cacher, par des évaluations
inexactes, le déficit résultant de l'expédition du Mexi-
que? A Lyon, où nous devions avoir 80,000 paires de
souliers, d'après les écritures, nous n'en avions en réa-
lité que 36,000. Il était si difficile de constater les exis-
tences, qu'un intendant avait inventé un curieux moyen
de vérification . Il faisait transporter d'une ville à une
autre tout un fonds d'approvisionnement, sans nécessité.
Le comptable expéditeur pouvait être suspect, mais le
destinataire ne l'était pas, puisqu'il demeurait chargé et
responsable de la totalité des objets portés sur ses récé-
pissés. Le procédé parait infaillible; il est passable-
ment dispendieux. Le fait seul d'y avoir recours dé-
montre qu'il ne faut pas avoir une foi aveugle dans les
bordereaux et les récolements.
Je prends le point le plus important, l'effectif : nous
allons voir qu'il ne fallait pas se fier légèrement aux
déclarations officielles. Dans la discussion du con-
tingent pour Tannée 1871, M. Thiers avait affirmé
que la moyenne de nos régiments était de 1,S00 hom-
mes : « M. le ministre pourrait vous dire que les
régiments ne sont pas de plus de 1,500 hommes au-
jourd'hui. » Le ministre de la guerre répond : « C'est
>Tai. » Le général Frossard, en rendant compte de
ses opérations pendant la campagne, dans une pu-
blication autorisée par le ministre, dit qu'il n'avait que
1,350 hommes par régiment; et M. Priant, intendant
général, porte ce témoignage précis et motivé : t Je
savais parfaitement, par l'inspection que je venais de
passer, que nous n'avions que 50 à 65 hommes par
Î20 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTE3IBRE
compagnie, ce qui représente un effectif de 12 à 1,300
hommes par régiment. 9 Cependant le maréchal affirme
que la moyenne, pour le 2** corps, était de 1,721, après
les pertes subies à Saarbrûck et à Spickeren; et il ei-
plique cette contradiction par cette raison que l'arrivée
des détachements de réservistes aurait grossi les effec-
tifs primitifs. Je crains que ce ne soit une conjecture
plutôt qu'un fait ; car, tout au contraire, les réservistes
ne rentraient pas ; M. l'amiral Bigault de Genouilly le
dit dans sn déposition, en parlant des hommes en
congé renouvelable : « Il paraît même qu'on n'a été
réduit aux chiffres obtenus que parce que les hommes
en congé renouvelable n'ont pas rallié en temps
utile, et cela a été une grande pierre d'achoppement
aux premières opérations de la guerre. » La différence
entre l'effectif réel et l'effectif inscrit ne tiendrait-elle
pas à ce qu'on a fait figurer dans les effectifs les
hommes appelés et encadrés qui n'avaient pas encore
rallié? Il ne faut pas oublier que les plus honnêtes
gens du monde voient quelquefois ce qu'ils désirent voir.
Ceux qui étaient chargés d'organiser l'armée ont intérêt
à dire et à se persuader que nous étions prêts, tandis
que ceux qui ont dirigé les opérations de guerre,
et nous-mêmes, comme patriotes, nous avons intérêt
à soutenir que les préparatifs ont été insuffisants ou
nuls. Tout concourt à démontrer que cette dernière
opinion est la véritable. Et, circonstance digne de re-
marque, les intendants sont d'accord avec les généraux
pour constater et pour déplorer notre dénûment. Les
généraux disent : « Nous n'avions rien, on n'avait rien
prê\'u. » Et les intendants répondent : « Nous n'avions
L'EMPIRE N EST PAS PRÊT 221
rien pu préparer; nous n'avions reçu aucun ordre.
Trois jours avant la déclaration de guerre, aucun de
nous ne savait que la guerre dût avoir lieu. »
D'après le maréchal Le Bœuf, nous aurions eu au
commencement des hostilités 2,685,000 fusils, dont
moitié environ se chargeant par la culasse. Mais tout le
monde se rappelle que les fusils nous manquaient dès
le premier moment, et que, dans le cours du mois de
juillet, le gouvernement impérial refusait d'armer les
gardes nationales. Ëtait-ce par raison politique, comme
le prouvent à l'égard de certaines localités des dépêches
qui ont été retrouvées... — « L'armement des gardes na-
tionales pourrait devenir un gros danger, » — ou,
comme il le disait, faute de ressources suffisantes?
Cette dernière allégation serait difficile k soutenir si
nous avions possédé réellement les 2,685,000 fusils que
le ministre de la guerre trouvait dans les bordereaux
de son service administratif. Ce n'était pas suffisant
pour soutenir la guerre; mais c'était suffisant pour
l'entrée en campagne. Les achats et la production des
ateliers auraient fait le reste. La vérité est qu'on a grossi
le nombre des fusils bons à servir en y faisant figurer
les armes de rebut. Autre chose : pour arriver au chif-
fre de 110 chevaux par escadron de guerre, M. le ma-
réchal Le Bœuf dit que la gendarmerie a versé dans la
cavalerie 25,000 chevaux. Ce versement a-t-il été fait?
Ces chevaux étaient-ils propres à un service de guerre?
Il dit aussi que les laboureurs ont rendu 17,000 che-
vaux au train et à l'artillerie; il est certain qu'ils les
avaient ; est-il également sûr qu'ils les ont rendus? Aux
termes des conventions, ces chevaux leur appartiennent
222 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
après sept ans de nourriture. Pour les canons, M. le
maréchal a un chiffre devant la commission du Corps
législatif, et un autre devant la commission d'enquête.
On comptait surtout sur les mitrailleuses; ces engins/
d'une valeur contestable, devaient tout emporter, tout dé-
cider. On fut consterné quand on apprit que le secret
avait été mal gardé. On écrivit dans les premières dé-
pèches comme pour annoncer un malheur inattendu
€t irrémédiable : « L'ennemi avait des mitrailleuses. »
Voici enfin, parmi les opinions émises par le maréchal
à diverees reprises , une assertion qui aurait grand be-
soin d'être contrôlée. Il aflirme, le 14 juillet, au conseil
des ministres , qu'il aura mobilisé 2oO,000 hommes en
quinze jours, et 300,000 hommes en trois semaines;
qu'il mettra en outre à la disposition du général en clief
100,000 gardes mobiles. Il fallait autrefois deux ou trois
mois pour effectuer cette opération. Lui-même n'était
pas aussi sûr qu'il le disait de réussir dans un délai de
vingt et un jours, car nous le voyons insister avec rai-
son, avant la déclaration de guerre^ pour obtenir la li-
berté de commencer la mobilisation. Le 13, comme on
la lui refusait, il parla de se retirer. L'Empereur fut
obligé de lui écrire pour l'empêcher de donner sa de-
mission. Il avait donc promis d'avoir en ligne, le 1" août,
250,000 hommes de troupes régulières, et 300,000 le
7 août, auxquels il devait encore joindre 100,000 hom-
mes de garde mobile. La garde mobile, dans ces premiers
temps, ne fut qu'un embarras. L'Empereur; qui, pen-
dant le temps qu'il fut général en chef, ne cessa de con-
sulter le ministre et les généraux par des télégrammes,
demandait si on ne pourrait pas utiliser ces jeunes gens
L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 223
en les versant dans les régiments de ligue à raison de
100 hommes par bataillon. Il ne faut pas les considérer,
au début de la campagne, comme capables d'un service
actif. Le fait est que nous n'avions dans Tarmée du Rhin
qu'un effectif de 243,000 hommes, d'après les constatations
du ministère de la guerre invoquées par le maréchal Le
Bœuf. Ce chiffre, inférieur au chiffre promis, ne contient»
il aucune non-valeur? Tous les soldats inscrits étaient-ils
présents et en état d'aller au feu? L'intendant général
Priant, dans sa déposition devant la commission d'en-
quête, traite de chimérique la prétention de réunir d'une
façon sérieuse une armée de 230,000 hommes en quinze
jours, surtout quand on n'a pris à l'avance aucune me-
sure pour les vivres, les effets de campement et d'habil-
lement, les voies de transport, etc. Le général Vinoy,en
rendant compte de la formation du 13® corps à laquelle
il à présidé, dit qu'il y avait des bataillons de 1,200
hommes, d'autres de 300. Un bon régiment d'infanterie
de ligne partait avec un cadre de 62 officiers pour trois
bataillons, tandis que les régiments démarche n'avaient
au début que 25 ou 30 officiers en moyenne. Les cadres
inférieurs n'étaient pas mieux constitués en sous-officiers
et caporaux. L'instruction était très-défectueuse. La plu-
part des nouveaux arrivants n'avaient jamais tiré à la
cible avec le fusil chassepot, dont ils connaissaient à
peine le maniement; tous ou à peu près tous ignoraient
absolument le service en campagne.
Ces vices d'organisation, signalés par le commandant
du 13® corps, avaient pu être moins frappants pour les
huit corps d'armée de première formation ; mais on re-
trouvait partout la trace de cette effrayante improvisa-
224 SOUVENIRS DU QUATRE SE?TE3IBRE
tioij. Presque tous les régiments, complétés à la hâte,
manquaient d*unité et de cohésion. L'Empereur lui-même
reconnut qu'il avait été trompé, non-seulement sur le
calcul du temps nécessaire à la mobilisation et à la con-
centration des troupes, mais sur les états de situation.
Il s'en aperçut nécessairement aussitôt qu'il fut au mi-
lieu de l'armée. Les plaintes lui arrivèrent de toutes
parts; il aurait eu surtout besoin d*un bon conseil et
d'une volonté ferme ; il ne sut que se plaindre à son
tour. L'accent même du commandement lui manquait.
Voyant que les mobiles réunis au camp de Châlons
étaient sans instruction et sans discipline, il eut l'idée,
qu'il soumit au ministre de la guerre, de les verser dans
les régiments réguliers, à raison de 100 hommes par
J)ataillon. Il adressa le 31 juillet au comte de Palikao ce *
télégramme assez étrange venant d'un général en chef :
« On dit qu'il y a dans les dépôts beaucoup d'hommes
qui pourraient rejoindre. Faites-les mettre en marche par
compagnies ou par bataillons de marche. La Corse d'ail-
leui's peut fort bien, ce me semble, rester sans garnison. »
On a trouvé aux Tuileries après le 4 Septembre une
partie des télégrammes adressés par les généraux au
ministre de la guerre ; il y avait toujours un double
pour l'impératrice. Beaucoup de ces télégramuies étaient
restés à Saint-Cloud ; ils ont été publiés à Berlin ; beau-
coup avaient disparu ; beaucoup avaient été lacérés et
leurs débris jonchaient le sol. Parmi ceux qu'on a pu
retrouver et lire, il y en a de douloureusement instruc-
tifs sur l'état de désarroi où se trouvait notre armée.
Un général de brigade arrive à Belfort, où il est en-
voyé. Il écrit de là : « Suis arrivé à Bi*lfort; pas trouvé
L'EMPIRE N^EST PAS PRÊT Sttô
ma brigade; pas trouvé général de division; que doi»-je
faire? sais pas où sont mes régiments. »
Le même malheur est arrivé au baron Schmitz,
nommé intendant d*un corps d'armée qu'il n'a jamais
pu trouver. M. l'intendant général Blondeau a expliqué,
devant la commission d'enquête, le mésaventure de
M. Schmitz. « Il n'a jamais pu trouver son corps, at-
tendu qu'il n'a jamais existé, d Le même M. Blondeau,
qui était directeur de l'administration, s'est chargé de
nous donner la raison de ces chasses-croisés entre les
troupes et leurs commandants, a La grosse affaire en
1870, c'est que les projets ont varié tous les jour?, et
souvent plusieurs fois dans la même journée, d II dit
ailleurs : « Je citerai le 6« corps, qui avait reçu Tordre
de se rendre du camp de Cbâlons à Nancy, qui, arrivé
à Nancy, a reçu l'ordre de rétrograder sur le camp de
Châlons, et qui, à peine de retour à Châlons, a dû se
porter sur Metz, où il n'est arrivé qu'en partie, ayant
été coupé à Frouard. » Ailleurs il nous apprend que la
cavalerie a été formée de cinq ou six manières diffé-
rentes, depuis le IS juillet jusqu'au 15 août.
L'argent, les vivres, les armes, l'habillement, tout
est mal réparti, insuffisant, de mauvaise qualité. « Pas
d'argent à la recette générale, — pas d'argent dans la
caisse des corps. » Le maréchal Canrobert télégraphie
de Châlons, où les blessés des divers corps d'armée
affluent, qu'il n'a ni marmite, ni gamelles, ni sacs de
couchage, ni assez de chemises, ni assez de chaussures.
A Metz, on n'a ni sucre, ni café, ni riz, ni eau-de-vie,
ni sel, peu de lard et de biscuit, c Expédiez d'urgence
un million de rations. » A Mézières et à Sedan, ni
15
116 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
biscuits ni salaisons. A Verdun, point très-important,
tout fait défaut : sucre, eau-de-vie, café, légumes secs,
Tiande fraîche. Les intendants sont partout aux abois.
Pas d'ouvriers, pas de soldats du train, pas de tentes-
abris, pas de voitures, pas de gilets de flanelle. L'un
d'eux se plaint que les habits des soldats sont en lam-
beaux. L'intendant du 6* corps écrit : « L'intendant en
chef me demande 400,000 rations de biscuit et de vi-
vres de campagne. Je n'ai pas une seule ration de bis-
euit ni de vivres de campagne. » On n'a pas non plus
de farine, pas d'avoine, pas de boulangers. Un corps de
20,000 hommes arrive avec 18 boulangers. L'Empereur
voit de ses yeux la détresse générale, à laquelle les
rapports de M. Le Bœuf ne l'avaient pas préparé ; il s'en
émeut. Peut-être se rappelle-t-il le mot d'un vieux gé-
néral de la République:* «Mes lapins n'ont pas de pain;
sans pain, pas de lapins ! » Il écrit au ministre : « Je
vois qu'on manque de biscuit et de pain pour la troupe. r>
On n'était pas mieux pourvu pour les blessés ; on n'a«
vait ni infirmiers, ni caissons, ni cantines, ni moyens
de transport. Partout on réclamait des munitions, des
armes, et partout inutilement. « Pas de revolvers dans
les arsenaux; — les cartouches pour mitrailleuses
n'arrivent pas; — les détachements qui rejoignent ar-
rivent sans cartouches; — nous n'avons point d'ai-
piilles de rechange pour les fusils; point de caoutchoucs
obturateurs de réserve; nos canons sopt hors de service
par suite d'une âme élargie ; — ils sont engerbés, dé-
pourvus de matériel roulant; — nous n'avons qu'un
vétérinaire pour les 20 batteries du 6® corps. ^ Ce sont
les plaintes de l'armée au ministre. Le ministre, de son
L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 22T
côté, écrit au major général : « Thionville en état de
siège demande des renforts. La garnison devait être de
4,000 à 8,000 hommes ; elle n'en a que 1 ,000, dont
600 mobiles, 90 douaniers et 300 cavaliers ou artilleurs
non instruits. » Strasbourg s'est trouvé un moment
presque sans garnison, 1,800 à 2,000 hommes; le préfet
dit : quelques centaines d'hommes. La place était à la
merci d'un coup de main. C'est par hasard que le ré-
giment de pontonniers y est resté et a renforcé cette
garnison tristement insufiSsante. Les bévues étaient
nombreuses. Dans une place où on n'adressait pas de
vivres, on faisait porter assez de drap pour habiller dix
fois la garnison. Sur 800 colliers restant à Saint-Omer,
800 se trouvent trop étroits pour être employés, a II y a
à Douai 1,700 colliers, dont un tiers sont dans le même
cas. On a bien envoyé l,âOO harnais à Saint-Omer,
mais on a oublié les selles et les accessoires. Le dépôt
envoie d'énormes paquets de cartes inutiles, et pas une
carte de la frontière de France. » La mobile surtout
était abandonnée, manquait de tout, d'armes, de muni-
tions, de vêtements. A Épinal, 6,000 mobiles sans
armes. Â Langres, 400 fusils, 6^000 mobiles. A Évreux :
a La mobile n'a pas un fusil. Son esprit est excellent,
mais elle demande des armes. Il est inouï qu'elle
n'en ait pas. )> Sur les 18,000 mobiles qui étaient au
camp de Châlons, vers le milieu du mois d'août, 8,000
étaient sans fusils, 8,000 pourvus d'armes anciennes,
2,000 seulement avaient des chassepots : a Troupe
vouée, en cas d'attaque, dit le général Trochu, à une
afireuse débandade et à une destruction certaine. » 11
faut mettre un terme à ces citations. U est clair que
1228 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
le ministre s'est absolument trompé en disant que nous
étions prêts; qu'il n'a rien étudié et rien prévu; qu'il
n'a chargé personne d'être prévoyant à sa place. C'est
encore M. Blondeau qui résume la situation : « Le ma-
réchal, qui n'a cru à la guerre que quand elle a été dé-
clarée, n'a pas eu le temps de raisonner sur les détails.»
Nous ne pouvions mettre au début que 240 à 350,000
hommes en ligne. Nos mobiles n'étaient ni instruits ni
aguerris. Ils étaient très-insuffisamment encadrés. Ils
n'avaient à aucun degré l'esprit militaire. C'était cette
jeunesse française, courageuse et indisciplinée, dont
M. Le Bœuf a si bien dit: « qu'elle aime la poudre, et
qu'elle n'aime pas la caserne. » Nous n'avions pas assez
de fusils; notre artillerie était arriérée; tous les efforts
s'étaient concentrés sur la mitrailleuse, arme meurtrière,
mais d'une portée restreinte. Nous avions refusé dédai-
gneusement le canon Krupp. Nos places n'étaient ni
armées, ni complétées en vue de la nouvelle portée des
armes de guerre. Nos emmagasinements de toutes sortes
étaient défectueux; la moitié du nécessaire nous man-
quait ; le reste était dispersé à d*énormes distances, ce
qui produisit immédiatement l'encombrement des voies
de transport. Tout démontre d'une façon irréfragable
que, si on s'est montré incapable une fois la guerre
déclarée, on a été fou en la déclarant. La conscience
juste de notre situation aurait dû nous rendre la plus
pacifique des puissances, et non la plus téméraire.
IX.
L'Empereur, qui a déclaré la guerre sans motilis sérieux et avant
d'être prêt à la soutenir, désorganise notre armée en la divisant
et en la dispersant, se charge lui-même du commandement, mal-
gré son ignorance, s'entoure ds généraux de cour, de favoris,
entre en campagne sans avoir de plan arrêté, n*a prévu aucun
revers, change incessamment d'avis, et fait plus pour notre
ruine, par son incapacité, que les généraux étrangers par leur
expérience et leur talent.
La guerre avait été déclarée du haut de la tribune
française le 18 juillet. Elle le fut officiellement à Berlin
par le représentant de la France, le 19. L'Empereur,
qui d^abord avait ajouté foi aux déclarations du maré-
chal Le Bœuf, croyant que tout était prêt, voulait par-
tir aussitôt. Le ministre demanda deux jours, puis quatre.
L'Empereur ne partit que le 28, un peu découragé par
ces i*etards, dont il entrevoyait la cause. Sa proclama-
tion, datée de Metz, parle d'une guerre longue et pé-
-230 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
nible. Il n'avait pas eu ce ton avant l'expédition de
Crimée et la guerre d'Italie. Le maréchal Le Bœuf,
•celui-là même qui vient de dire : a Nous sommes
prêts Dy sera son major-général. Un décret confère la
régence à l'impératrice. Il y aura huit corps d'armée
(on en créa plusieurs autres bientôt après) : trois se-
ront commandés par des maréchaux, Bazaine, Mac- .
Hahon, Canrobert; quatre par des aides de camp, dont
quelques-uns n'ont jamais commandé de corps nom-
breux ; le général Ladmirault est le seul chef de corps
•de la première formation qui soit pris en dehors des
services de cour. Le 29, TEmpereur, qui est à Metz avec
son filSy prend officiellement possession du commande-
ment général.
Sa première faute est de compter sur lui-même après
l'expérience faite en Italie. N'avions-nous donc pas un
^ul officier connaissant les éléments du métier de la
guerre, et fallait-il, dans un moment pareil, pousser
jusqu'aux dernières limites les conséquences du priq-
<;ipe monarchique, en remettant le sort du pays en des
mains inexpérimentées et incapables ? Le nom du ma-
réchal Le Bœuf, que l'Empereur prenait pour doublure
en qualité de major-général, n'était pas fait pour ras-
surer. C'était un bon officier d'artillerie qui n'avait
jamais commandé en chef. La France, sur Tunique
garantie de sa parole, jouait cette terrible partie ; et
•c'est encore sur lui, et sur un général de parade,
qu'allait rouler la conduite des opérations ! Que signi-
fiait cette division en huit corps d'une armée dont on
ne pouvait envisager sans effroi l'énorme infériorité
numérique ? Avait-on cherché à multiplier les comman-
INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT S»
déments pour satisfaire un plus grand nombre d'ambi-
tions ? Oh faisait plus que diviser Tannée ; on l'épar-
pillait de Thionville à Belfort, rendant ainsi ruaité
d'action impossible. Le même vice se manifestait dans
la disposition intérieure des différents corps, dont les
divisions, et souvent les brigades, étaient isolées, placées
à de grandes distances Tune de Fautre et hors d'état de
se porter secours. La faiblesse inouïe du plan de cam-
pagne éclatait dans tous ces arrangements, en même
temps que le désarroi de tous les services administratiis
donnait un démenti accablant aux promesses de
H. Le Bœuf.
Et malgré tout, tant est vivace l'orgueil national, et
tant était fortement établie la réputation de bravoure et
de solidité de nos troupes, on s'attendait à des victoires.
Même au dehors, même en Prusse, on croyait que notre
premier coup serait redoutable. Dans l'attente générale,
la première nouvelle apportée par le télégraphe fut la
prise de Saarbrûck. Le bulletin constatait la présence
de l'Empereur et de son fils dans l'armée. Le prince
impérial avait gardé un sang-froid admirable; il avait
ramassé sur le champ de bataille une balle morte ; il
avait fait pleurer de vieux soldats! On sourij; un peu
de ces enfantillages ; on n'en fut pas moins réjoui de la
prétendue victoire. Personne ne se demanda si ce n'était
pas une parade plutôt qu'une campagne, si la position
était importante, si Saarbrûck n'était pas une ville ou-
verte. D'audacieux mensonges répandus le lendemain,
peutr-être par des spéculateurs, peut-être par des
agents prussiens, firent présager une victoire consi-
dérable. On l'attendaiti on l'exigeait. Les acclamations
232 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
allaient déjà commencer, les drapeaux se montraient
aux fenêtres y quand arriva la nouvelle, malheureuse-
ment certaine, qu'une division du 1*^' corps, surprise
à Wissembourg, avait été écrasée.
Ce fut dans la population un contre-coup terrible.
Une armée entière avait passé sur cette poignée d'hom-
mes héroïques. L'Empereur, prévenu à temps par le
90US- préfet de l'approche des masses ennemies, n'y
avait pas cru, avait averti tardivement le maréchal
Hac-Mahon. Le maréchal, qui avait ses autres divisions
à Haguenau, à Frœschwiller, n'avait pu les concentrer
assez vite pour se porter au secours de son avant-garde,
et le général Âbel Douay, qui la commandait, et qui^
placé à l'extrême frontière, aurait dû s'éclairer par des^
reconnaissances de cavalerie, avait ignoré l'approche de
l'ennemi jusqu'au dernier moment. Il était arrivé à
Wissembourg la veille, assez tard dans la soirée, n'ayant
reçu que le 2 son artillerie, son ambulance et ses
vivres de campagne. Il lui manquait deux bataillons
détachés à Seltz, et un de ses régiments, qu'il avait
envoyé à gauche, pour relier sa division au générab
Ducix)t. En réalité, il n'avait à sa disposition que 8
bataillons d'infanterie, 6 escadrons de cavalerie légère
et 2 batteries d'artillerie, quand il se trouva inopiné-
ment aux prises avec toute une armée. Il fut comme
submergé par cette avalanche, combattit en héros, un
contre huit, et se fit tuer avec ses soldats, a Les re^
connaissances de cavalerie étaient revenues sans avoir
rencontré l'ennemi, dit le maréchal de Mac-Mahon, en
rendant compte de cette glorieuse et désastreuse affaire,
lorsque, vers huit heures, un corps bavarois déboucha sur
INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT 23?
les hauteurs qui dominent la ville au nord et y éta-
blit immédiatement ses batteries. Après un premier feu,
les Bavarois cherchèrent à entrer dans Wissembourg de
vive force; ils furent repoussés tout d'abord, mais la
porte Nord de la ville, qui n'est pas fortifiée, ayant été
enfoncée par les projectiles, les Bavarois se précipi-
tèrent dans la place. Il s'engagea un combat des plus
violents dans les rues, que défendait un bataillon du 74^
10 Pendant ce temps, un corps d'armée prussien attaqua
par Test la gai'e et le Geisberg et put faire pénétrer un
détachement dans la ville par là porte Sud. Le bataillon
du 74% après une vive résistance, fut fait prisonnier.
Les sept autres bataillons, luttant k la gare et sur le
Geisberg, ne cessèrent pas de se défendre, et quoiqu'ils
fussent entourés de trois côtés, combattirent avec la
plus grande vigueur. Bien que l'ennemi eût déployé
plus de 60,000 hommes contre nous, nos 8,500 com-
battants lui tinrent tête pendant plusieurs heures. Ce ne
fut que lorsqu'elle se vit tout à fait menacée sur ses
derrières que cette division battit en retraite et rejoignit
le général Ducrot par le col de Pfaffenschlick.
» Ces troupes ne laissèrent entre les mains des Alle-
mands qu'une seule pièce de canon, et encore était-elle
renversée et n'avait-elle pas pu être traînée faute de
chevaux.
i> L'ennemi essuya des pertes considérables. Si les
rapports sont exacts, elle.s s'élèveraient à un nombre
plus fort que celui des combattants français.
» La division Douay, qui se signala si énergiquement,
se composait de trois bataillons du 74®. trois du
1®' tirailleurs algériens, et deux du 30* de ligne.
334 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
9 Avec la cavalerie et l'artillerie, elle atteignait un
effectif de 8,800 hommes, qui tinrent tète pendant plu-
sieurs heures à plus de 60,000 hommes.
» Je ne pense pas qu'à aucune époque une troupe
d'infanterie ait combattu avec plus de vaillance.
9 Une compagnie de chasseurs algériens resta sans
cartouches et n'en continua pas moins sa retraite en
bon ordre.
» Plusieurs fois pendant la lutte, les Allemands, repliant
leurs tirailleurs, firent avancer des masses nombreuses
contre nos soldats, dans la pensée qu'ils allaient se
rendre^ tant ils étaient peu nombreux ! Loin de répondre
. à leur attente^ nos soldats firent contre eux un feu vio-
lent qui explique les pertes que ce combat leur fit
éprouver. »
Le général Abel Douay, dont la bravoure et la fermeté
d'âme étaient sans égales, mourut sur le champ de
bataille. L'ennemi lui passa sur le corps et envahit, en
masses profondes^ notre territoire.
La consternation produite par cet échec durait encore
quand on apprit que, dans la journée du 6, nous avions
été battus au Nord et à l'Est, à Forbach et à Frœschwil-
ler (ou Reichshoffen, car la bataille est connue sous ces
deux noms ; mais Frœschwiller est le point le plus
central). Il ne s'agissait plus, cette fois, de l'écrase-
ment d'une division : deux corps d'armée étaient en
pleine déroute.
A Frœschwiller, le maréchal de Mac-Mahon avait
combattu avec les divisions qui lui restaient, depuis
huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir,
contre l'armée entière du roi de Prusse. Nous étions
INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT S35
un contre quatre (35^000 contre 140,000). Le maréchal
avait compté sur l'appui du 8* corps (de Failly) placé
depuis le 3 août sous son commandement, et à qui il
avait envoyé des ordres qui ne furent pas exécutés.
La bataille commença vers sept heures du matin par
la droite des Prussiens, qui fut repoussée. L'ennemi
attaqua ensuite notre centre du côté de Wœrth, mais il
ne put l'entamer. 11 eut alors recours è son artillerie,
qui, dans toute cette campagne, lui assura la victoire,
en rendant presque toujours inutiles la vigueur et l'élan
de l'armée firançaise. 11 établit en batteries, sur les hau*
tours de Gunstett, un nombre de pièces si considérable,
que nos troupes se trouvèrent sous une pluie de boulets
et furent réduites à se tenir sur la défensive.
Jusqu'à 3 heures de l'après-midi la lutte se soutint
avec des chances diverses, malgré l'énorme disproportion
de force numérique entre les deux armées. L'ennemi
ne faisait aucun progrès. Un corps d'armée considé-
rable se présenta vers notre droite, essayant delà tourner.
Une brigade de cuirassiers de la division Duhesme fut
lancée contre elle, et chargea avec la plus grande vigueur.
Elle fut soutenue par la division Lartigue. Le nombre
l'emporta. L'ennemi put effectuer son mouvement, qui
décida de la journée.
Pendant dix heures, 35,000 hommes avaient tenu
tète à 140,000 Allemands. La retraite fut sonnée
à S heures. Le maréchal dut prendre cette mesure
dans la crainte d'être coupé de ses communications avec
le reste de l'armée. Il fit dans cette journée tout ce
qu'on peut attendre d'un chef habile et d'une armée
vaillante. On dit que, le soir, il voulait mourir. M. da-
236 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
retîe raconte, dans une page très-émouvante, que les
soldats de son escorte l'entraînèrent malgré lui. Le
mouvement de retraite fut d'abord assez régulier. Peu à
peu la retraite devint une fuite, puis une déroute, et ce
fut dans un état de désordre inexprimable que les débris
de l'armée du Rhin gagnèrent successivement Saverne,
Phalsbourg et enfin Châlons.
Dans cette même journée du 6 août, le 2« corps
(général Frossard) avait été complètement battu à For-
bach, de sorte que l'ennemi entrait de tous les côtés à
la fois. La retraite du S* corps, dirigée par le général
Frossard, se fit dans de meilleures conditions que celle
de l'armée du Rhin. Les régiments, quoique décimés
et ayant perdu leurs sacs et leurs bagages, conservèrent
leur organisation et une partie de leurs cadres. Au con-
traire, les soldats qui revenaient de Frœscliwiller mar-
chaient sans ordre, inondant et dévastant les campa-
gnes, laissant derrière eux de nombreux traînards, et
ne cherchant même plus à rejoindre leur régiment,
leur bataillon, leur compagnie. A Savernc, on essaya,
au moyen des sonneries spéciales à chaque régiment,
de reconstituer les corps, mais on réussit assez mal.
Une fois à Châlons, les régiments ne purent être que
difficilement et imparfaitement réorganisés. Des pluies
torrentielles avaient défoncé les chemins. Dans le
désordre général, le service des vivres était interrompu :
on resta quarante-huit heures sans distribution; les
hommes n'eurent d'autre ressource que de mendier ou
de piller. Ils arrivaient sans chaussures, avec des
habits en lambeaux, mourant de faim. Le moral était
déplorable : les uns honteux, les autres cyniques, tous
INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT ^237
désespérant du succès, et ne voulant pas reprendre le
joug de la discipline. Pendant cette longue marche, le
commandement avait fait défaut. Aucun ordre ne vint
de Tétat-major général. La ligne des Vosges, si redou-
table et si facile à défendre, ne fut pas occupée
un moment ; la voie ferrée de Strasbourg à Nancy de-
meura intacte, au service de Tennemi qui s'approchait;
la ville de Marsal^ pourvue d'un appareil de guerre
et d'un approvisionnement considérable, mais gar-
dée seulement par le peloton hors-rangs (tailleurs et
cordonniers) du 60^ de ligne, fut obligée de capituler.
Les armées allemandes pénétrèrent jusqu'au cœur de la
Lorraine, étonnées elles-mêmes de ne pas rencontrer
d'obstacles.
La nouvelle de ces deux désastres, Forbach et Frœsch-
Aviller, transpira à Paris dans la nuit. L'Empereur
avait télégraphié de Metz, à minuit et demie : <t Le
maréchal de Mac-Mahon a perdu une bataille. — Sur
la Sarre, le général Frossard a été obligé de se retirer.
La retraite s'opère en bon ordre. — Tout peut encore
se réparer. » Le 7, la France entière connaissait ce
premier malheur, qui faisait présager tous les autres.
On placarda, vers onze heures, une proclamation de
l'impératrice qui débutait ainsi : « Français! le début
de la guerre ne nous est pas favorable; nos armes ont
subi un échec. Soyons fermes dans ce revers et hâtons-
nous de le réparer. » Les détails sur la déroute et sur
l'entrée des ennemis arrivèrent par lambeaux les jours
suivants, avec le cortige ordinaire d'exagérations et de
mensonges. A ce coup, la France, aussi prompte au
. «découragement qu'à l'enivrement, se sentit perdue.
238 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Elle eut la claire perception de la folie de cette guerre
et de l'incapacité du chef qui Favait voulue, et sur qui
tout reposait.
On s'en prenait partout, et tout haut, à l'Empereur.
Combien de fois avait-on répété, dix ans, quinze ans
auparavant : a S'il fait la guerre, il est perdu au pre-
mier désastre! » Il était perdu, on le voyait, et mal-
heureusement la France avait sombré avec lui et par
lui. L'impératrice, qui était restée à Saint-Cloud, rentra
dans Paris. On parlait d'y rappeler le prince impérial.
M. OUivier télégraphiait officiellement : « A l'unanimité,
le conseil des ministres et le conseil privé croient qu'il
serait bon que le prince impérial revint à Paris. »
L'impératrice, mieux renseignée, ajoutait, avec son
chiffre privé : a Pour des raisons que je ne puis pas
expliquer dans cette dépêche, je désire que Louis reste
à l'armée et que l'Empereur promette son retour à Paris
sans le faire effectuer. » Tout ce qui, dans Paris, était
opposé à l'Empire, et c'était la masse de la population,
parlait de déchéance. Le prince Napoléon allait plus
loin quelques jours après à Chàlons. En causant avec le
maréchal de Mac-Hahon dans l'antichambre de l'Em-
pereur, il disait : a II sera peut être contraint d'abdi-
quer. » Pour comprendre le mouvement qui s'était fait
immédiatement dans les esprits, il suffit de rappeler
l'impression que produisait le nom de l'impératrice au
bas des proclamations. Eugénie! ce nom n'inspirait
pas de haine ; il sonnait comme une note fausse. Il est
vrai qu'elle avait dit, comme aurait pu le faire dans
un pays monarchique la fille des rois : ce Je serai la
première à défendre le drapeau de la France. » Le
INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT 239
9 août, en lisant le décret de convocation à rouverture
de la session extraordinaire^ M. Schneider omit le nom
de la régente; il fit bien. Quand il prononça ces mots:
« Napoléon, par la grâce de Dieu s, il y eut comme un
murmure d'étonnement. Toutes ces friperies monarchi-
ques n'étaient pas plus ridicules qu'avant nos revers,
mais on s'en apercevait mieux. Les timorés n'atta-
quaient encore que le maréchal Le Bœuf, H. de Failly,
H. Frossard, et demandaient au moins leur destitution,
n'osant demander la déchéance ou l'abdication. L'impé-
ratrice écrit à l'Empereur le 7 : « L'opinion est montée
contre le maréchal Le Bœuf et le général Frossard. On
les accuse fortement d'avoir amené les défaites que nous
déplorons. Entendez-vous avec le maréchal Bazaine pour
les opérations à venir. » H. 01Iivier,de son côté, écrivait
le même jour : « Dejean (il faisait l'intérim de H. Le
Bœuf) n'inspire confiance à personne dans le public ;
il est probable que, si nous ne prenons pas Tiniliative,
la Chambre le renverra. Je demande à Votre Majesté de
m'autoriser à signer en son nom le décret qui nomme
Trochu. L'effet d'opinion sera infaillible. »
La pensée d'appeler au ministère le général Trochu
est très^significative. Le général avait alors une immense
popularité due à ces trois causes : il avait montré dans
un livre célèbre, r Armée en 4857, les vices de notre
organisation militaire ; il avait été résolument opposé à
la déclaration de guerre ; il était depuis plusieurs années
tenu en disgrâce. H. Ollivier l'appela le même jour
(le 7), et lui offrit le ministère de la guerre. Mais le
général répondit que son entrée au ministère ne pou-
vait pas retarder d'un jour la chute du cabinet,
240 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
qu'obligé, en conscience, d'expliquer la cause de nos
désastres par les fautes du gouvernement, il le compro-
mettrait au lieu de le servir. Après cette entrevue,
M. Olllvier adressa à Timpératrice ce télégramme : « Le
général Trochu vient de me déclarer qu*il ne peut pas
prendre le ministère de la guerre, et qu'il faut le lais-
ser. » Les Chambres furent convoquées en session extra-
ordinaire et s'assemblèrent le 9 aoClt.
Après le désastre de Frœschwiller, l'Empire n'existe plus que d^
nom. Le ministère du 3 janvier est renversé. La gauche propose
de transférer tous les pouvoirs, pendant la guerre, à une com-
mission executive prise dans le sein de rAsscmblée.
Ce jour-là, les abords de la Chambre sont envahis de
bonne heure par une foule épaisse, au milieu de la-
quelle on remarque un certain nombre de gardes natio-
naux sans armes. Le maréchal Baraguey d'HilIiers^
nommé gouverneur de Paris en vertu de la loi sur
l'état de siège, a disposé autour du Palais un cordon de
troupes qui tient la foule à distance ; lui-même se pro-
mène dans les couloirs en grand uniforme. Les salles
d'attente sont envahies par des journalistes et d'anciens
députés. Au dehors, on demande le renversement du.
ministère et des armes pour la garde nationale; quel*
ques cris de déchéance se font entendre. La foule du
16
242 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
dedans ne réclame pas avec moins d'ardeur le changement
du cabinet. On entend dire, dans les groupes d'écrivains
et d'hommes politiques qui obstruent la salle de la
Paix : a Ils ont promis la paix, et huit jours après, ils
ont fait la guerre ; ils ont dit que nous étions prêts, et
rien n'était prêt; l'empereur a voulu commander avec
ses ofiGiciers d'antichambre ; il a organisé la défaite. x>
Les mêmes accusations, quelques-unes formulées par des
membres de la droite, se produisirent à la tribune
l'instant d'après.
M. Ollivier, dès le début de la séance, donne lecture
d'une déclaration délibérée en conseil. Quand il arrive
à cette phrase : « La plus grande partie de notre armée
A'a été ni vaincue ni même engagée ; celle qui a été
repoussée ne l'a été que par des forées quatre ou cinq fois
plus considérables, et elle a déployé dans le combat un
un héroïsme sublime », toute la Chambre se lève pour
acclamer l'héroïsme de l'armée. Les membres de l'oppo-
sition se joignent avec empressement à ces acclamations.
Trois fois les bravos et les applaudissements se renou-
vellent. Au moment où le ministre va continuer, un
membre s'écrie : a L'armée a été héroïque, mais elle a
été compromise. » Et M. Jules Favre ajoute ces mots,
qui sont au fond des consciences: «Oui, par l'impéritie
de son chef. »
M. Latour du Moulin avait rédigé, avec quatorze de ses
collègues, MM. d'Andelarre, delà Monnefaye, de Gramont,
Lefèvre-Pontalis , Keller , etc. , un projet de résolution
tendant à ce que le général Trochu fût nommé président
du conseil et chargé de composer un ministère. Ce
n'était pas le renversement de la mon&rchie, à laquelle
SÉANCE DU 9 AOUT M
d'ailleurs H. Latour du Moulin entendait, demeurer fi-
dèle; mais la Chambre, imposant à l'Empereur un pre-
mier ministre, sortait très-évidemment de la Constitu-
tion, et mettait pour le moins l'Empereur en tutelle. Ce
projet de résolution fut ensuite modifié et atténué par
son auteur; néanmoins la majorité recula devant une
décision si grave. Dévouée et docile pendant dix-huit
ans, elle ne pouvait se retourner en un moment contre
celui qu'elle avait si longtemps et si aveuglément servi.
M. Clément Duvernois se chargea de lui ménager la
transition. 11 proposa un ordre du jour qui sauvait, au
moins pour le quart d'heure, la prérogative de la ré-
gente, et ne visait que le ministère Ollivier. En voici les
termes, très-durs sous leur apparence insignifiante : c La
Chambre, décidée à soutenir un cabinet capable d'or-
ganiser la Défense nationale, passe à l'ordre du jour. »
Le vote eut lieu par assis et levé. II fut défavorable au
ministère, qui se trouva ainsi déclaré incapable et con-
damné à se retirer. On fit connaître en effet, quelques
instants après, que le cabinet avait donné sa démission
à l'impératrice et qu'elle l'avait acceptée.
Dans la même séance, H. Jules Favre avait fait, au
nom de la gauche, deux propositions : l'une, pour ar^
mer immédiatement la garde nationale de Paris, fut
d'abord accueillie par de violents murmures ; l'animo-
sité contre Paris se réveillait, parce qu'on se sentait près
d'une révolution ;* M. Jules Favre changea les termes de
son projet de loi, et proposa d'armer immédiatement
toutes les gardes nationales de France ; il obtint plus de
faveur avec cette nouvelle rédaction, et l'urgence fut
votée.
244 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
L'autre proposition déposée par M. Jules Favre était
signée par 33 de ses collègues.
Voici en quels termes il la développa à la tribune, au
milieu des interruptions les plus passionnées :
« n est indispensable, dit M. Jules Favre, que les
forces militaires soient concentrées entre les mains d'un
seul homme, qui ne soit pas l'Empereur. Il faut que
l'Empereur abandonne le quartier général. L'Empereur
ne doit pas commander en chef : il a été malheureux,
il doit revenir.
» Ce n'est pas tout : il faut, si la Chambre veut sauver
le pays, qu'elle prenne en main le pouvoir.
» Quand l'impérîtie de ceux qui le gouvernent l'a con-
duit à cet état qu'il ne peut envisager qu'avec rage et
colère et que rien ne pouvait lui faire présager, il faut
qu'il se confie à ses représentants, et c'est pour cela que
je dépose sur le bureau la résolution suivante :
« — Considérant que, malgré l'héroïsme de notre
armée, le sol de la patrie est envahi; que le salut de la
France, le devoir de la défendre jusqu'à la dernière
extrémité commandent au Corps législatif de prendre
la direction des affaires^
» La Chambre arrête qu'un comité exécutif de quinze
membres, choisis dans son sein, sera investi des pleins
pouvoirs du gouvernement pour repousser l'invasion
étrangère. —
9 Elle ne le serait pas convenablement par les hommes
qui sont sur ces bancs (l'orateur désigne les bancs des
SÉANCE D|U 9 AOUT 245
ministres^ qui ont déjà perdu deux provinces, et qui,
grâce à leur ineptie, perdraient le reste! » {Vive appro-
bation et applaudissements à gauche.)
Cette proposition n'était pas plus inconstitutionnelle
que celle de M . Latour du Moulin ; elle était plus révo-
lutionnaire. C'était le gouvernement de la Défense na-
tionale, mais fait par la Chambre et pris dans la ma-
jorité. Le Corps législatif, en adoptant le projet de
H. Latour du Moulin, aurait mis l'Empereur en tutelle ;
en adoptant celui de M. Jules Favre, il l'aurait sus-
pendu jusqu'à lapais. De la suspension à la déchéance
il n'y avait qu'un pas. M. Granier de Cassagnac monta
immédiatement à la tribune, et prononça ces paroles :
« Je vous le déclare, si j'avais l'honneur de siéger au
banc du gouvernement, vous tous, signataires, vous se*
riez ce soir devant un conseil de guerre. » La Cham-
bre ayant ensuite voté au scrutin sur l'urgence, la pro-
position rallia 53 voix contre 190.
Ceux qui, ce jour-là, auraient voulu commencer les
proscriptions auraient donc eu 53 députés à mettre en
accusation au lieu de 33. M. Thiers avait voté la pro-
position avec toute la gauche. Je remarque en outre,
parmi les votants, M. Estancelin, M. Latour du Moulin,
et plusieurs membres de la majorité actuelle : M. le
comte de Chambrun, M. le marquis de Gramont,
M. Léonce de Guiraud, M. Keller, M. Antonio Lefèvre-
Pontalis, M. de la Monneraye. Ce chifire de 53 voix
parait aujourd'hui bien faible, parce que nous songeons
k l'énormité de la catastrophe et au sentiment général
du pays, qui demandait la déchéance : il faut, pour en
comprendre la valeur, tenir compte de la composition
S46 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
et de la situation du Corps législatif. Ce n'était qu'une
minorité y mais une minorité bien significative dans une
Clhambre où l'opposition ne comptait pas ordinairement
plus de vingt-cinq membres, et où Ton pouvait impu-
nément proposer à la tribune d'envoyer devant un
conseil de guerre les signataires d'un projet de loi.
Dès ce moment, il fut évident pour tous que l'Em-
pire n'existait plus que de nom.
XI
Paris et l'opinion après la séance du 9 août.
Les députés, en sortant de la séance après sept heu-
res du soir, retrouvèrent aux alentours du palais la
même foule qui y stationnait déjà à leur arrivée/Elle
était sans armes et sans chefs proprement dits, quoi-
qu'on pût y remarquer un certain nombre de meneurs,
et la plupart des hommes qui avaient conquis, dans les
réunions publiques des dernières années, de la popula-
rité et de rinfluence. Je ne sais pas si, parmi les plus
exaltés ou dans les réunions secrètes, on avait rêvé une
révolution pour ce jour-là. L'ancien préfet de police le
dit, sans apporter aucune preuve. Plusieurs personnes
avaient escaladé la muraille du jardin qui est au coin
de la place et de la rue de Bourgogne. Ëtait-ce une
tentative d'envahissement ? Quelques mots très4ermes de
M. Jules Ferry sufi&rent pour les taire reculer. Mon im-
248 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
pression, après avoir traversé ces masses pour aller au
Palais et pour en revenir, est qu'elles étaient là pour
essayer de peser par leur seule présence sur les réso-
lutions de la Chambre; quelles demandaient la dé-
chéance sans espérer un succès immédiat, et qu'elles ne
<X)mptaient obtenir ce jour-là que ce qu'elles obtinrent
«n effet, le renversement du cabinet et l'armement im-
médiat de la garde nationale.
Je fus obligé de prendre un long détour pour rentrer
<îhez moi. Le maréchal avait interdit de passer sur le
pont de la Concorde, et quoique la séance fût levée,
l'interdiction était maintenue. Je comprenais qu'on em-
pêchât la foule qui était sur la place de se rapprocher
de la Chambre, mais je pensai qu'il serait permis aux
députés de traverser le pont pour rentrer chez eux. Le
maréchal était devant la grille avec ses officiers ; je le
iui demandai. Il me répondit que la consigne était ab-
solue et ne souffrait aucune exception; je fus donc obligé
Regagner le pont de Soiférino. Arrivé là, plusieurs per-
sonnes me reconnurent et m'entourèrent, a Où sont les
Prussiens? Avons-nous combattu? L'armée revient-elle
wus Paris? Est-ce toujours l'Empereur qui la com-
mande ?» On me fit monter dans une voiture décou-
Terte qui passait, et j'avançai très-lentement au milieu
<l'une foule compacte, qui m'arrêtait à chaque instant
pour savoir œ qui s'était passé à la séance. Ce qu'on
tne demandait le plus, après les nouvelles de l'armée,
<î'étaient des nouvelles du cabinet. Quand je répétais
<[u'il n'existait plus, les applaudissements éclataient, se
prolongeaient, se redoublaient. On n'aurait pas été
ylus joyeux pour une victoire. Je ne discernai aucun
PARIS ET L'OPINION 249
cri contre la Chambre. Plusieurs personnes bien vêtues
m*ayant demandé si on avait parlé de déchéance, je fis
connaître la proposition fort modérée de M. Jules
Favre. « Une commission de quinze membres? — Oui.
— Prise dans la Chambre? — Oui. — Et sans doute
dans la majorité? — Évidemment. » Il y eut des éclats
de rire. Quelqu'un me dit tristement : « Ce sera le
même maître avec d'autres signatures. » Comme nous
débouchions sur la place, deux ouvriers en blouse blan-
che saisirent le cheval parla bride en disant: «Il faut
la déchéance. » Je les regardai attentivement, parce
qu'on parlait d'agents provocateurs : l'un et l'autre
m'étaient inconnus. On répéta autour d'eux : « Oui,
oui I » mais saâs grande animation. Quoique tout le
monde voulût la déchéance, ce n'était pas l'affaire de
la journée. Au contraire, on entendait de tous côtés :
« Qu'il revienne! qu'il renonce au commandement!
C'est lui qui nous perd ! » Les imprécations contre le
maréchal Le Bœuf étaient aussi très-vives et très-per-
sistantes. — Je mis bien jprès d'une heure pour aller
du pont de Solférino à la place de la Madeleine. Il me
parut, pendant ce trajet, que la foule n'avait pas de mot
d'ordre, et qu'elle n'obéissait à aucune direction avouée
ou occulte.
Y avait-il quelque part, à ce commencement du mois
d'août, des réunions secrètes qui poussaient au renver-
sement de l'Empire? Il est certain qu'il n'y en avait
pas de puissantes, puisqu'on n'a retrouvé nulle part la
trace de leur existence et de leur action, et que M. Blaa-
qui s'accusC; comme d'une lourde faute, dans un article
publié le mois suivant, de ne s'être pas jeté sur l'Em-
260 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
pire le jour de Fouverture de la Chambre : a On Taurait
surpris, on l'aurait renversé», dit-il. Je crois qu'il n'était
pas de force ce jour-là. Je crois même qu'il n'aurait pas
réussi le 4 Septembre, si tout le monde ne s'en était
mêlé. On ne fait pas une révolution avec une conspira-
tion. Il ne conspirait pas le 9 août, et, quoi qu'il en dise,
il avait raison. Il n'y avait pas à ce moment de conspi-
ration proprement dite, mais, dans toutes les foules,
dans tous les attroupements, on retrouvait les traces de
H. Blanqui, de H. Delescluze ; celles de ce parti ultra-
socialiste , qui s'était formé depuis plusieurs années sous
l'influence des réunions publiques ; qui se manifestait de
temps en temps par une grève ou par des mouvements
dans la rue, ou par des journaux que leur violence
même condamnait à être éphémères; de ce même parti
qui, dans les élections de Paris, avait soutenu M. Roche-
fort contre H. Jules Favre et M. Vallès contre moi. Animé
d'une haine profonde contre la bourgeoisie, contre ce
qu'il appelait « les patrons », il ne haïssait pas moins
l'Empire : non pour des raisons politiques, car les socia-
listes purs mettent les questions sociales au-dessus des
questions de parti et môme des questions de nationa-
lité; mais parce que l'Empire, après avoir à plusieurs
reprises essayé de l'attirer à lui et de l'utiliser à son
profit, s'était mis à le traquer et à le poursuivre avec
une sorte de rage. Les républicains, qui n'étaient que
républicains sans mélange de socialisme, et il y en avait
de tels à ce moment^là dans tous les rangs de la société,
se tn)uvaient côte à côte, dans les grandes occasions
comme celle du 9 août, avec les socialistes et les com-
munistes. Ce' n'était pas une entente, c'était une ren-
PARIS ET L'OPINION 251
contre. On combattait momentaDément sous le même
drapeauy toute rancune tenante d'ailleurs. C'est un grand
signe de l'imminence d'une révolution, quand on voit
des ennemis mortels oublier momentanément leurs griefs
pour tomber ensemble sur le gouvernement. Il y avait
même, le 9 août et les jours suivants, au milieu de la
foule, un grand nombre d'orléanistes, comme il y en
eut le 4 Septembre parmi les envahisseurs de l'Assem-
blée. Rien ne rapproche autant les hommes qu'une haine
commune. Jusqu'à la chute de l'Empire, ce ne fut ni un
homme, ni une réunion d'hommes qui commanda ; ce
fut la haine.
Paris vécut dehors pendant tout le mois d*août, parce
qu'il était avide de nouvelles et irrité d'assister passi-
vement à une lutte dont il était, après tout, l'enjeu. Les
journaux étaient rapidement enlevés, les affiches dévo-
rées. On se portait vers le ministère de l'intérieur, k
l'hôtel du gouverneur de Paris, vers la Chambre sur-
tout. Le ministère de l'intérieur est situé place Beauvau,
le gouverneur de Paris résidait au Louvre, dans les ap-
partements où se trouve à présent le ministère des
finances. Il y avait donc constamment de grandes ag-
glomérations dans le quartier de la Madeleine. Ce qui
grossit les foules, ce ne sont ni les politiques ni les
sectaires, toujours en petit nombre relativement, ce sont
les curieux et les dégoûtés de travail, en quête d'émo-
tions et d'agitation. Le moment venu, les plus hardis,
ou ceux qui ont un nom populaire, ou ceux qui ont un
plan, si cela se rencontre, prennent la tête du mouve-
ment, et la révolution se fait.
252 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
A l'époque que j'essaie de décrire, et qui précède de
deux ou trois semaines la révolution du 4 Septembre,
on sentait dans l'air deux grandes préoccupations poli-
tiques et une préoccupation stratégique. Je parle des
préoccupations immédiates, de celles dont on espérait,
dont on voulait la solution dans la journée. Tout le
monde, à bien peu d'exceptions près, considérait l'Em-
pire comme perdu , ce n'était plus qu'une question de
temps; les impatiences, sous le coup des événements,
grandirent bien vite, en quelques jours, en quelques
heures; mais, à la chute du ministère Ollivicr^ la grande
masse des citoyens demandait uniquement à la Cham-
bre d'armer la garde nationale, et de mettre la direc-
tion de la guerre dans des mains capables, c'est-à-dire
de l'arracher à l'Empereur. Voilà pour la politique. Si
la Chambre avait fait un pas de plus, si elle avait pro-
noncé la suspension, elle aurait conquis sur les masses
une popularité qui lui aurait peut-être permis de gou-
verner. Je dis peut'êtrty car on se rappelait trop le
scandale des candidatures officielles et la légèreté cou-
pable avec laquelle elle avait laissé le gouvernement
s'engager dans cette guerre funeste. En somme, on n'es-
pérait pas d^elle qu'elle accepterait la proposition de
M. Jules Favre. Ce qu'on lui demandait à ce moment-là,
c'étaient, je le répète, des armes et un général.
Quant à la préoccupation stratégique qui commençait,
à se répandre, elle avait pour objet la direction à don-
ner à notre armée de Châlons. Viendrait-elle sous Paris
pour le défendre? Irait-elle s'unir à l'armée de Metz
pour tenir la campagne et lutter, après cette concentra-
tion, à forces moins inégales? Il y avait sur ce point
PARIS ET L'OPINION 25a
deux courants d'opinions, non pas précisément dans la
foule, mais parmi les hommes qui, à divers degrés, ap-
partenaient à la politique militante; et quelques-uns
même ne faisaient guère de différence entre découvrir
Paris et le livrer. On cherchait une explication à ce mou-
vement stratégique qui portait toutes nos forces vers le
Noi-d-Est, et n*en trouvant pas dans les nécessités de la
guerre, on affirmait que le parti de la cour, 69 conseil-
lant ou en exigeant l'adoption de ce plan de campagne,
avait surtout en vue l'intérêt personnel de l'Empereur.
On savait que l'impératrice avait dit que, s'il revenait
à Paris, il ne rentrerait pas aux Tuileries vivant ; et on
en concluait que , ne voulant pas le rappeler, on em-
ployait à protéger sa personne l'armée qui aurait dû
protéger la capitale.
Telles étaient les préoccupations de l'opinion à la fin
de la journée du 9 août. Les membres de l'opposition
de gauche avaient trois buts immédiats à atteindre : le
renversement du cabinet, l'armement de la garde natio-
nale et la nomination d'un général qui fût un vrai gé-
néral, et surtout qui ne fût pas l'Empereur. Ils voulaient
davantage, et ils l'avaient prouvé par la proposition de
M. Jules Favre ; ils voulaient arraclier la direction des
affaires du pays, au moins jusqu'à la fin de la guerre,
à ce gouvernement décrié et moribond, qui avait causé
tous nos malheurs par son imprévoyance et son
égoïsme.
* Nous avions réussi sans difficulté à renverocr le cabi-
net, parce que nous avions eu tous les partis pour auxi-
liaires, môme le parti de la cour, qui recueillit la suc-
cession. L'armement paraissait en bon train, puisque
l'urgence était votée; nous allons voir pourtant les der-
254 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
niers fidèles de la dynastie lutter avec tout ce qui leur
restait de forces pour empêcher qu'on donnât des armes
aux citoyens : ils espéraient retarder ainsi une révolu-
tion qui, pour tous les gens clairvoyants, était déjà faite.
La vérité est, qu'en définitive, les armes que nous de-
mandions uniquement contre l'ennemi ne servirent à rien
pour la révolution , et que quand l'Empire acheva de
tomber, U ne trouva, nulle part en France, un seul homme
qui songeât seulement à dire un mot pour le défendre.
Il paraissait plus diflScile d'arracher à l'Empereur son
commandement, s'il restait nominalement Empereur ; car
on cherchait en vain quel serait son râle et même sa
place, après sa destitution. Il ne régnait déjà plus; il
ne pouvait ni entrer à Paris ni rester à l'armée. Un sou-
verain, dans ces conditions, était un gros embarras pour
la défense ; c'est pourquoi nous proposions de l'écarter^
et je crois qu'il n'y eut jamais de proposition ni plus
juste ni plus nécessaire. L'opposition n'allait pas plus
loin ; elle ajournait toute solution définitive, pour ne pas
compliquer les embarras de la situation. En provoquant
une loi qui autorisait le Corps législatif à nommer un
conseil de gouvernement, elle se mettait elle-même à
l'écart. Elle livrait le pays à la discrétion de la majo-
rité, entreprise hasardeuse après l'expérience du IS juil-
let Mais l'opposition était persuadée que les intentions
de la majorité valaient mieux que ses actes.
XII
L'opposition républicaine au Corps législatif.
n est temps de dire un mot de cette opposition de
gauche, qui, malgré elle, et par la force même des
choses, allait prendre, quelques semaines après, la direc-
tion des affaires.
Aux élections de 1857, cinq républicains étalent entrés
dans la Chambre, MM. Jules Favre, Ernest Picard, Emile
Ollivier, Hénon et Darimon. Ils luttèrent seuls, pendant
toute la législature, contre le gouvernement et la majo-
rité, qui était presque l'unanimité. M. Jules Favre accrut
encore, pendant cette période, sa réputation de grand
orateur. MM. Picard et Ollivier parurent dignes de com-
battre à côté de lui. Leur popularité fut immense, et
moindre encore que leurs services.
Cette petite phalange républicaine s'accrut aux élec-
256 L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE
tions générales de 1863 par l'arrivée de MM. Dorian,
Glais-BizoiDy Havin, Javal, le duc de Marmier, Jules
Simon, Guéroult, Marie, Malézieux, Pierron-Leroy et
Planât. MM. Pelletan et Magnin furent nommés le
14 décembre de la même année; MM. Carnot et Gar-
nier-Pagès, au mois de mars 1864. Le nombre des
républicains se trouva ainsi porté à vingt. Ils prirent
pour lieu de leurs réunions le salon de M. Marie. Les
élections générales avaient aussi amené à la Chambre
MM. Thiers, Berryer et Lanjuinais, qui n'hésitèrent pas
à se joindre à notre groupe et délibérèrent constamment
avec nous, sans que jamais j*aie pu découvrir l'ombre
même d'un dissentiment, entré des personnes Tenues
de points si opposés. Nous avions pour MM. Thiers et
Berryer, dont la présence donna tout à coup un éclat
incomparable aux luttes parlementaires, le respect et la
déférence qui leur étaient dus, et il ne nous en coûta
jamais un sacrifice d'opinion, parce que nous ne pour-
suivions pas d'autre but et n'avions pas d'autre espé-
rance, les uns et les autres, que la conquête de la liberté.
C'était l'époque, on s'en souvient, où tous ceux qui
ne s'étaient pas livrés à l'Empire avaient en commun
une haine et un amour : la haine de ce gouvernement,
dont toute l'histoire et toute la politique reposaient sur
le mensonge et aboutissaient à la tyrannie ; Tamour de
toutes les libertés^ qu'il rendait deux fois aimables par
le contraste. Ces deux sentiments effaçant tous les
autres, on ne s'interrogeait plus sur le passé, et on
évitait de trop prévoir l'avenir dans la* crainte de dé-
truire une union, qui seule nous donnait de la force.
11 y avait beaucoup d'anciens membres de FÀssemblée
L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE 257
constituante dans la liste qu'on vient de lire ; MM. Thiers,
Berryer, Lanjuinais avaient fait partie de cette célèbre
réunion de la rue de Poitiers, que nous avions tant de
fois maudite, dans un temps qui nous paraissait bien
éloigné de nous. Eux-mêmes avaient pensé alors que
nous étions d*aifreux démagogues. Réunis à présent
dans une tâche commune, forcés de vivre ensemble,
et bientôt charmés de subir cette nécessité, nous recon-
naissions avec bonheur que nous n'étions les uns et les
autres que des libéraux et des patriotes. Les membres
de la réunion qui n'étaient pas républicains avaient cou-
tume de nous dire : k Si tous les républicains vous ressem-
blaient ! » Et nous leur répondions : a Ils nous ressem-
blent. » Ceux qui ne respectent pas la morale et n'ont
pas la fraternité dans le cœur sont des ennemis de la
République, quel que soit le nom qu'ils se donnent.
La mort nous enleva Berryer, Lanjuinais, Marie,
Havin; M. Guéroult ne fut pas réélu aux élections de
1869, qui, d'ailleurs, nous apportèrent de nouvelles
forces, soit en augmentant notre groupe, soit en créant
à côté de nous un centre gauche à la fois dynastique et
libéral, qui diminua dans une proportion notable le
chiffre de l'ancienne majorité. Les nouveaux venus
républicains étaient MM. Barthélémy Saint-Hilaire,
Bethmont, Crémieux, Desseaux, Esquiros, Jules Ferry,
Gagneur, Gambétta, Girod-Pouzol, Grévy, Guyot-Mont-
payroux, de Jouvenccl, de Kératpy, Larrieu, Le Cesne,
Rampont, Riondel, Wilson, la plupart anciens membres
de l'Assemblée constituante de 1848, et quelques-uns
déjà célèbres à divers titres, dans la politique, au
barreau, dans les lettres. Lorsque j'optai pour la Gi^
t7
25» SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
ronde, M. Emmanuel Àrago me remplaça comme député
de la Seine. H. Bancd^ qui débuta à la tribune avec un
brillant succès, fut presque aussitôt saisi par la maladie
qui devait nous Tenlever. MM. Raspail et Rochefort
n'assistèrent jamais à nos réunions, et même dans
Tenceinte du Corps législatif vécurent à coté de nous
sans se mêler avec nous. *
Il s'éleva deux grands orages, dans notre groupe si
étroitement uni pendant tant d'années. Le premier fut
causé par le départ de H. Ollivier, qui, sans abdiquer
ses opinions démocratiques et libérales, se rallia au
gouvernement, à l'époque où l'Empereur annonça la
résolution de se rapprocher lui-même des idées consti-
tutionnelles. Cette évolution, commencée dès 1864, à
l'époque de la loi sur les coalitions, fut définitivement
consommée après la fameuse lettre impériale du 10 jan-
vier 1867. M. Ollivier forma une sorte de tiers parti, et
n'entraîna avec lui aucun membre de la gauche. L'autre
division, qui survint en 1868, fut beaucoup moins grave
dans ses causes et dans ses effets. MM. Pelletan et Glais-
fiizoin, avec nos amis MM. Hérold et Lavertujon, avaient
fondé la Tribune; M. Picard fonda V Électeur libre, dans
une ligne un peu moins accentuée. À cette occasion, la
fauche se divisa en deux partis. L'un s'appela la gauche
ouverte, et eut pour chef M. Picard, pour organe i Élec-
teur libre, pour adhérents quelques membres de Tan-
cienne gauche, et plusieurs membres du centre gauche.
L'autre parti, qu'on appela, par opposition, la gauche
fermée, mais qui ne prit jamais ce nom, resta ce qu'il
avait été jusque-là, et forma encore, après cette sépa-
ration, une réunion fort nombreuse. La scission, je le
L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE 259
répète, n'était pas très-profonde. M. Jules Favre, qui
restait le chef de la gauche fermée, était le plus intime
ami de M. Picard; il avait souscrit pour la fondation
des deux journaux^ dont la rivalité avait servi d'occasion
ou peut-être seulement de prétexte à toute cette révo-
lution intérieure. H. Ferry, dont tout le monde ambi-
tionnait à juste titre la collaboration, écrivait de droit
dans les deux journaux. Je n'étais, pour ma part, sous-
cripteur ni de l'un ni de l'autre, et je ne pris en aucun
temps aucune part à leur rédaction, quoique mes amis
personnels fussent à la Tribune, Plusieurs de nos col-
lègues, qui ne tenaient pas à être chefs de parti, restèrent
comme moi, en dehors des deux journaux.
La gauche fermée tenait ses séances dans un local
que nous avions loué rue de la Sourdière, et qui sert à
présent de lieu de réunion au groupe de l'Assemblée de
Versailles connu sous le nom d'Union républicaine. Nous
nous y réunissions une fois par semaine. Quelquefois il
y avait une réunion extraordinaire, mais bien rarement,
parce que nous avions toujours la ressource de nous
assembler dans un des bureaux de la Chambre.
A l'époque du plébiscite, nous prêtâmes les deux
petites pièces de la rue de la Sourdière pour un comité
antiplébiscitaire 9 dont nous faisions partie avec les
rédacteurs de la plupart des journaux démocratiques de
Paris. Ce fut un tort. On crut ensuite qu'il y avait là
une sorte de club permanent, tandis qu'il n'y avait rien
autre chose que les réunions de la gauche fermée, à
laquelle les députés seuls étaient admis, et qui furent
présidées jusqu'à la veille de la révolution par notre
collègue M. Grévy. J'ai été bien surpris de lire dans la
260 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
déposition du préfet de police qu'il y avait rue de la
Sourdière, à l'époque qui a précédé la révolution, un
comité dans lequel siégeaient les membres de la gauche
avec MM. Blanqui, Delescluze, et les chefs des différents
clubs. Je ne crois pas que M. Blanqui ait jamais mis
les pieds rue de la Sourdière. J'y étais fort assidu, et je
n'ai vu M. Blanqui que deux fois; la première, à
THÔtel de Ville le 31 octobre 1870, pendant que j'étais
prisonnier de l'insurrection; la seconde, au conseil de
guerre de Versailles, où je fus appelé comme témoin^
précisément à l'occasion du 31 octobre. M. Delescluze
vint, comme les autres journalistes, au comité antiplé-
biscitaire. Quand l'affaire du plébiscite fut terminée^ on
ne le vit plus, parce que la porte fut close pour qui-
conque n'était pas député et membre de la réunion.
M. Piétri affirme qu'il avait des surveillants au dehors;
je n'en doute pas; et qu'il en avait môme au dedans:
voilà qui est non-seulement inexact, mais impossible, à
moins que la police ne prétende avoir acheté les ser^ ices
d'un membre du Corps législatif.
Je présume qu'il y a dans tout cela une erreur de
date, et que le préfet de police avait des agents parmi
les personnes qui avaient fréquenté le comité antiplébisci-
taire. On recevait tout le monde dans ce comité; on n'y
avait aucun secret, puisque c'était un comité de propa-
gande ; parmi les personnes qui venaient y étaler leur
zèle et nous demander des proclamations pour les ré-
pandre, il y avait des gens de la police, c'est élémen-
taire. Aucun de nous n'en a jamais douté.
Que pouvaient-ils apprendre à ceux qui les payaient?
Les noms des membres du comité? Ils étaient au bas de
L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE 261
la circulaire, qui fut répandue par centaines de mille.
Peut-être voulait-on savoir le nom des personnes qui
s'adressaient à nous pour avoir des ballots de circulaires?
On en aurait appris autant à la poste. Ce fut un grand va-
et-vient pendant quinze jours dans ces deux petites cham-
bres où vingt-cinq personnes sont à l'étroit. Toute cette
activité n'aboutit qu'à réunir 1,538,000 non^ tandis que
le comité plébiscitaire aidé de tous les fonctionnaires grands
et petits, c'est-à-dire d'une véritable armée, avait obtenu
7,330,000 oui. Victoire et défaite également prévues
dans les deux partis. Le 8 mai, la rue de la Sourdière
rentrait dans la solitude la plus profonde. M. Picard
et ses collègues de la gauche ouverte n'y venaient point;
M. Thiers, voyant la gauche séparée en deux, n'assis-
tait plus ni aux réunions de la gauche fermée, ni aux
réunions de la gauche ouverte. Nos séances devinrent
de plus en plus rares, parce que nous tenions à nous
entendre avec tous nos amis, et que dans un bureau
de l'Assemblée où l'on oubliait toutes ces discussions,
qui ne furent jamais ni des inimitiés ni des querelles,
nous nous retrouvions tous parfaitement unis, comme
nous n'avions pas cessé de l'être à la tribune et dans les
scrutins.
£n jugeant après coup ces formations de groupes
nouveaux qui ne se font jamais sans quelque irritation
de part et d'autre, on s'aperçoit qu'elles ne firent
pas le mal qu'on croyait y voir sur le moment, et
qu'elles firent beaucoup de bien qu'on n'y voyait pas
alors. Le pays s'était remis depuis environ trois ans à
la politique. Le plébiscite fut lancé dans une population
déjà très-agitée, qu'il surexcita violemment, et je crois
262 SOUVENIR DU QUATRE SEPTEMBRE
que ce fut le plus clair résultat de cette grande folie.
Il était naturel qu'une agitation politique produisît de
nombreux partis politiques, c'est ce qui eut lieu en
effet; et par une conséquence naturelle, ces partis si
divers ne pouvaient guère continuer à être représentés,
dans l'intérieur de l'Assemblée, par un groupe unique.
La' gauche ouverte, dont les chefs étaient restés nos
amis personnels, augmentait chaque jour les forces de
l'opposition en recrutant des députés qui ne seraient pas
venus à nous, et qui venaient à elle ; et le centre gauche,
qui s'était formé dans la majorité, grâce peut-être à
M. Ollivier, que nous maltraitions beaucoup , avec Tem-
portement ordinaire des partis, composait une masse
flottante, dévouée à l'Empire, mais qui, en se déplaçant
dans certaines occasions, pouvait fort l)ien renverser un
cabinet et faire prévaloir une direction politique. On
le vit bien, après les élections, Je 6 juillet 1869, lors-
que les interpellations signées par 116 membres de
l'ancienne majorité obligèrent le ministère Rouher à
se retirer, et déterminèrent l'Empereur à modifier par
un sénalus-consulte l'organisation des pouvoirs publics.
XIII
La gauche, malgré les cfTorts du gouvernement, fait décider |»ar In
Corps législatif l'armement immédiat di la garde nationale.
Dans la séance du 9 août, à laquelle je reviens après
(es explications nécessaires, ce fut, comme nous Tarons
vu, un député très-dynastique, M. Latour du Moulin,
Tun des chefs du centre gauche, qui porta les premiers
coups au ministère du 2 janvier. Le même député vota,
dans celte séance, la proposition de M. Jules Favre qui
avait pour but de concentrer dans une commission de
la Chambre les pouvoirs du gouvernement pour toute
la durée de la guerre.
A la séance du 10 août, M. de Palikao fit connaître
le ministère dont il était le chef. M. Jérôme David et
M. Clément Duvemois étaient deux hommes d'action.
264 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
dévoués l'un et l'autre à TEmpereur, le premier de tout
temps, le second de date récente. Le préfet de la Seine,
M. Henri Chevreau, devenait ministre de Tintérieur.
M. Brame appartenait au centre gauche, M. Busson-
Billault au centre droit. H. Magne et Tamiral Rigault
de Genouilly étaient très-bien placés à la tête de leurs
départements. On connaissait peu M. Grandperret et
M. de la Tour d'Auvergne. Le comte de Palikao avait
la réputation d'un bon général et d'un esprit hardi ,
ayant quelque analogie, sous ce double rapport, avec le
maréchal de Saint-Arnaud. Son nom et celui de M. Jé-
rôme David n'excluaient pas la pensée d'un coup d'État.
Ils se sont défendus l'un et Taulre d'y avoir songé,
M. de Palikao, très-expressément, M. Jérôme David,
avec quelques réserves. Voici les termes de sa déposi-
tion :
« En présence de la gravité des événements exté-
rieurs et des attaques dirigées contre les ministres qui
ne faisaient aucune espèce de provocation , je pensais
que, dans l'intérêt du pays, il y aurait lieu de pren-
dre , le cas échéant, certaines mesures. Il est évident
que ces attaqués, se produisant continuellement, le pou-
voir exécutif, qui avait la responsabilité de l'ordre ,
devait songer à se défendre. Après le 4 Septembre, le
premier acte du pouvoir a été de dissoudre le Corps
législatif. Il y a quelquefois pour les gouvernements
des mesures de cette nature à prendre dans un intérêt
public... Porter la main sur le Corps législatif n'est
jamais venu en discussion ; mais il est évident, et,
parlant pour moi, je crois pouvoir parler pour mes
collègues, que si nous avions pu prévoir le dénoû-
ARMEMENT DE LA GARDE NATIONALE 265
ment du 4 Septembre, nous aurions agi certainement
dans le but de le prévenir; nous aurions cherché à
l'éviter. Toutefois, il est une chose absolument vraie,
c'est que nous ne nous sommes jamais consultés sur
cette éventualité. Je dirai plus, c'est qu'il y avait dans
le sein du conseil un parti parlementaire très-fort, à la
tête duquel était le comte de Palikao. » Du reste, on se
préoccupait fort peu, à la fin du mois d'août, de l'éven-
tualité d'un coup d'Êlat, parce qu'on était absorbé par
la besogne fiévreuse du moment, et qu'on sentait que
l'empereur n'avait plus assez de force pour tenter, ni
assez d'autorité pour réussir. »
La première question qui se présentait était l'arme-
ment des gardes nationales. L'urgence avait été votée
le 9. La gauche demandait à discuter au fond dans la
journée du 10. Le gouvernement et la majorité vou-
laient remettre au lendemain. Ce qui obligeait la gauche
à se presser, c'était d'abord la marche de l'ennemi, et
ensuite l'agitation extrême causée par des refus, qu'on
regardait, avec raison, comme une marque de défiance
à l'égard de la garde nationale. Un député de la majo-
rité s'écriait : « Vous voulez Tarmement de Paris, et
nous voulons, nous, l'armement de la France! Allez,
nous sauverons le pays malgré vous et sans vous! »
C'était une injure bien gratuite, en présence du projet
de loi déposé la veille par M. Jules Favre. Nous étions
surtout préoccupés de Paris parce que nous étions dé-
putés de Paris, parce que Paris tout entier se levait
chaque jour pour demander des armes et menaçait d'en
prendre, si on ne lui en donnait pas, et parce qu'enfin
nous savions qu'il allait être investi : ces trois raisons
266 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
ne semblent pas sans quelque valeur. Mais, dès la pre-
mière observation, nous avions modifié notre texte et
demandé des armes pour toute la France. Je suis même
surpris que nous n'eussions pas pensé, de nous-mêmes,
dès le premier moment, à généraliser notre projet.
L'armement de toutes les gardes nationales de France,
et la création des compagnies de francs-tireurs, qui
préoccupaient particulièrement notre collègue, M. de
Jouvencel, rentraient dans nos vues. S'il faut tout dire,
nous croyions à la guerre de montagnes et de brous-
sailles ; nous pensions que rcnnemi ne pourrait faire
un pas sur notre sol sans trouver les paysans embus-
qués derrière les haies, les rues des villes et des moindres
villages hérissées de barricades. Nous aurions voulu
que, depuis Strasbourg jusqu'à Brest, et depuis Lille
jusqu'à Toulon, quiconque était capable d'utiliser un
fusil en eût un. On en demandait de tous les côtés. Le
20 juillet, le général Ducrot, qui commandait alors
à Strasbourg, et qui voyait toutes, les places dégar-
nies, écrivait au ministre de la guerre : « Il serait facile
de trouver des ressources dans la garde nationale mo-
bile et dans la garde nationale sédentaire, mais je ne
me crois pas autorisé à rien faire, puisque Votre Excel-
lence ne m'a donné aucun pouvoir. » Le général en chef
de l'armée de Lyon télégraphiait le 9 août : < Puis-je
faire délivrer d'urgence des fusils à la garde nationale
sédentaire et aux compagnies de volontaires? Tous les
préfets m'en demandent. » Le directeur du dépôt d'ar-
tillerie à la Fère écrivait de son côté ; « Plusieurs pré-
fets s'adressent à moi pour avoir des fusils à livrer à la
garde nationale sédentaire; que faut-il faire? » Quel-
ARMEMENT DE LÀ GARDE NATIONALE . 267
ques préfets, comprenant et partageant les inquiétudes
du gouvernement, voyaient avec peine les distributions
d*armes, s'y opposaient de tout leur pouvoir. Le préfet
de Lyon rend compte d'une manifestation qui avait eu
lieu le 7 : (( lie mot d*ordre était : organisation de la
garde nationale; il vient du parti radical. » Celui de
Marseille, le département des Bouches-du-Rhône étant
en état de siége^ hésite à organiser une garde natio-
nale; le ministre le laisse libre, ce qui veut dire qu'il
doit se déterminer d'après la connaissance qu'il a de
l'esprit public. Le préfet de la Drôme dit expressément,
le 8 août, dans une dépêche : « L'armement de toute la
garde nationale pourra être un gros danger. »
Déjà le mois précédent (17 juillet), à cette question
du préfet de Strasbourg : « N'est-il pas opportun d'or-
garniser et d'armer à Strasbourg et dans les principaux
centres une garde nationale solide? » le ministre de
Tintérieur avait répondu : « il n'y a pas lieu en ce
moment d'organiser et d'armer une garde nationale à
Strasbourg et dans les principaux centres. »
Il est clair qu'on hésitait entre le désir d'armer la
population contre l'ennemi, et la crainte de l'armer
contre la dynastie. M. Raspail disait la chose crûment :
« Ils ont plus peur de la garde nationale que des Prus-
siens. »
Le nouveau cabinet eut besoin de délibérer avant
de se résigner à l'armement, et ses principaux mem-
bres ont déclaré depuis, dans leurs dépositions, qu'ils
avaient fait leur possible pour ajourner cette me-
sure. « Nous voulions retarder le vole de la loi. —
268 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Nous espérions empêcher rarmement. — Nous avons
cédé de guerre lasse, quand la résistance est devenue
impossible. » La résistance était impossible, en effet,
car les réclamations, dans Paris, devenaient absolument
menaçantes.
La loi fut votée dans la séance du H.
XIV
L'Empereur, sous la pression de l'opinion, renonce au
commandement de l'armée.
Une affaire bien autrement difiBcile était le renverse-
ment du maréchal Le Bœuf. Personne ne se dissi-
mulait qu'en touchant au major-général, on visait
l'Empereur. Sans cette circonstance, on aurait eu beau
jeu contre le maréchal, qui avait tant afiBrmé que nous
étions prêts, car il était avéré désormais que nous ne
l'étions pas. Le gouvernement le savait enfin comme
nous, et n'était pas moins irrité. Les bonapartistes, qui
voyaient la dynastie perdue et la France aux bords de
l'abîme, étaient outrés de colère, et, dans l'exaspération
de leurs remords, rejetaient tout sur ceux qui n'avaient
rien préparé et qui , comptant beaucoup sur la valeur
française et plus encore sur le hasard, s'étaient déclarés
prêts.
270 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
M. Saint-Marc Girardin remarque, dans son rapport,
que les ministres du 10 août sont ceux qui ont le plus
vivement dénoncé rinsuflisance des préparatifs faits par
les ministres qui venaient de déclarer la guerre. « Au
Corps législatif, M. Jérôme David, pas encore ministre»
mais tout près de Têtre, avait déclaré hautement que
nous avions commencé la guerre sans être prêts. Cette
imprévoyance se manifestait partout. Forcés, pour ainsi
dire, de faire, en entrant au ministère. Tin ventaire de la
situation, les ministres du 10 août commentaient ce
manque de ressources et de préparatifs, et l'ont tous
signalé dans leurs dépositions, comme étant la cause
principale des désastres inévitables qui ont, en vingt
jours, sous leurs yeux, plutôt que par leurs mains,
précipité la chute de l'Empire.
» — Dès mon entrée au ministère, dit M. Brame dans
sa déposition, ma première pensée fut de me rendre un
compte exact de l'état où se trouvaient les fortifications
de Paris. J'allai visiter le lendemain les remparts et les
différents forts qui l'entouraient. Les forts contenaient
tout simplement un portier-consigne; dans les forts et
sur les fortifications, pas une pièce de canon n'était en
place; ni munitions ni gargousses, ni vivres, ni défen-
seurs; partout, c'était le silence, le désert; et l'ennemi
était à huit journées de Paris !
» Nous rendîmes compte à nos collègues de cette
situation, et nous comprimes seulement alors le degré
de notre responsabilité. Il fallait parer à tout.
» — Lorsque je suis venu aux affaires, dit M. Clé-
ment Duvemois dans sa déposition, rien n'était prêt.
Le ministre qui me précédait avait donné des ordres à
L'EMPEREUR RENONCE AU COxMMANDEMENT 271
ce sujet, la veille seulement, et par conséquent il n*avait
pas eu le temps de les faire exécuter. —
» Les détails que M. Jérôme David donne dans sa
déposition sur cette insuflisance des préparatifs de dé-
fense et surtout sur les retards que la routine adminis-
trative apportait à Texécution des ordres les plus impor-
tants, ces détails témoignent tristement de la dispro-
portion qui existait entre Timminence de l'attaque et les
lenteurs insouciantes de la défense.
» Nous avions lieu de croire en commençant l'enquête
sur l'insuffisance et sur l'inexactitude des préparatifs de
là guerre, que les censeurs les plus sévères de cela peu
près universel et désastreux se rencontreraient surtout
parmi les membres de l'opposition de gauche. Les dé-
positions de l'opposition de droite, celle qui au 10 août
arrivait au pouvoir, ont été plus sévères encore que
celles de gauche, et elles devaient l'être, parce que les
membres de cette opposition avaient été plus trompés.
L'opposition de gauche ne voyait s'accomplir que ses
craintes, celle de droite voyait s'évanouir ses espérances
et ses prétentions. Aussi ses désappointements étaient
amers et amèrement exprimés.
» — Uuand je voulus poser deux ou trois questions à
M. le maréchal Le Bœuf, dit M. DréoUe, dans sa curieuse
et importante déposition, lui demander ce qu'il allait
faire de ces soldats autorisés par lui-même à se marier,
et s'il comptait sur des hommes qui étaient dans leurs
foyers depuis longtemps, le maréchal Le Bœaf me
répondit: a Nous sommes prêts! — Nous sommes prêts ! »
Mes collègues le répétaient... —
» Et plus loin :
272 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
)) — Je dois insister ici sur une question que nous
posâmes, dans la commission, aux trois ministres
(MM. Ollivier, le maréchal Le Bœuf et le duc de Gra-
mont) : « Mais enfin , nous sommes prêts ?» Et alors
nous entendîmes les trois ministres, et particulièrement
MM. Emile Ollivier et le maréchal Le Bœuf, dire que
nous étions prêts pour soutenir la lutte, que nous n'a-
vions rien à craindre, que nous avions huit ou dix jours
d'avance sur l'ennemi; enfin, qu'au point de vue mili-
taire, nous étions absolument prêts.
» Lorsque, trois semaines plus tard, je me suis retrouvé
dans cette pièce où les ministres nous avaient affirmé
que nous étions prêts, et quand le général Montauban
nous a exposé l'état de nos forces et de nos ai*senaux,
c'est alors que j'ai dit : « Nous avons été trompés ! »
Ce sentiment d'amère rancune qui éclata en 4871
devant la commission d'enquête n'était pas moms vif^
on le comprend, dans les semaines qui séparent le
désastre de Frœschwiiler de la catastrophe de Sedan ;
et quand on voit, dans un pareil moment, le maréchal
Le Bœuf rester à la tête de l'armée, et l'Empereur l'y
maintenir, on ne peut s'empêcher de penser qu'en vérité
la France est bien patiente !
Voici ce qu'on lit dans le compte rendu officiel de la
séance du 9 août :
« M. LE BARON Jérôme David. (ïl fut ministre le len-
demain.) — La Prusse était prête, et nous ne l'étions
pas. (Exclamations bruyantes à gauche.)
» Voix diverses (à gauche.) — Le ministre avait dit
que nous Tétions ! — Il nous a donc trompés ! — Il a
trahi la France !
L'EMPEREUR RENONCE AU COMMANDEMENT 273
» M. Jules Favrk. — Il dous a jetés dans la ruine et
dans la misère !
» M. LE COMTE DE Kératry. — H. le ministre de la
guerre a déclaré que nous étions prêts, absolument
prêts I »
Quelques instants après, M. de Kératry prononça les
paroles suivantes : « Je considère conmie un devoir
pour moi, membre de la commission chargée du rap-
port relatif à la guerre, de venir faire ici une déclaration
qui ne sera démentie par aucun de mes collègues.
» M. le ministre de la guerre, appelé dans le* sein
de notre commission, a affirmé sur Thonneur que nous
étions absolument prêts. S'il nous eût laissé voir quel-
ques hésitations dans son esprit, nous serions venus
soumettre la situation à la Giambre, en l'éclairant sur
la réalité des faits. »
A la séance du lendemain, M. de Kératry propose,
qu'une commission d'enquête parlementaire soit insti-
tuée d'urgence, et qu'elle appelle à sa barre le maréchal
Le Bœuf. La proposition est combattue par M. Thiers,
comme inopportune ; mais il se garde bien d'innocen-
ter le maréchal, t 11 ne faudrait pas, s*écrie-t-il, que
de la conduite que nous tenons ici et de l'attitude que
nous prenons, on pût conclure que nous sommes indul-
gents pour l'immense aveuglement qui nous a donné
la guerre! Oui la préparation a été insuffisante, et'
la direction profondément incapable! » Ces derniers
mots répondaient moins à ce qu'on disait qu'à ce qu'on
pensait. Ce n'était pas le maréchal qui avait la direc-
tion, c'était l'empereur. On demandait aujourd'hui
que le maréchal fût écarté du commandement : de-
18
274 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
main, si on n'obtenait pas satisfaction, on demanderait
réloignement de l'Empereur. Car c'était sur toutlui qui,
par son incapacité militaire, était le danger.
Qui, dans la France entière, aurait osé le nier ? qui
l'aurait pu? L'impératrice, qui voyait le péril de l'Em-
pereur, le conjwait de se séparer de son major général.
Elle lui écrit le 9 : « La situation deviendrait plus
grave que vous ne croyez si Palikao n'était pas mi-
nistre de la guerre. Le maréchal Le Bœuf est rendu
responsable des ordres et contre-ordres donnés, qui
sont connus à Paris. On vient de me dire qu'on deman-
dait à la Chambre son remplacement. » Elle dit dans
une autre dépèche du même jour : « Palikao accepte
et part immédiatement pour Metz. Il faudrait que la
démission du maréchal fût donnée avant son arrivée^ i»
L'Empereur se montre intraitable. Il consentirait bien à
remplacer le maréchal Le Bœuf comme ministre, mais
il entend le garder auprès de lui comme major général.
Il a une confiance aveugle dans ses lumières, dans sa
.fidélité, peut-être dans sa discrétion. Il craint de faire
à un autre confident l'aveu de son incapacité. Il répond
coup sur coup aux dépêches précédentes, c Je ne com-
prends rien à Tenvoi de Palikao à Metz, il ne peut
rien changer à la situation. Je pensais que c'était la
démission du ministre de la guerre qu'on demandait ;
l'autre est impossible. 9 L'impératrice lui répond avec
une vivacité qui tourne à la [colère : a Vous ne vous
rendez pas compte de la situation. Il n*y a que Bazaine
qui inspire confiance : la présence du maréchal Le Bœuf
i'ébranle aussi bien là-bas qu'ici. Les difiicultés sont
immenses. Dans quarante-huit heures, je serai trahie
L'EMPEREUR RENONCE AU COMMANDEMENT 275
par la peur des uns et par l'inertie des autres. » Elle
écrivait en même temps au maréchal : a Au nom de
votre ancien dévouement, donnez votre démission de
major général; je vous en supplie. Je sais combien cette
détermination va vous coûter; mais, dans les circon-
stances actuelles, nous sommes tous obligés aux sacrifices.
Croyez qu'il n'en est pas de plus dur que la démardie
que je fais auprès de vous. > Le maréchal Le Bœuf
n'hésita pas, et l'impératrice l'en remercia avec effusion.
Hais l'Empereur, lui, hésitait toujours. Il télégraphiait,
le 9 : « Quant au maréchal Le Bœuf, il m'a déjà donné
sa démission; mais je ne puis l'accepter tant que je
n'aurai pas quelqu'un qui ait mti confiance pour le
remplacer. » Le lendemain, il développait ses raisons
dans un long télégramme, a II m'est plus impossible
de me passer de major général que du ministre de la
guerre. Il n'y a aucun rapport entre ces fonctions et
celles du maréchal Bazaine. Un seul exemple : si je
supprime, sans le remplacer avantageusement, le major
général, l'armée pourrait manquer de vivres, le corps
de cavalerie de fourrages, et tous les services souffri-
raient, n faut ne rien connaître aux dioses de la guerre
pour penser qu'à la veille d'un combat, je puisse sup-
primer le rouage le plus important de l'activité. » Il
fallut céder cependant, malgré cette argumentation
puissante. Quoique l'impératrice lui eût télégraphié, le 9,
un peu hasardeusement : a Votre prestige est intact »,
il comprit que, s'il n'obéissait pas à l'ordre que lui
donnaient la Chambre, l'opinion, l'armée, de renvoyer
le maréchal Le Bœuf, il pourrait bien recevoir l'injonc-
tion de disparaître lui-même.
276 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Déjà les voix les plus autorisées avaient parlé à plu-
sieurs reprises, du haut de la tribune, de rincapacité
absolue du commandement. L'annonce de la retraite du
maréchal vint trop tard. Lorsque, dans la séance du
12, le ministre de la guerre donna lecture de cette dé-
pèche laconique : « J*ai accepté la démission du maré-
chal Le Bœuf de major général. Napoléon; » il n'y
eut pas un signe d'approbation, pas une remarque ; on
passa dédaigneusement à une autre affaire. C'est que ce
n'était pas la grosse démission, l'abdication absolue du
commandement. Il fallut que le ministre de la guerre vint
le lendemain donner à la Chambre des explications pré-
cises, qui, tout en découvrant les hésitations de l'Em-
pereur et le peu de fixité de ses résolutions, attestaient
au moins qu'il avait déGnitivement renoncé à la plus
dangereuse de toutes ses chimères.
« H. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — McSSicUrS, plusicurS
d'entre vous ont paru émus d'une insertion qui a paru
ce matin au Journal officieL
j> Des termes de cette insertion, il a paru résulter pour
plusieurs d'entre vous que M. le maréchal Le Bœuf était
encore à la tête de l'armée, et que M. le maréchal Ba-
zaine n'avait pas encore pris le commandement gé-
néral.
» C'est là une erreur qui vient de ce qu'on n'a pas
fait suffisamment attention aux dates.
» Le décret de nomination du maréchal Bazaine comme
commandant de plusieurs corps d'armée est daté du 9,
tandis que la démission de M. le maréchal Le Bœuf
n'est que du 12.
» Eh bien, Messieurs, c'est dans cet intervalle de trois
L'EMPEREUR RENONCE AU COMMANDEMENT 277
joui'S que M. le maréchal Bazaine a été investi du com-
mandement en chef, ce qui n'implique aucun comman-
dement en dehors du sien.
» M. GuYOT-MoNTPAYROux et plusieurs membres du
côté gauche. — Aucun commandement supérieur?
y> M. LE MINISTRE. — Aucuu commandcmcut ni au*
dessus, ni à côté du sien.
» A gauche, — De tous les corps d'armée ?
» M. LE MINISTRE. — Dc tous Ics corps d'armée.
» M. Barthélebiy Saint-Hilaire. — Cela rassurera le
pays. »
Le comte de Palikao, qui connaissait en effet les
alarmes du pays, et qui lui-même, en officier capable
et en homme intelligent, déplorait l'infatuation de l'Em-
pereur, ne manquait pas une occasion de déclarer à la
tribune que celui-ci n'était plus le général en chef. Il le
répéta dans la séance du 16, en annonçant que l'armée
de Châlons, commandée parle maréchal Mac-Mahon, allait
partir sous peu pour donner la main à l'armée qui était
sous Metz, et se mettre a tout naturellement > sous les
ordres du maréchal Bazaine, « le véritable, le seul géné-
ral en chef de l'armée du Rhin. >*
Les malheurs étaient trop soudains et trop affreux, le
danger de la patrie était trop évident, la patience publi-
que avait été mise à une trop rude épreuve pour que
le sentiment général ne Ht pas explosion jusque dans
la Chambre. On disait partout et on répéta tous les
jours à la tribune que l'Empereur nous avait jetés folle-
ment dans cette guerre, qu'il n'avait fait aucun prépa-
ratif , que notre armée manquait de tout par sa faute, qu'il
278 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
était sans alliances en Europe, qu'il avait livré les corps
d'armée à ses aides de camp et à ses favoris, qu'il avait
assumé sur lui-même» avec une témérité coupable, la
charge du commandement, qu'il avait commencé les
opérations presque au hasard, qu'il était cause de l'é-
crasement de Douay à Wissembourg, de la déroute de
Mac-Mahon à Frœschwiller et de Frossard à Spickeren
et à Forbach ; que, depuis nos désastres, il n'avait su
ni se démettre à temps du commandement, ni choisir
un capitaine, ni prendre une résolution intelligente, ni
se tenir un jour aux résolutions prises. Maintenant il
donnait sa démission officielle. Il la donnait contraint
et forcé, après quatre jours de refus. Mais il était à l'ar-
mée, et il était Empereur! La Chambre avait refusé
la création d'un comité de gouvernement ; elle laissait
le pouvoir politique aux mains d'une femme, d'une
étrangère ; elle laissait l'Empereur destitué du comman
dément au milieu de l'armée, où il ne pouvait être
qu'un embarras ou un danger. Elle livrait la France
aux incapables. Que d'efforts n'avait pas faits le gou-
vernement, au moment du plus exti'ême péril, pour
éviter l'armement de la garde nationale I Même après
la loi votée, on en était de tous côtés à demander inu.
tilement des armes» La France périssait pour une dynas-
tie de hasard!
XY
Le général Trochu accepte le gouvernemeot de Paris à trois condi-
tions : 1« la rentrée de la garde mobile à Paris ; 2* le retour de
l'Empereur; 3" la reconstitution sous Paris de Tarmée du maré-
chal de Mac-Mahon.
Voici ce que disait à TEmpereur, dans une conférence
qui eut lieu à Chàlons, le 17 août, un homme qui sait
penser et parler, mais que la fatalité de sa naissance
condamne à n'avoir jamais ni le premier rang au pou-
voir, ni une situation clairement définie dans l'opposi-
tion :
« Pour cette guerre, vous avez abdiqué, à Paris, le
gouvernement; à Metz, vous venez d'abdiquer le com-
mandement. A moins de passer en Belgique, il faut que
vous repreniez l'un ou l'autre. Pour le commandement.
280 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
c'est impossible. Pour le gouvernement, c'est difficile
et périlleux, car il faut rentrer à Paris. Mais, que dia-
ble ! si nous devons tomber, au moins tombons comme
des hommes! »
L'Empereur avait bien songé, plusieurs jours aupara-
vant, à rentrer à Paris. D'abord il avait voulu y ren-
voyer son fils, sur l'avis de ses ministres, qui, dès le
commencement du mois d'août, tremblaient pour la dy-
nastie. L'impératrice comprit qu'il était trop tard, que
le retour du petit prince ne serait pas sans péril. Quant
à l'Empereur, il y avait une raison toute matérielle
pour qu'il ne continuât pas à tenir campagne. Nous
avons une consultation du docteur Germain Sée, pro-
fesseur à la Faculté de médecine de Paris, en date du
3 juillet 1870, qui prouve à quel point il lui était dif-
ficile de rester longtemps à cheval et de supporter de
longues fatigues corporelles.
L'illustre maître, comme l'événement l'a prouvé,
avait jugé la situation du malade avec une lucidité ab-
solue. On s'en préoccupait naturellement, dans le cercle
des intimes. M. Piétri, non pas le préfet de police,
mais le chef du secrétariat, qui avait suivi l'Empereur
à Metz, n'écoutant que son dévouement, avait demande
à Napoléon s'il se sentait assez de forces physiques pour
supporter les fatigues d'une campagne active, passer les
journées à cheval, et les nuits au bivouac. « Il est con-
venu avec moi qu'il ne le pouvait pas, dit M. Piétri
dans une dépêche confidentielle à l'impératrice (8 août).
Je lui ai dit alors qu'il valait mieux aller à Paris réor^
ganiser une autre armée et soutenir l'élan national,
avec le maréchal Le Bœuf comme ministre de la guerre,
LE GÉNÉRAL TROCHU GOUVERNEUR DE PARIS 281
et laisser le commandement en chef de l'armée au ma-
réchal Bazaine, qui en a la confiance, et auquel on at-
tribue le pouvoir de tout réparer. S'il y avait encore un
insuccès, l'Empereur n'en aurait pas la responsabilité
entière. C'est aussi l'avis des {vrais amis de l'Empe-
reur. »
Mais le malheureux homme s'était mis dans une de
ces situations inextricables où le salut semble impossi-
ble de quelque côté qu'on se tourne. Il est vraisemblable
que M. Piétri avait écrit sous sa dictée. L'impératrice
lui répondit directement : « Je reçois une dépêche de
Piétri. Avez-vous réfléchi à toutes les conséquences
qu'amènerait votre rentrée à Paris sous le coup de deux
revers? Pour moi, je n'ose prendre la responsabilité d'un
conseil. — Si vous vous y décidez, il faudrait au moins
que la mesure fût présentée au pays comme provisoire :
l'Empereur revenant à Paris réorganiser la deuxième
armée, et confiant provisoirement le commandement en
chef de l'armée du Rhin à Bazaine, »
Il resta. — Il montrait beaucoup de calme au dehors.
Sa situation ne se trahissait que par une sorte d'affais-
sement intellectuel qui frappait tous ceux qui l'appro-
chaient. On eût dit que la volonté était absente. Ses
dépêches mêmes en font foi. Lorsqu'après avoir abdiqué
le commandement dans les mains du maréchal Bazaine
et accepté la démission du maréchal Le Bœuf, il se
trouva à Châlons, comme un hôte importun, dans l'ar-
mée du duc de Magenta, la question qui divisait le plus
les esprits était précisément celle de savoir ce que l'on
ferait de cette armée , si on l'enverrait vers le Nord-Est
282 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
pour donner la jnain à l'armée de Metz, ou si on la
ramènerait sous Paris. Cette dernière solution était la
plus populaire. M. Thiers, dont l'autorité croissait
chaque jour avec les dangers du pays, la considérait
comme indispensable. Il y eut le 17, à Châlons, une
conférence sur ce sujet, à laquelle assistèrent le maré-
chal de MaC'Mahon, le général Trochu et le général
Schmitz, qiji fut chef de l'état-major général du gou-
verneur de Paris pendant le siège.
Le prince Jérôme-Napoléon y soutint avec beaucoup
de force qu'il fallait revenir à Paris avec l'armée. II
croyait qu'il n'y avait pas d'autre alternative que de
prendre ce parti ou d'abdiquer. «Voilà, dit-il à l'Empe-
reur, le général Trochu, dont vous connaissez les vues
de concentration et de reconstitution des forces mili-
taires sous Paris, défendu à outrance et servant de
point d'appui à de nouvelles opérations. Il était, de no-
toriété, opposé à cette guerre et aux précédentes. Seul
entre tous les généraux, il a naguère montré à quel
point on s'illusionnait sur le mérite des institutions mi-
litaires, dont il a demandé la refonte, et de l'armée,
dont il a demandé la réorganisation. Cela l'a compro-
mis. A présent il a une autorité et une popularité
particulières. Qu'il les mette à votre disposition comme
un brave homme qu'il est et que vous avez mal jugé.
Nommez-le gouverneur de Paris, chargé de la défense
de la place; qu'il vous y précède de quelques heures
et vous annonce à la population dans une procla-
mation qu'il saura faire. Vous verrez que tout ira
bien, y^
Le prince parlait ainsi pour encourager son cousin.
LE GËNÉRAL TROCHU GOUVERNEUR DE PARIS 383
Au fondy il ne se dissimulait pas les périls d'un retour
de l'Empereur à Paris. II pouvait y périr, mais s'il allait
vers le Nord, il sauverait peut-être sa vie, il ne sauve-
rait ni sa couronne, ni son honneur. Il fallait donc
avoir assez de cœur pour affronter la colère des Pari-
siens, et compter, pour se remettre en état de régner^
sur la chance fort douteuse, mais après tout possible,
d une victoire : « Qu'il fasse cela, disait-il, ou qu'il ab-
dique! 9 Les autres membres de la famille impériale,
l'impératrice surtout, et avec elle les ministres, le
Conseil privé, les ultra-bonapartistes, voyant comme le
prince Napoléon les périls du retour, les voyant mieux
peut-être, tenant l'Empereur pour perdu s'il revenait,
insistaient fortement pour le plan du comte de Palikao,
et pensaient que, tant que l'Empereur serait vivant, il
resterait un espoir pour la dynastie. Quant au principal
intéressé, qui n'avait plus la force de vouloir, il est
probable qu'il ne se faisait aucune illusion ni sur les
chances d'un succès dans le Nord, ni sur l'avenir qui
l'attendait aptes un nouvel échec. Il se sentait de plus
en plus accablé par la maladie, et un instinct puissant
le poussait, malgré son courage, qu'on ne peut pas
nier, à chercher le repos. Il ne prononça pas une pa-
role pendant toute la conférence. Quand son cousin eut
fini de parler, il se tourna vers le général Trochu :
cc^Vous avez entendu Napoléon, lui dit-il tranquillement.
Est-ce que vous accepteriez cette mission ? d
Le général Trochu* accepta, et partit pour Paris le
même jour vers les onze heures du matin. II regardait
fermement comme adoptés, dans la conférence qui ve-
nait d'avoir heu, les trois points que voici : 1^ la ren-
284 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
trée de. la garde mobile à Paris; S® le retour de TEm-
pereur; 3* la reconstitution sous Paris de Tarmée du
maréchal de MacrMahon et de toutes les forces dispo-
nibles.
XVI
Après de longues hésitations, Tannée du maréchal de Mac-Mahon
abandonne Paris, et se dirige lentement vers le Nord-Est.
Les souvenirs du maréchal de Mac-Uahon ne concor-
dent pas avec ceux du général Trochu. II ne pense pas
que la résolution de ramener l'armée à Paris ait été
arrêtée dans la conférence de Cbâlons d'une manière
définitive. En tous cas, il s'adressa par dépêche au
maréchal Bazaine, sous les ordres duquel il venait
d'être mis, et lui demanda « comment il pourrait venir
à son aide sans découvrir Paris. » Le problème, évi-
demment, était insoluble. M. de Mac-Hahon, en ce
moment, se sentait fort indécis. Abandonner le maréchal
Bazaine, qui pouvait d'un moment à l'autre arriver sur
la Meu^se, lui causait un véritable déchirement, et d'un
autre côté il lui semblait urgent de couvrir Paris et de
conserver à la France la seule armée qu'elle eût encore
286 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
disponible. Il se porta sur Reims le 21, pour ne pas
rester à Châlons, dans une plaine immense où la dé-
fense contre des forces supérieures était impossible, et
y prit position derrière le canal de la Marne à TAisne,
pour marcher ensuite, selon les circonstances, soit sur
Paris, soit vers le Nord-Est. Après une longue délibé-
ration avec lui-même, l'hésitation des premiers jours
avait disparu, et sa résolution était prise de se diriger
le 23 sur Paris, s*il ne recevait pas d'instructions con-
traires du maréchal Bazaine. Aucune objection n'était
à craindre du côté de l'Empereur, qu'il prît ou non sa
démission au sérieux, car il inclinait dans le même sens
que le maréchal ; ainsi tout concourait jusque-là avec
les ATies du général Trochu. L'impératrice, au con-
traire, le conseil des ministres, le conseil privé ne rê-
vaient que la jonction avec Bazaine. En arrivant à
Reinis, l'Empereur et le maréchal y trouvèrent M. Rouher,
qui venait de Paris, et qui d'abord insista fortement, en
invoquant l'autorité du conseil et de la régente, pour la
marche vers le Nord ; mais le maréchal lui répondit
qu'il ne voulait pas risc[uer de se trouver au milieu des
armées prussiennes ; que d'après les renseignements qui
lui étaient parvenus la veille au soir, il devait supposer
le maréchal Bazaine entouré à Metz par une armée de
200,000 hommes ; qu'en avant de Metz, dans la direc-
tion de Verdun, se trouvait l'armée du prince de Saxe,
estimée à 80,000 hommes ; enfin, que le prince royal
de Prusse arrivait près de Vitry-le-François à la tête
de 150,000 hommes; qu'en se portant vers l'Est avec
une armée composée en grande partie de régiments de
marche, il pourrait éprouver un échec qui dterait à la
L'ARMÉE ABANDONNE PARIS 287
France ses dernières ressources. Il aurait pu ajouter que
ce qu'il avait de véritables soldats sous ses ordres venait
de Wissembourg^ de Forbach et de Frœschwlller, que
les cadres et les effectifs étaient incomplets, les hommes
démoralisés, le matériel détruit. M. Rouher se rendit à
ces raisons, qui étaient, en effet, péremptoires, et qui,
dans rétat d'effarement d'esprit où se trouvaient le gou-
vernement et les généraux, parurent de peu d'importance
le lendemain. Il rédigea lui-même la proclamation que
le maréchal devait adresser à la population de Paris.
Ce projet de proclamation, écrit de la main de
M. Rouher, a été retrouvé parmi les papiers des Tui-
leries, et publié.
Quand on croit que le voyage de M. Rouher avait été
délibéré en conseil, et avait pour but principal de décider
l'Empereur à ne pas revenir à Paris, on peut être étonné
de voir cet homme d'État arriver à Chàlons avec une
opinion, et retourner à Paris pour en exécuter une
autre. Mais telle n'est pas la réalité des faits.
M. Rouher n'avait pas été envoyé à Châlons. Il s'é-
tait déterminé de son propre inouvement, et presque
soudainement, à y aller, pour donner ses avis à l'Em-
pereur, conmie il y était autorisé par une liaison an-
cienne et très-intime. Je crois qu'à ce moment, sa pré-
occupation principale était de reconstituer l'autorité,
entreprise bien nécessaire, mais bien difficile. Le prince
Napoléon disait tout haut : a L'Empereur n'est plus
commandant; il n'est plus empereur; il faut qu'il essaie
de le redevenir, ou qu'il abdique, qu'il passe en Bel-
gique. » Ce qu'il disait tout haut, tous les amis de
l'Empire le pensaient tout bas. J'en trouve la preuve
288 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
dans ce passage de l'enquête parlementaire. C'est
M. Saint-Marc Girardin qui parle : a La première crise
du ministère de Palikao fut la nomination du général
Trochu comme gouverneur de Paris. Cette nomination
fut faite par l'Empereur, à Tinsu du ministère et de la
régente. L'Empereur ayant, à Metz, résigné le comman-
dément de l'armée entre les mains du maréchal Bazaine,
et, à Châlons, entre les mains du maréchal Mac-Mahon,
semblait déjà s'être acheminé vers une abdication.
M. Chevreau dit dans sa déposition : « L'Empereur, pour
des raisons que lui seul avait à apprécier, avait voulu
ne plus être le premier à Tarmée; mais il ne pouvait
être le second nulle part. »
Si TEmpereur n'existait plus, on ne voit pas ce qu'é-
tait et ce que pouvait l'impératrice. M, de Palikao, qui
avait passé vingt-sept ans de sa vie en Algérie, six ans
à Lyon, quelque temps en Chine, pouvait être un bon
général, mais il n'était certainement pas un homme poli-
tique. Je répète donc que M. Rouher voulait surtout re-
constituer l'autorité, qu'il jugeait nécessaire pour cela de
revenir au plus vite à l'unité, et à Tunité par l'Empereur.
Dans ces dispositions, il n'eut pas de peine à se laisser
gagner à l'idée de le ramener à Paris; car la partie,
fort difficile à jouer, ne pouvait être jouée que là. Quand
d'ailleurs le maréchal Mac-Mahon lui eut fait toucher
au doigt les périls de la marche vers le Nord, il se
rendit complètement et mit lui-même la main à l'œu-
vre en écrivant les proclamations. Je dis sur-ie-chanip
qu'il aurait échoué dans cette tentative, que la position
était définitivement perdue, que l'Empereur n'avait plus
ni force physique, ni volonté. Le seul parti à prendre.
L'ARMÉE ABANDONNE PARIS 28»
pour organiser un pouvoir public, était de renoncer à
ce qui n'était plus qu'une fiction, et de créer, dans la
Chambre élective, une commission de gouvernement.
Nous en flmes la proposition, que le Corps législatif eut
le tort, le très-grand tort de ne pas accueillir. Celte dé-
marche de noire part prouve que nous voyions clair
dans la situation, et que nous ne voulions pas du pou-
voir pour nous-mêmes. Mais je reconnais que M. Rouher,
en ramenant l'Empereur à Paris, et surtout en suppri-
mant la régence, tentait la seule chance de salut qui
restait alors à la dynastie.
Voilà donc M. Trochu et M. Rouher, partis pour
Paris à quatre jours de distance, convaincus Tun et
Tautre que l'Empereur allait les suivre, le second appor-
tant le projet de proclamation et le décret qui chargeait
M. Mac-Mahon du commandement de Tarmée de Paris.
Le maréchal donne ses instructions le 22 ; on doit s'é-
branler le 23 de bon matin pour se rapprocher de la
capitale. C'est une entreprise dans laquelle, selon le
prince Napoléon, l'Empereur peut périr, mais la France
peut être sauvée. Une dépêche de Bazaine arrivée le
22, à quatre heures de l'après-midi, renverse tous ces
projets. En apprenant que l'ai'mée de Metz prend la
direction du Nord pour se rabattre ensuite par Mont-
médy sur la route de Sainte-Menehould et Chàlons,
M. de Mac-Mahon change de plan tout à coup, et
commence avec l'Empereur ce fatal voyage, qui pou-
vait être fait en trois jours, qui en dura huit, et qui
se termina, sous les murs de Sedan, par la plus im-
mense et la plus lamentable défaite.
J'ai peine à comprendre cette résolution et l'obstina-
19
290 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
lion du ministre de la guerre à la conseiller. M. de
Palikao semble dire que son but, en portant l'arfiiéer
vers le Nord, était de créer une armée puissante par
la jonction de Bazaine et de Mac-Mahon, de débloquer
sur-le-champ Bazaine, et de se servir immédiatement
des deux armées, devenues libres, et réunies sous un
commandement unique, pour couvrir et, au besoin,
pour débloquer Paris. Ce plan suppose une marche ra-
pide et une victoire. La victoire était difficile à espérer ;
la marche fut d'une lenteur déplorable. Il eût été bien
plus sûr d'adopter le plan que TEmpereur préférait,
que le prince Napoléon avait conseillé, dont M. Thiers
et M. Trochu démontraient la nécessité, auquel M. Rou-
her s'était rallié, que M. de Mac-Mahon, avant la dé-
pêche du maréchal Bazaine, regardait comme le seul
praticable.
Dans sa lettre à sir John Burgoyne écrite le 29 oc-
tobre, l'Empereur exprime encore cette même opinion
et condamne durement le parti qui a été pris. « Revenu
à Châlons, dit-il, j'ai voulu conduire la dernière armée
qui nous restait à Paris, mais là encore des complica-
tions politiques nous ont forcés à faire la marche la
plus imprudente et la moins stratégique, qui a fini
par le désastre de Sedan. »
Pendant que le maréchal Mac-Mahon, emmenant *
l'Empereur à sa suite, partait pour le Nord, et renon-
çait, contre sa propre opinion, à revenir vers Paris,
le général Trochu, tout rempli de noirs pressentiments,
mais animé d'un indomptable courage^ arrivait à
Paris, résolu d'exécuter en homme de cœur toutes ses
promesses. L'impératrice Taccueillit par ces paroles :
L'ARMÉE ABANDONNE PARIS 291
« L'Empereur ne reviendra pas à Paris. Ses ennemis
seuls ont pu lui conseiller ce retour. Il n'entrerait
pas vivant aux Tuileries. »
La résolution de Fimpératrice était prise depuis long-
temps, et elle était irrévocable. Quand l'Empereur, se
ser\^ant de l'entremise de M. Piétri, avait en quelque
sorte sollicité la permission de revenir, elle lui avait
très-expressément déclaré que jamais elle ne lui en
donnerait le conseil. Elle ne lui en avait pas caché le
motif, quelque dur qu'il fût de le lui rappeler: « Vous
ne devez pas y songer après deux revers. » La considé-
ration du danger que pouvait courir l'Empereur primait
toutes les autres aux yeux de l'épouse et de la mère :
on le conçoit.
Le conseil des ministres et le conseil privé étaient
unanimement d'accord avec elle. Cette détermination
leur était inspirée par deux causes. D'abord, celle qui
était toute-puissante sur l'impératrice : le danger per-
sonnel qu'un retour à Paris faisait courir à l'Empereur;
ensuite, une appréciation inexacte des chances de
l'expédition vers le Nord. Le général de Palikao leur
avait fait partager la confiance que lui inspirait cette
expédition. Le maréchal Mac-Mahon, imparfaitement
renseigné sur la situation de Bazaine et sur la marche
des Allemands, changea plusieurs fois d'opinion. Le
ministre avait dû, dans l'origine, compter sur son
concours, puisqu'il en avait reçu, à la date du 19 août,
le télégramme suivant : « Veuillez dire au conseil des
ministres qu'il peut compter sur moi et que je ferai
tout pour défendre Bazaine. » Mais, dès le 21, le ma-
réchal avait été amené par la réflexion à prendre la
292 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
résolution conlraire. Il en développa les motifs, avec
beaucoup de fermeté et de précision, dans la conférence
avec M. Rouher. Quant à TEmpereur, abattu, troublé
par la maladie et par le malheur, presque passif, il désirait
revenir sans imposer sa vofonté, se soumettant d'avance
à ce qui serait résolu. M. Rouber affirme dans sa dé-
position, que, si M. de Mac-Mahon changea une troi-
sième fois d'avis, c'est uniquement par suite des dépêches
du maréchal Bazaine. Le maréchal lui-même le déclare.
M. de Wimpifen pense pourtant que le maréchal voulait
encore, le 21 août, marcher au secours de Tarmée
de Metz, comme il Tavait télégraphié au ministre
le 19; que l'Empereur, au contraire, désirait retourner
à Paris, et que cette opposition d'idées entre le général
en chef titulaire et le souverain qui avait abdiqué le
commandement fut la cause des irrésolutions du maré-
chal et de la lenteur de sa marche vers le Nord-Est.
M. le duc de Magenta, pour couvrir celui qui avait
été son souv(Tain, aurait poussé le désintéressement et
la générosité jusqu'à cacher le motif de ses retards, et
à en prendre»- sur lui la responsabilité. Si cela est^
la présence de Napoléon III dans l'armée fut mille
fois funeste, puisque c'est ce retard qui a consommé
et approfondi notre ruine. M. Rouher, comme je viens
de le dire, avait cédé, changé d'avis bout pour bout.
A Paris, on ne céda pas, on ne douta pas. Le
comte de Palikao, dont l'opinion n'avait pas varié un
instant et qui l'avait toujours exprimée avec fermeté^
écrivit sur-le-champ à l'Empereur : « Le sentiment una-
nime du conseil, en présence des nouvelles du maréchal
Bazaine, est plus énergique que jamais. Les résolutions
LARMÉE ABANDONNE PARIS 293
prises hier (dans la conférence avec M. Rouher) de-
vraient être abandonnées. Ni décret, ni lettre, ni pro-
clamation, ne devraient ^tre publiés. » Il ajoute que,
si Bazaine n'est pas secouru, il rie peut plus répondre
de Paris ; et cette pensée, qui, selon moi, était fort peu
conforme à la réalité, est reproduite dans plusieurs télé-
grammes. Il dit à M . Trochu en le voyant, aussi ferme-
ment que rimpératrice : « L'Empereur ne viendra pas. »
Au reste, il avait bien à ce moment le droit de parler
ainsi, puisque le maréchal de Mac-Mahon venait de
lui annoncer qu'il s'avançait vers Montmédy.
Le général Trochu ne pouvait conserver aucun doute.
11 se trouvait gouverneur d'une place qui ne serait pas
secourue et en présence d'un gouvernement dont les
vues étaient directement opposées aux siennes. Plus il
avait en ce moment la faveur populaire, plus il était
naturel que la cour lui fût hostile. Le comte de Palikao,
sans le prendre pour un ennemi (et il ne l'était certai-
nement pas) , le considérait coAime un obstacle. Il le
tint à l'écarl le plus qu'il put, le négligea jusqu'à l'in-
jure. Il voulut le remplacer par le général de Wimpffen,
brave et intelligent officier, qui avait surtout, aux yeux
du ministre de la guerre, le mérite de penser, comme
lui, qu'il fallait jeter toute l'armée sur le Nord-Est.
M. de Wimpffen ne voulût pas supplanter le général
Trochu, qu'il connaissait et qu'il estimait. Il fut investi
du commandement du corps d'armée confié jusque-là au
général de Failly, dont toutes les voix demandaient la
révocation. Il emportait, en outre, des lettres de service
pour remplacer le maréchal de Mac-Mahon en cas de
malheur.
i94 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Je n'ai pas à raconter les détails de cette longue
marche de Reims à Sedan, dont la lenteur inexpliquée
fut la cause de notre dernier et irrémédiable désastre.
Les généraux sont très-divisés entre eux dans Tappré-
ciation des diverses résolutions qui furent prises, soit
pour préférer la marche vers le Nord-Est, soit pendant
cette marche même, soit dans le funeste engagement de
Beaumont, soit enfin pendant la journée du 1*^ septem-
bre. Ou n'a pas besoin d'être du métier pour rendre
justice à la bravoure de nos soldats et de nos généraux,
à leur dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme. Mais,
par malheur, les hommes les moins compétents aper-
çoivent, du premier coup d'œil, les hésitations, les
irrésolutions, les plans improvisés, mal conçus, aban-
donnés brusquement; la part faite au hasard, à la
politique, aux intérêts dynastiques. L'absence d'une
volonté éclate partout. Jamais, dans l'histoire, on n'avait
vu des troupeaux humains ainsi abandonnés.
C'est ce sentiment qui dominait tous les autres depuis
le 22 août. On se disait que l'Empire et l'Empereur
avaient cessé d'être. 11 restait bien quelques fidèles, en
très-petit nombre, dans le Sénat et dans le Corps légis-
latif; il n'y en avait plus dans la nation. Les fidèles
mêmes étaient sans espoir. Ils parlaient d'ajourner* la
politique ; c'était leur dernier refuge. Les ministres n'o-
saient plus prononcer le nom de l'Empereur. On en était
à ce point que lord Lyons écrivait à son gouvernement :
(i Je ne sais pas si l'annonce d'une victoire sauverait la
dynastie. »
XVII
Le gouvernement n'eiécute pas la loi sur rarmement de la garde
nationale. Il s'oppose à l'abrogation des lois qui défondent la
fabrication et la vente des armes de guerre.
La dynastie essayait pourtant de st; défendre, et mal-
heureusement, pendant cette dernière quinzaine, on se
heurtait à chaque pas devant ses préoccupations, qui
contrariaient souvent les nécessités de la défense. Dans
le choix de ses préfets, elle avait surtout songé au dé-
vouement. Elle les avait pris pour les candidatures offi-
cielles et pour le plébiscite. Préfets à poigne contre les
républicains et les libéraux, ils étaient sans énergie con-
tre les Prussiens : non pas tous, Dieu merci ; quand il
n'y en aurait que trois ou quatre qui désertèrent la dé-
fense ou facilitèrent l'établissement des administrations
prussiennes dans les villes envahies, ce serait encore
une assez grande honte. L'Empereur lui-même s'en était
•,
296 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
plaint dans une dépêche envoyée de Metz. La récente
envoya des conseillers d'État en mission extraordinaire
dans les départements pour aider et surveiller les pré-
fets. Ces commissaires furent mal choisis. Ils rappelaient
par leurs noms et par leurs allures le régime de 1833,
qu'il aurait tant fallu faire oublier! La Chambre, après
de trop longs débats, avait voté, le H août, l'armement
et l'organisation de toutes les gardes nationales; mais la
loi, par la négligence ou le parti pris des préfets, de-
meurait une lettre morte. Du 20 août jusqu'au 4 sep-
tembre, il ne se passe pas une séance sans que plusieurs
députés viennent se plaindre que les officiers de la garde
nationale de leurs départements ne sont pas nommés,
que les armes, les uniformes ne sont pas distribués.
Le général Le Breton, qui certes n'est pas un ennemi
systématique, réclame avec amertume dans la séance
du 29 août. « Au moment où l'on annonce la marche
de l'ennemi sur Paris, les départements qui environnent
la capitale s'étonnent et s'inquiètent de rester complè-
tement désarmés, o L'armement dans Paris ne marchait
pas plus vite, malgré les déclarations réitérées des mi-
nistres. On nous disait qu'on donnait tout ce qu'on avait.
M. de Palikao est plus sincère dans sa déposition devant
la commission d'enquête; il dit en propres termes :
« J'ai résisté tant que j'ai pu. » Le ministre de la guerre
monta un jour à la tribune pour annoncer qu'il venait
de découvrir 100,000 fusils, mis en réserve par un de
ses prédécesseurs. Huit jours après cette trouvaille, il
restait encore une grande partie des citoyens à pourvoir.
C'était le cri des foules, sur les boulevards et autour de
la Chambre : « Des armes ! » Ce refus ou cette impuis-
LA PATRIE SACRIFIÉE A LA DYNASTIE. 297
sance, quelle qu'en fût la cause, glaçait les courages.
L'Empire, pendant vingt ans, avait tout assumé sur lui,
nous avait écartés de toute action publique ; puisque en-
fin cette longue dictature aboutissait à des catastrophes:
de quel droit entreprenait-il encore de nous laisser sans
armes devant l'invasion, sacrifiant le pays à la dynas-
tie? Voilà ce qui se répétait dans les foules; et quel
peuple, dans une telle misère , après une oppression si
longue, aurait fait taire ses soupçons, retenu sa colère ?
Les précautions prises contre la révolution la précipi-
taient.
M. Jules Ferry avait demandé l'abrogation des lois
qui défendent la fabrication et la vente des armes de
guerre. Ce furent les mêmes scènes que pour la garde
nationale. Ministres, commissaires du gouvernement,
membres de la majorité trouvaient mille prétextes pour
repousser une proposition si incendiaire. L'État ne trou-
vera plus d'ouvriers, parce que l'industrie donnera de
meilleurs salaires. Les armes fabriquées seront des armes
de pacotille, ne fourniront pas un bon service. Elles ne
seront pas de calibre, on ne pourra pas utiliser les car-
touches. Quand tout le monde aura des armes, on les
portera dans les foules. Il y aura des accidents, des
crimes. M. Ferry demandait aussi que l'importation des
armes de guerre fût permise : autre énormité dont ony
ne pouvait soutenir la pensée. Quoi ! ce peuple envahi
par un million d'hommes aurait des armes pour se dé-
fendre ! Les Prussiens qui enverraient cinq uhlans pour
s'emparer d'une ville y seraient reçus à coups de fu-
sil ! Quand une place serait assiégée après le départ de
la troupe régulière, de la mobile et de la garde séden-
298 SOUVENIRS DU QUATRE. SEPTEMBRE
taire mobilisée, les vieillards pourraient encore faire le
coup de feu sur les remparts ou derrière une barricade !
Il était plus sûr de s'en tenir à notre armée si bien
commandée, à nos arsenaux si bien remplis, et d'avoir
au moins la satisfaction de se dire que l'ordre intérieur
ne serait pas troublé. M. Gambetta n'avait-il pas poussé
Taudace jusqu'à dire un jour, en pleine Asseniblée,
qu'il fallait faire une guerre républicaine? Les mem-
bres de la gauche, dans leur ignorance, ne parlaient-
ils pas de la levée en masse? II est bien vrai que la
Convention avait tenu tête à l'Europe ; mais à quel prix?
Il aurait mieux valu pour la France être vaincue à
Valmy, à Jemmapes, à Fleurus, à Lodi, et se débar-
rasser cinq ans plutôt de la République!
XVIII
Le gouvernement s'obstinant à laisser les citoyens sans armes,
Vennemi entre dans les villes sans coup férir.
Ces terreurs devant la défense du pays par le pays obli-
geaient à se demander comment nous défendaient ceux
qui s'obstinaient à nous défendre tout seuls. Ils avaient
commencé les hostilités le 2 août. Ils avaient été battus
le 4 et le 6. Ils n'avaient pas su rallier leurs troupes
après la défaite. Le camp de Châlons manquait de tout.
Les isolés y abondaient. Les soldats ne retrouvaient pas '
toujours leurs coips. Les cadres étaient sans effectifs.
Tout était sans direction. On partait, on revenait sans
savoir pourquoi. On adoptait un avis le matin avec
grand fracas, et Tavis contraire dans l'après-midi. Il y
avait un plan à Paris, et un plan tout opposé à Châlons.
M. Bazaine, dont les nouvelles étaient rares, ne pouvait
manquer d'avoir aussi le sien. De temps en temps le
300 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
bruit d'une victoire ou d'une défaite se répandait. Des
lettnîs particulières étaient arrivées; ou bien, on lisait
dans les journaux étrangers le récit d'une bataille; celle
des lignes d'Armanviiiiers notamment, qui eut lieu le
48 août, deux jours après le combat de Gravelotte, nous
fut connue d'abord par le récit détaillé de rindépen"
dance belge. Cela se reproduisait à chaque instant. Il
n'y avait rien dans le Journal officiel, rien dans la presse
officieuse. On interrogeait le ministère : il ne savait
rien. On lui prouvait qu'il ne pouvait ignorer un en-
gagement décrit par les journaux anglais et belges;
alors le ministre présent, (jui était ordinairement le
ministre de l'instruction publique, expliquait à la. Cham-
bre que le ministre de la guerre et le ministre de l'in-
térieur recevaient seuls des dépêches directes. Un jour,
ce fut le ministre même de l'intérieur qui déclara qu'il
n'avait rien su. On lui cria qu'il y avait un gouvernement
au-dessus du gouvernement, que le cabinet n'était là que
pour obéir à la société du 10 Décembre et pour la couvrir.
On a retrouvé une dépèche de l'impératrice qui demande
que les nouvelles de guerre lui soient transmises d'abord
avec le chijQTre qui ne servait que pour elle et l'Empe-
reur; elle voulait sans doute rester maîtresse des com-
munications qu'elle ferait aux ministres et au public,
cacher ou atténuer les mauvaises nouvelles, et cette
multiplicité d'ordres et de contre-ordres qui, en tran-
spirant au dehors , rendait manifeste l'incapacité, ou,
pour dire le vrai mot, la puérilité du commandement.
Nous vivions dans une sorte de nuit , derrière laquelle
on entrevoyait des drames horribles. Rien ne peut ren-
dre l'effet sinistre produit sur tous les bancs de l'As-
LES VILLES LIVRÉES 301
semblée lorsque, dans la séance du li, M. Gambetta lut
à la tribune ce fragment du journal VEspérance de
Nancy :
« Hier vendredi, 12 août 1870, à trois heures de
Taprès-midi, date douloureuse pour nous et pour nos
descendants, quatre soldats prussiens ont pris posses-
sion de la ville de Nancy, ancienne capitale de la Lor-
raine, chef-lieu du département de la Meurthe. Ajou-
tons bien vite pour notre honneur que Nancy, ville
ouverte, n'avait plus depuis la veille un seul soldat.
Une demi-heure après, un détachement de vingt-six
Prussiens traversa la ville et alla prendre possession
de la gare, dont le chef fut déclaré prisonnier sur
parole... »
La douleur arracha ces mots à M. Gambetta :
<c Nous sommes gardés par des incapables ! » Le jour-
nal, dont il tenait à la main un lambeau déchiré, était
daté du 13. Le ministère avait attendu le 14 pour
annoncer l'occupation de Nancy.
Dix jours plus tard, M. Gambetta donna lecture d'un
article du Progrès de la Marne.
« Quatre heures et demie. — Cinq cavaliers prussiens,
le pistolet au poing, entrent à Châlons par la porte
Saint-Jean et prennent possession de la ville. Parmi
les cinq cavaliers, revêtus de la capote grise et coiffés
d'un casque, se trouve un oflScier; un des soldats fume
gravement sa pipe, sans se soucier autrement des
curieux réunis sur le passage du détachement...
» Quelques heures avant l'entrée des Prussiens, plu-
sieurs habitants avaient prévenu la division Brahaut,
campée au quartier de cavalerie, de l'approche de l'en-
302 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
nemi. Le général, pour toute réponse, a levé inimédia-
tement le camp.
D Un incident s'est produit au moment où les
Prussiens quittaient Thôtel de ville. La foule réunie sur
la place était fort nombreuse et faisait entendre des cris
de colère et d'indignation contre ceux qui la livraient à
la merci de l'ennemi. Cette attitude a déplu à un soldat
prussien, car, sans attendre le commandement de Toffi-
cier, il a mis la foule en joue et l'a menacée de son
arme.
D En présence du malheur qui nous frappe, on nous
permettra de nous renfermer dans notre douleur. Nous
nous tairons donc jusqu'au jour où l'heure de la justice
sonnera. »
C'est ainsi que Paris apprenait que le flot montait
autour de lui.
Quelques jours après, des explications arrivaient à la
Chambre, de Nancy et de Châlons. M. le baron Buquet,
membre de la majorité, de la majorité la plus fidèle,
donna lecture d'une lettre qu'il faut reproduire, et dont
tous les termes sont à peser.
a M. LE BARON BuQUET. — La lettre que je tiens à la
main, et dont je vais donner lecture, est signée par
tous les membres du conseil minicipal de Nancy :
« Monsieur le député, est-il vrai qu'on ait accusé de
y> lâcheté les habitants de Nancy et du département de
» la Meurthe?
» Vous savez dans quel abandon notre contrée a été
» laissée. . .
LES VILLES LIVRÉES 303
» M. Glais-Bizoin. — Par qui?
» M. LE BARON BuQUET : c(...que,dès le 8 août, toutes
» les autorités militaires l'avaient quittée précipitam-
» ment, qu'il n'y restait plus même un gendarme, et
» que Nancy, dépourvu de munitions et d'armes, n'avait,
» pour le maintien de l'ordre, que quatre-vingt-six
» fusils à silex transformés, mis entre les mains de ses
» pompiers.
» Vous savez que le gouvernement annonçait que les
» passages des Vosges étaient défendus, et que la popu-
» lation devait être sans crainte.
» Vous savez que la dernière communication que
» nous avons reçue du ministre actuel de l'intérieur
» nous invitait, à l'approche de l'ennemi, à faire replier
)) sur Châlons tous les hommes en état de porter les
» armes, et à abandonner ainsi, sans secours et sans
» protection, nos femmes, nos enfants, nos vieillards.
» Et c'est nous qu'on accuse!... »
» M. Glais-Bizoin. — Voilà le gouvernement que vous
défendiez. »
La lettre du maire de Châlons (aujourd'hui député,
appartenant à la droite) contenait des déclarations iden-
tiques.
« La vérité, la voici. Que les plus sévères l'apprécient
» et nous jugent!
» 4** Nous avions, en vue d'une invasion, demandé à
» grands cris des armes. Nous ne les avons pas obtenues.
)) Nous n'avions ni un fusil ni une cartouche.
» ^ La veille du jour où l'ennemi envahissait Chà-
» Ions, toute force et toute autorité militaire, depuis le
304 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
» général de division jusqu'au dernier gendarme, avaient
» évacué la ville.
» Une heure avant l'arrivée des dragons prussiens»
» une brigade tout entière de cavalerie française sor-
i> tait de la ville, nous laissant sans défense possible. »
XIX
Le gouvernement s*oppose à l'introduction dans le comité
de défense de trois députés élus par leurs collègues.
Si les villes n'étaient ni armées ni défendues, Paris
ne devait-il pas s'attendre à voir au premier jour arri-
ver les Prussiens? Il comptait sur l'armée de Châlons.
Était-ce une armée ou un amas confus d'hommes démo-
ralisés et désencadrés? Se mettrait-elle entre nous et
l'armée ennemie, ou marcherait-elle, comme le bruit
en courait, vers le Nord-Est, nous abandonnant à nos
propres ressources, avec des fortifications non encore
complétées, et la garde nationale mobile et sédentaire
pour tout effectif? On nous laissait, sans nous éclairer
par^ln mot, agiter ces redoutables problèmes. Autant
la présence du danger excite les courages, autant l'in-
certitude les énerve. Une seule parolç aurait suffi :
306 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE
a Nous ne savons pas quel jour vous sei-ez investis,
mais vous le serez infailliblement. Tenez-vous prêts
comme si l'ennemi devait arriver demain. » H. Trochu,
qui parla ainsi, fut désavoué par les ministres. Ils
dirent en pleine Chambre qu'on n'avait pas compris sa
proclamation : « D ne faut pas effrayer. »
Le bruit se répandit que les éclaireurs ennemis
avaient paru dans l'Aube en même temps que dans la
Marne. Le ministre de l'intérieur, interrogé, répond :
« Je ne sais rien; je n'ai vu aucune dépédie. » Le
surlendemain, il est mieux informé; il s'empresse de
dire à la Chambre « qu'effectivement on a aperçu des
éclaireurs ennemis dans le département de l'Aube. »
(( Les Parisiens» dit M. Arago, voudraient bien savoir
à combien de journées de Paris se trouvent les Prus-
siens. » H. de Palikao épond : a Messieurs, si, pen-
dant que je suis ministre de la guerre, un officier, de
quelque grade qu'il soit, commettait Findiscrétion qu'on
me demande de commettre, je le ferais fusiller. »
Quand on est vainqueur, de pareilles réponses passent
pour de la magnanimité ; on doit parler plus modeste-
ment, se montrer plus traitable quand on est vaincu
par sa faute. M. de Palikao, je le reconnais, multipliait
les efforts d^uis son entrée au ministère; mais les
fautes du gouvernement qu'il représentait lui faisaient
au moins une obligation de la politesse. Il semble que
cette grande ville^ qui va être d'un jour à l'autre inves-
tie, bombardée, prise d'assaut, mise au pillage, ou
condamnée à la famine, a quelque sorte de droit à
demander combien il reste de jours à chs^que famille
pour faire ses préparatifs. Mais noni c'est un secret
LE COMITÉ DE DÉFENSE 307
d'État! Un seul mot compromettrait la défense! Plus
d'une fois un ministre se levant pour parler, la majorité
lui crie ^: « Ne répondez pas! ne répondez pas! » La
gauche, pour tout concilier, propose le comité secret;
mais les ministres ne peuvent rien dire en comité
secret, car ils pensent, avec assez de raison, qu'il est
absurde de faire des confidences à trois cents personnes.
C'est de cette situation, insoutenable au milieu de telles
angoisses, que naquit la proposition d'introduire des
députés dans le comité de défense. Ces députés gard^
ront le secret qui leur sera confié ; mais la Chambre et
la nation qu'elle représente, ou qu'elle est censée
représenter, ne seront plus exclues de la direction des
afiaires. Le pays ne sera plus abandonné aveuglément à
ceux qui le perdent.
La proposition fut déposée par M, le comte de Kéra-
ry, dans la séance du 22 août, en ces termes :
« Neuf députés élus par le Corps législatif seront
adjoints au comité de défense de Paris. »
L'urgence fut votée sans opposition, et les députés
se levaient pour se retirer dans leurs bureaux, quand
le ministre de la guerre déclara, au nom du cabmet,.
qu'il repoussait la proposition :
a Quelque confiance que nous ayons dans les mem-
bres de la Chambre, nous avons la responsabiUté, nous
la voulons tout entière. »
C'était poser la question de cabinet ; et dans quelles
circonstances! pour quel objet! L'Assemblée qui, un
instant auparavant, aurait voté la proposition, ne
308 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
voulut pas de révolution de cabinet en ce moment;
l'édifice branlant de la monarchie impériale aurait été
renversé dans la crise : un souffle suffisait. La commis-
sion nommée dans les bureaux, qui, au fond, était fa-
vorable à la proposition, essaya de la faire accepter par
le cabinet en limitant le nombre des députés à trois
au lieu de neuf. Les ministres se montrèrent intrai-
tables, et M. Thicrs, qui avait accepté les fonctions de
rapporteur, déclara, dans la séance du 24, qu'on n'avait
pu réussir à s'entendre avec le gouvernement, et que
la commission, persistant à ne vouloir proposer aucune
résolution qui pût, en ce moment, amener une pertur-
bation ministérielle, concluait au rejet.
Le ministre de la guerre crut prendre une mesure de
conciliation en promettant d'accepter l'adjonction au
comité de défense de trois députés désignés par le con-
seil des ministres. On ne pouvait dire plus clairement
que le gouvernement n'était plus sûr de sa majorité.
Quelques semaines auparavant, il aurait dicté les choix.
La Chambre eut encore la faiblesse de se contenter des
concessions du ministre.
On sait que M. Thiers apprit le lendemain, par le
Journal officiel, qu'il était membre du comité de défense ;
qu'il n'accepta pas cette désignation et donna, dans la
séance du 27, les motifs de son refus; que la Chambre,
par une acclamation unanime, lui ordonna d'accepter. Il
entra donc au comité comme délégué de ses collègues, en
dépit du rejet de la proposition de M. de Kératry. Cet inci-
dent, expliqué par la grande position de M. Thiers et la
confiance qu'il inspirait, ne change rien au caractère de la
résolution prise dans la séance du 24. La question fut
LE COMITÉ DE DÉFENSE 309
nettement posée ce jour-là entre la prérogative du gou-
vernement et le droit que la Chambre pouvait tirer de
Timminence du péril, entre la dynastie et la patrie. Les
paroles par lesquelles le comte de Palikao repoussait
définitivement l'adjonction au comité de défense de
membres de TAssemblée élus par leurs collègues furent
suivies d'une discussion oragea<;e, pendant laquelle on
entendit M. Jules Favre s'écrier, sans rencontrer de
contradicteurs, « que nos malheurs étaient dus à une
direction fatale, dont personne n'oserait prendre la dé-
fense, et qui pouvait, sans exagération, se traduire par
l'un ou l'autre de ces mots : ineptie ou trahison. » Et
comme le ministre du commerce, M. Clément Duver-
nois, avait, dans sa réponse, invoqué la Constitution,
M. Thiers prononça avec une tristesse solennelle les
paroles suivantes •
« M. le ministre du commerce invoque les institu-
tions.
» Je fais un sacrifice au pays et à la Chambre en ne
portant pas la discussion sur ce sujet ; mais je supplie
qu'on ne fasse pas figurer ici un intérêt de ce genre.
Nous savons tous aujourd'hui pourquoi la France com-
bat : elle combat pour son indépendance ; elle combat
pour sa grandeur, pour sa gloire, pour l'inviolabilité
de son sol. Tous, nous le savons, à gauche, au centre,
à droite ; c'est éclatant comme la lumière, et tous nos
cœurs battent à l'unisson quand vous parlez de ces
grands, de ces sublimes intérêts de la patrie.
» Mais, de grûce, ne nous parlez pas des institutions ;
vous ne nous refroidirez pas, vous ne diminuerez pas
notre zèle f^our la défense du pays ; mais, sans nous
310
SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
refroidir, vous nous frapperez au cœur en nous rappe-
lant ces institutions qui, dans ma conviction à moi,
sont la cause principale, plus que les hommes eux-
mêmes, des malheurs de la France. »
XX
Sedan.
Dans les derniers jours d'août nous étions sans nou-
velles de nos armées. Nous ne savions pas, pour dire
le mot strictement exact, si nous étions vivants ou morts.
Nous commencions l'apprentissage de ce supplice de
rincertitude dont nous avons cruellement souffert pen-
dant les cinq mois du siéfçe. Les combats de Gravelotte,
Rezonville, Mars-la-Tour, Doncourt et Vionville eurent
lieu vers le milieu du mois : nous savions que Tarmée
de Metz se battait ; nous pensions même qu'elle était
plus fortement engagée; mais était-ce une victoire ou
une défaite ? « On ne peut plus vivre ainsi, disait
M. Keller; on ne peut plus délibérer. Déclarons-nous
en permanence, et attendons ce que les événements
feront de nous, » I^ ministre de la guerre répondit
312 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
qu'il n'y avait pas eu de bataille, mais seulement des
engagements partiels; qu'il croyait que l'ennemi avait
été maltraité; qu'il n'avait dans les mains que quel-
ques rapports de la gendarmerie. Il fut un peu plus
explicite quelques jours après; il annonça que dans la
journée du 18, trois corps de l'armée prussienne avaient
été rejetés par le maréchal Bazaine dans les caiTières
de Jaumont. Il avouait pourtant que les ennemis consi-
déraient celte même journée du 18 comme une victoire
pour eux. De pareils renseignements n'étaient pas faits
pour dissiper l'obscurité qui nous entourait» qui nous
étouffait.
De l'armée de Mac-Mahon, nous savions seulement
qu'elle s'éloignait de nous ; mais nous n'avions pas de
détails sur sa marche, et à mesure que les jours s'é-
coulaient, l'anxiété croissait, parce qu'on savait la né-
cessité de gagner quelques jours sur l'ennemi. Le comte
de Palikao, qui avait conçu le plan de la jonction des
deux armées, qui, par conséquent, ne tenait pas un
compte suffisant de la mauvaise organisation de l'armée
de Châlons, de la fatigue des uns, du manque d'habi-
tude des autres, de la démoralisation de tous, et qui
croyait au succès si l'opération était menée avec rapi-
dité, avait vu avec un profond désespoir que l'armée
avait perdu trois jours à Reims, qu'elle en était partie
avec des approvisionnements insuffisants (deux corps
d'armée manquèrent de vivres dès le second jour), qu'elle
s'avançait ensuite en faisant des journées de 20 kilomè-
tres, quand on aurait obtenu d'elle, avec un peu de vi-
gueur, des journées de 35 kilomètres (l'armée du prince
royal faisait jusqu'à 10 lieues par jour), qu'elle ne sui-
SEDAN 313
vait même pas la voie la plus courte, qu'on accablait le
soldat par des volte-face, des retours en arrière, des
crochets, des marches de nuit qui, outre Tinconvénient
principal du retard, lui ôtaient tout entrain et toute con-
fiance dans ses chefs. De Reims à Dun-sur-la-Meuse,
point indiqué par le ministre pour effectuer le passage
de la rivière et tourner l'armée du roi, il n'y a que
100 kilomètres. H. de Wimpffen raconte que le ministre
se rendit chez l'impératrice régente pour lui signifier
que, si l'ordre donné au maréchal de se porter sur Metz
n'était pas exécuté immédiatement, il afficherait dans
toute la France que l'Empereur était la cause des dé-
sastres qu'il prévoyait devoir résulter forcément des re-
tards apportés à la réunion des deux armées. Le maré-
chal de Mac-Mahon, par un sentiment qu'il faut honorer,
a voulu tout prendre sur lui.
En causant avec M. de Wimpffen, au moment où
celui-ci allait partir pour remplacer M. de Failly à la
tête du 5® corps, le comte de Palikao lui parla de l'Em-
pereur, comme en parlait à Reims le prince Napoléon.
« Le plus grand embarras, lui dit-il^ est aujourd'hui
causé par l'Empereur, dont la position est des plus faus-
ses. 11 a quitté l'armée de Bazaine pour rejoindre celle
de Mac-Mahon ; mais à quel titre s'y trouve-t-il ? Ne
pouvant pas revenir à Paris, où l'impératrice exerce la
régence et ne veut pas qu'il rentre, peut-il, comme il
s'y est engagé, se borner à rester l'hôte incommode du
maréchal de Mac-Mahon, sans faire sentir son influence,
ne fût-ce que dans les conseils? Ce rôle impossible à un
souverain et qu'il s'est donné, il ne peut le conserver;
cela est positif. » Sans doute ; mais la conclusion? Le
314 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
comte de Palikao ne pouvait pas dire, même à un ami,
ce que la France et TEurope entière disaient tout haut :
qu'il ne- restait à Napoléon III d'autre parti que d'ab«
diquer puisqu'il ne pouvait plus être ni général ni souve-
rain.
Le ministre de la guerre fit partir le général Ylnoy
avec le 13^ corps pour appuyer le mouvement sur la
Meuse et inquiéter les derrières de l'armée du prince royal,
en évitant toutefois de s'engager trop à fond. Il ne ces-
sait d'écrire au maréchal pour le supplier de se hâter,
pour lui démontrer la nécessité d'une marche rapide , et,
dans le fait, quelque parti que l'on prenne entre le plan
du général Trochu et celui du comte de Palikao, il est
clair que rien ne pouvait être plus funeste que d'anni-
hiler, par nos hésitations et nos lenteurs, l'avance que
nous avions sur l'ennemi. Le comte de Palikao se décida
à remplacer le général de Failly par le général de
Wimpffen, dont la vigueur lui était connue. On était à
la fin du mois, et les dépêches officielles devenaient de
plus en plus rares. Celles de l'Empereur ne disaient rien.
« Je suis resté à cheval assez longtemps. — J'approuve
la distribution des fonds que tu me proposes. Tu
remettras le reste à Charles Thclin. d Ou bien il écrivait
au maire d*Êtain, petite ville de la Meuse: <( Avez-vous
des nouvelles de l'armée? » Le 37, à 8 heures 30 mi-
nutes du soir, le maréchal de Hac-Mahon adressa au
ministre le télégramme suivant : « Les 1" et 2* armées,
plus de 200,000 hommes, bloquent Metz, principalement
sur la rive gauche; une force évaluée à 50,000 hommes
serait établie sur la rive droite de la Meuse pour gêner
ma marche sur Metz. Des renseignements annoncent que
l'armée du prince royal de Prusse se dirige aujourd'hui
SEDAN 315
sur les Ardennes avec 50,000 hommes; elle serait déjà
à Ardeuil. Je suis au Chesne avec un peu plus de
100,000 hommes. Depuis le 9, je n'ai aucune nouvelle
de Bazaine; si je me porte à sa rencontre^ je serai
attaqué de front par une partie des l"' et 2^ armées,
qui, à la faveur des bois, peuvent dérober une force
supérieure à la mienne, en même temps attaqué par
l'armée du prince royal de Prusse, me coupant toute
ligne de retraite. Je me rapproche demain de Mézières,
d'où je continuerai ma retraite, selon les événements,
vers l'ouest. » Le ministre lui répondit le même jour à
onze heures: « Si vous abandonnez Bazaine, la révo-
lution est dans Paris et vous serez attaqué vous-même
par toutes les forces de l'ennemi. Contre le dehors Paris
se gardera. Il me paraît urgent que vous puissiez parvenir
rapidement jusqu'à Bazaine. Ce n'est pas le prince
royal qui est à Châlons... L'anxiété avec laquelle on
vous suit est extrême. » Le lendemain, il lui adresse
de nouvelles instances : <i Au nom du conseil des minis-
tres et du conseil privé, je vous demande de porter
secours à Bazaine en profitant des trente heures d'avance
que vous avez sur le prince royal de Prusse. Je fais
porter corps Vinoy sur Reims. » Le maréchal, en re-
cevant cette dépêche, renonça à son mouvement sur
Hézières, et reprit sa marche vers Hontmédy, avec une
perte de 34 heures. Le 31, une dépêche de lui arriva
au ministère avant le jour; elle ne contenait que ces
mots : (( Mac-Mahon fait savoir au ministre de la
guerre qu'il est forcé de se porter sur Sedan. » Ce
mouvement était incompréhensible. Le ministre répondit
aussitôt pour se plaindre de l'obscurité où on le lais-
316 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
sait. <x 31 août 1870, 9 h. 40 m. du matin. Je suis
surpris du peu de renseignements que M. le maréchal
de Mac-Mahon donne au ministre de la g:uerre. ïl est
cependant de la plus haute importance que je sache ce
qui se passe à Tarmée afin de coordonner certains mou-
vements de troupes avec ce que peuvent faire MM.^ les
commandants de corps d'armée. Votre dépêche de ce
matin ue m'explique pas la cause de votre marche en
arrière, qui va causer la plus vive émotion. Vous avei
donc éprouvé un revers? »
Oui, il avait éprouvé un revers. Le S* corps, après
avoir combattu à Boult-aux-Bois, dans la journée du 29,
avec avantage, était arrivé le soir à Beaumout. Il était
descendu dans la vallée et y avait passé la nuit. Au-
cune précaution n'avait été prise contre l'ennemi qu'on
venait de repousser, et contre l'armée qui ne pouvait
être loin, puisqu'elle luttait de vitesse avec nous pour
nous empêcher de passer la Meuse. Le 30, à quatre
heures du matin, inquiet de ce qui se passait du côté
des généraux Douay et de Failly, le maréchal quitta
Raucourt pour aller s'entendre avec eux. Il rejoignit le
général de Failly à Beauraont vers les cinq heures. Il
lui expliqua que, dans l'extrémité où nous étions, il ne
s'agissait plus de combattre^ mais de passer la Meuse le
plus tôt possible. Le général se trouvait dans une bonne
position; son arrière-garde allait le rejoindre; il était à
deux lieues de Mouzon, avait la Meuse sur la droite, le
corps Douay sur la gauche, et en avant de lui des hau-
teurs dont il était maître.
Le maréchal repartit à cinq heures, pour rejoindre
le général Douay qui, par suite de Tencombrement des
SEDAN 317
routes, était plus en arrière. II pensait que le général
de Failly quitterait Beaumont sur les sept ou huit heures.
Malheureusement^ le général se croyait en pleine sécu-
rité. Il avait fait la veille des charges de cavalerie dans
Tespoir d'avoir des renseignements; mais les prison-
niers, en très-petit nombre, ou n'avaient rien dit, ou
n'avaient donné que des détails incohérents et contra-
dictoires. L'ennemi, intéressé à cacher sa marche, lais-
sait passer tous les paysans qui se dirigeaient vers ses
lignes, mais n'en laissait sortir aucun, sous quelque
prétexte que ce fût, pour venir à nous. M. de Failly ne
savait pas s'il avait devant lui une division ou plusieurs
corps d'armée. En tout cas, il se croyait sûr de ne pas
être attaqué. Sur les observations de plusieurs chefs
de corps dont les hommes étaient rendus de fatigue, il
crut pouvoir, au lieu de continuer sa marche, accorder
quelques heures pour se reposer et faire la soupe. On
annonça qu'il serait fait une distribution de pain à une
heure. Le général et ses ofBciers se mirent à déjeuner paisi-
blement. Les soldats ayant tiré la veille démontaient leurs
armes et les nettoyaient. Les rangs étaient ouverts par
compagnie, on commandait le service ; les ofBciers
inspectaient leurs hommes comme en temps de paix,
quand tout à coup un obus, parti on ne sait d*où,
arrive en plein camp.
C'était l'armée entière du prince dé Prusse qui cer-
nait le S* corps, sans que personne, généraux ou sol-
dats, eût soupçonné sa présence. Il fallut courir aux
faisceaux, fermer les sacs, atteler en hâte les batteries
pour les porter en arrière et les mettre en position.
Beaucoup de soldats étaient en manches de chemises;
318 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
d'autres tenaient à la main les pièces de leurs fusils
démontés. En un instant l'artillerie ennemie, couronne
les hauteurs ; l'infanterie sort des bois en poussant des
hourrahs, tandis que nos hommes courent de tous cAtés
pour retrouver leurs régiments et leurs compagnies.
Les balles et les boulets plongent dans cette masse
d'hommes désordonnée et compacte; le sol est jonché
de blessés et de morts, avant que les compagnies soient
parvenues à se reformer. Une fois de plus, nous étions
victimes de l'imprévoyance de nos généraux, de la dis-
persion de nos corps d'armée, du manque d'unité dans
le commandement. L'armée française fit, à Beaumont»
comme partout, des prodiges de bravoure ; son héroïsme
n'aboutit qu'à diminuer l'immensité du désastre. A la
tombée de la nuit, arriva l'ordre de se replier sur
Sedan. Les débris du 5® corps n'y pénétrèrent que le 31,
à cinq heures du matin.
Pendant cette journée du 31, toutes les routes con-
duisant à Sedan furent encombrées de fuyards épuisés
de faim et de fatigue. Les bagages, fourgons et carrioles,
dont quelques-uns allaient à vide, interceptaient par-
tout le passage. La confusion était augmentée par les
équipages de la maison de l'Empereur, qui passaient en
longues files, obligeant toutes les voitures à s'arrêter
connue à la promenade du bois de Boulogne. L'artil-
lerie et la cavalerie ne pouvant avancer se jetèrent hors
de la route pour trouver une voie libre ou couper à
travers champs, et des escadrons entiers franchirent
sans s'en douter la frontière de Belgique. Dans la
ville même, l'encombrement qui s'accroissait de minute
en minute sans aucune direction, réduisait les fourgons
SEDAN 319
à l'immobilité, et entravait tous les services de Tin-
lendance. Les soldats couraient partout, cherchant à
l'allier leurs régiments; un grand nonâbre frappaient
à toutes les portes pour avoir du pain. Des officiers
de tous grades étaient en quête des hôtels et des res-
taurants. De nombreuses corvées allaient incessamment
du camp à la ville et retournaient au camp portant
des rations qu'on leur faisait attendre plusieurs heures.
Trop souvent elles retournaient à vide, ou avec des
rations qui n'avaient pas le poids réglementaire, parce
que les approvisionnements n'avaient pas été prévus
pour une si grande concentration. Le désordre, l'ab-
sence d'organisation et de commandement étaient au
comble. Le général de WimpfTen, qui arrivait à l'ar-
mée dans ces terribles circonstances, ne parvint qu'à
grand'peine jusqu'à la maison occupée par l'Empereur.
En le voyant entrer^ Napoléon vint lui prendre les
mains, les larmes aux yeux, et lui dit :
<( — Mais, général, expliquez-moi donc pourquoi nous
sommes toujours battus, et ce qui a pu amener la dé-
sastreuse affaire de Beaumont?
— Sire, je présume que les corps d'armée en pré-
sence de l'ennemi étaient trop loin pour se donner un
mutuel appui, que les ordres ont été mal donnés et mal
exécutés.
— Hélas! nous sommes bien malheureux! »
n n'y avait à Sedan ni vivres ni munitions en quan-
tité suffisante. Le maréchal n'avait jamais eu la pensée'
de livrer bataille sur le terrain où il se trouvait. Il
passa une partie de la journée du 31 à examiner les
320 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
routes qui aboutissent à Sedan, pour déterminer celle
par laquelle il effectuerait sa retraite.
Ces routes sont au nombre de trois : Tune à l'ouest,
sur Mézières : l'autre^ à Test, sur Carignan ; la troi-
sième, au nord, sur la Belgique. Comme Tennemi pou-
vait nous couper la retraite sur Mézières en traversant
la Meuse à Doiichery, le maréchal envoya des hommes
pour faire couper le pont. Il se retira sans avoir pris un
parti définitif, voulant se décider d'après les mouvements
que l'ennemi opérerait pendant la nuit.
Le 1®' septembre, les Prussiens ouvrirent le feu par
une vive fusillade à quatre heures et demie. Presque
aussitôt, M. de Mac-Mahpn était à cheval et s'efforçait
de se rendre un compte exact de la position de l'en-
nemi; afin de marcher immédiatement avec toutes ses
forces, soit sur Mézières, soit sur Carignan. Sa réso-
lution était prise de commencer cette opération à six
heures, lorsqu'à six heures moins un quart, au mo-
ment où il allait dessiner son mouvement, il fut atteint
par un éclat d'obus qui tua son cheval. 11 crut d'à-.
bord n'avoir qu'une contusion; mais quand on l'eut
dégagé de son cheval, il s'évanouit. Comprenant alors
quil ne pouvait plus rester sur le champ de bataille,
il fut obligé de remettre le commandement en chef à
l'un de ses lieutenants. Son choix se porta sur le géné-
ral Ducrot, qui n'était que le troisième par rang d'an-
cienneté, mais qui connaissait depuis plus longtemps
que les autres chefs de corps l'ennemi que nous avions
devant nous.
M. Ducrot ne put être averti qu'à six heures et
SEDAN 321
demie. Il prit aussitôt ses dispositions pour marcher
sur Mézières.
Malheureusement, par une de ces fatalités qui se sont
accumulées sur nous pendant toute cette campagne ,
l'ordre donné la veille par le maréchal de faire sauter
le pont de Donchery n'avait pas été exécuté. Les
Wurtembergeois, les S* et !!• corps, la 4* division de
cavalerie, avaient traversé la Meuse sur ce pont, dans
la soirée du 31 et pendant la nuit, de sorte que la re-
traite sur Mézières nous était coupée. Le général de
WimpfTen, qui était lé plus ancien général de l'armée,
et qui, de plus, avait en poche un ordre formel du
ministre de la guerre, avait résolu d'abord de ne pas
réclamer le commandement; mais quand il comprit
que le général Ducrot faisait prononcer un mouvement
de retraite sur le centre et sur la gauche afin de porter
toute l'armée vers Mézières, il crut de son devoir de
faire connaître la volonté du ministre de la guerre et
de prendre la direction de l'armée. A partir de ce
moment, c'est-à-dire depuis neuf heures du matin,
notre objectif fut la retraite sur Carignan. Mais on avait
perdu plus d'une heure et jeté de l'indécision dans les
corps.
Il aurait été possible au commencement de la journée
d'opérer une retraite par Bouillon, de se jeter en Bel-
gique et de sauver ainsi une partie de l'armée; mais
alors les troupes se seraient constituées prisonnières sans
avoir combattu. Ni le maréchal, ni le général Ducrot,
ni le général de Wimpffen n'y pensèrent seulement.
Conservant peu d'illusions sur le résultat de la bataille
s'ils étaient forcés de la soutenir^ ils ne voulurent faire
3!
322 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
retraite qu'en passant sur Tennemi ; le rapport prussien
le constate à leur honneur; la France leur en tiendra
compte.
Le plan du général de Wimpflfen fut de chercher d'a-
bord à gagner une bataille défensive, de tenter ensuite
une surprise^ par un retour offensif et général sur les
corps bavarois; les plus maltraités de l'armée allemande,
et de les forcer à nous laisser reprendre la route de
Carignan, que les mouvements opérés contre nous avaient
dégarnie de troupes ennemies. Il voulait tenir jusqu'à
la nuit, non-seulement pour Thonneur de nos armes,
mais parce qu'il croyait qu'il lui serait plus facile alors
de s'ouvrir un passage sanglant jusqu'à Garignan et
Montmédy.
Ni la veillC; pour les dispositions à prendre dès la
premitTe heure, ni au début de la journée, avant la
blessure du'maréchal, ni pendant le temps très-court où
M. Ducrot exerça le commandement général, ni depuis,
l'Empereur n'intervint, d'une façon quelconque, dans la
direction des opérations. Depuis quinze jours, il avait
officiellement renoncé au commandement. 11 crut devoir
le rappeler expressément, le 31 août, par une commu-
nication aux troupes. Il sortit cependant de bonne heure,
avec ses officiers. Vers six heures, il rencontra le ma-
réchal, qu'on emportait blessé du champ de bataille, et
échangea quelques paroles avec lui. Environ quatre
heures après, au moment de gravir la berge pour se
rendre auprès du général Lebrun, le général deWimpffen
se trouva tout à coup en présence de l'Empereur. Il était
ù pied et paraissait découragé et abattu. Le général es-
saya de le remonter en disant qu'on pouvait encore se
SEDAN 323
défendre pendant plusieurs heures, et, le soir, percer la
ligne du côté de Metz. L'Empereur ne fit qu'étendre la
main pour lui montrer au loin les masses profondes de
l'ennemi, et reprit tristement la route de Sedan. Il était
dix heures du matin. Il se mita déjeuner avec sa maison
et ne sortit plus pendant le reste de la bataille, qui ne
se termina qu'à six heures du soir.
Le général de Wimpffen se porta successivement sur
les divers points de l'action, et put constater partout que
nous étions en présence de forces si écrasantes et que
Fartillerie ennemie faisait de tels ravages qu'il fallait
renoncer à Tespoir de tenir jusqu'à la nuit ; le cercle
de feu se rétrécissait de minute en minute. Il résolut
de bousculer les deux corps bavarois, exténués par la
belle résistance du 12® corps, et de s'ouvrir sur-le-champ
un passage vers Carignan. Il expédia des ordres en con-
séquence au général Douay, au général Ducrot et au
général de division de Lespart, du S® corps. Puis U
écrivit à l'Empereur en ces termes :
a Sire,
» Je me décide à forcer la ligne qui se trouve devant
le général Lebrun et le général Ducrot, plutôt que d'ê-
tre prisonnier dans la place de Sedan*.
» Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu de
ses troupes : elles tiendront à honneur de lui ouvrir un
passage.
» 1 heure 1/4, l*' septembre.
» De Wimpffen. »
324 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
11 ne lui vint pas à Vidée que l'Empereur refuserait de
répondre à Tappel d'un général préférant les chances
d'une lutte suprême à une capitulation. L'honneur ne
permettait pas d'hésiter. L'intérêt de l'Empereur était mani-
t'este : le succès pouvait le remettre sur le trône ; la mort»
en rendant son nom légendaire, donnerait à sa dynastie,
qui ne pouvait être sauvée par nul autre moyen, de
nouvelles chances de durée. Il ne pouvait, sans trahir
ses devoirs envers lui-même, envers l'armée, envers la
France, se refuser à l'appel d'un général arrivé la veille,
chargé à Timproviste du cx)mmandement, dont les plans
n'étaient pas connus, dont l'autorité n'était pas assise,
mais qui, ayant l'Empereur à côté de lui, entraînerait
certainement l'armée, et, suivant toutes les probabilités,
se fraierait un passage glorieux à travers l'ennemi.
A deux heures, le général Douay fit savoir au géné-
ral de Wimpffen qu'il ne pouvait plus tenir. Le com-
mandant en chef, comprenant que le moment suprême
était venu, se rapprocha de Sedan pour recevoir l'Em-
pereur. Une heure se passa, une heure pendant laquelle,
à l'insu du général en chef, qui l'attendait pour le me-
ner au feu, rEmpere4]r appelait à lui les chefs de corps
et délibérait avec eux sur l'urgence d'une capitulation .
Le général en chef, ignorant ce qui se passait à Sedan,
ne croyant qu'à un retard, obligé à de nouveaux efforts
pour prolonger l'attente, se jeta avec la magnifique di-
vision de marine, que commandait le général Vassoigne,
sur la hauteur qui domine la Moncelle, Bazeilles et
Balan. Ce fut, à travers les bois et les jardins, un com-
bat héroïque, où l'armée fit des prodiges. M. de Wim-
pffen attendait le reste du 12« corps et la division Goze»
SEDAN 325
du 5^, qui ne vinrent pas, parce que déjà des bruils de
capitulation circulaient et paralysaient l'élan de l'armée.
Un peu avant quatre heures, il se porta de nouveau
vers la porte de Sedan, qu'il trouva toute grande ou-
verte; il y était presque seul. Là il fut enfin rejoint par
un officier de TEmpereur, qui, au lieu de lui annoncer
l'arrivée du souverain, qu'il attendait avec une impa-
tience fébrile, le prévint que le drapeau blanc flottait
sur les remparts, et lui remit une lettre qui contenait
Tordre d'aller parlementer avec Temiçmi.
Cette nouvelle fut pour lui un coup de foudre ; mais,
ne reconnaissant pas à l'Empereur, qui n'était pas com-
mandant d'armée, le droit de faire arborer le drapeau
parlementaire, il répondit à son messager :
« Je ne prendrai pas connaissance de la lettre, je re-
fuse de négocier. »
11 prit la lettre ; et sans l'ouvrir, la tenant à la main,
il entra en ville, appelant les soldats au combat, leur
disant : « Suivez-moi si vous ne voulez pas être réduits
à mettre bas les armes, à vous rendre prisonniers. »
Les soldats débandés encombraient les rues. Ils com-
battaient depuis dix longues heures. Ils regardaient le
général d'un air égaré, sans lui répondre. Les officiers
baissaient la tête, en montrant le drapeau blanc sur la
citadelle. Un ordre du jour écrit par le général Ducrot,
sous la dictée de l'Empereur, prescrivait de cesser partout
le feu. M. de Wimpffen réussit cependant à entraîner
avec lui deux mille hommes, ramassés de toutes parts,
sans cohésion entre eux, et à la tête de cette poignée de
soldats intrépides, il reprit le faubourg de Balan. L'en-
nemi, très-supérieur en nombre, était harassé , se dé-
3i6 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
fendait mollement. Suivi d'un corps d*armée, ayant
TEmpercur à côté de lui, le général aurait passé sur le
corps des divisions bavaroises. Il le voyait avec évidence;
mais presque seul, sur le point d'être cerné, avec ce
qui restait de ses intrépides compagnons, il fut con-
traint de tourner bride. Il rentra dans Sedan, le dernier
avec le général Lebrun.
Il était resté douze heures au feu, sans prendre de
nourriture, comme la plupart des troupes. L'Empereur,
qui avait renoncé à prendre le commandement pour
combattre, Favait repris pour capituler. Il avait demandé
un armistice vers deux heures, pendant que le général
en phef; avec quelques milliers de braves, cherchait la
mort.
Telle fut la journée de Sedan.
On a dit que nous étions 83,000 contre 220,000 Aile-
mands. En tenant compte des non-valeurs, des soldats
qui s'étaient jetés sur le territoire belge, des isolés qui
avaient tenté de reprendn^ la route de Paris, et des
pertes de la journée de Beaumont, on peut affirmer que
nous n'avions pas 70,000 hommes à mettre en ligne.
XXI
La CapitalatioD»
Le l**" septembre, à deux heures, sans consulter le
général en chef, TEmpercur avait demandé un armistice
au roi de Prusse,
Il avait fait arix)rer le drapeau blanc, et commandé,
quoique n'étant plus général, de cesser le feu.
Après la bataille, il donna Tordre au général de
Wimpffen de voir l'ennemi, pour arrêter des conditions
de la capitulation.
Le général qui, à une heure de l'après-midi, avait
appelé l'Empereur à venir se mettre au milieu des sol-
dats pour forcer les lignes ennemies et se frayer un
passage vers Carignan, qui, de deux heures jusqu'à trois,
avait attendu l'Empereur à la porte de Sedan pour ten-
ter avec lui ce coup de désespoir, qui, à quatre heures
328 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
en recevant une première lettre de l'Empereur, au lieu
de rouvrir, s'était jeté avec une poignée d'hommes sur
le faubourg de Balan et avait fait reculer l'ennemi, ne
voulait pas consentir à mettre au fourreau son épée
pour aller porter dans les antichambres du roi de Prusse
une demande de capitulation. 11 refusa ; il donna sa
démission. Il fallut, pour le contraindre, une lettre nou-
velle et pressante de l'Empereur, et plus encore le sen-
timent profond d'un devoir à remplir, d'un service à
rendre à cette armée si malheureuse, et qui avait fait
si vaillamment son devoir. Il consentit à retirer sa dé-
mission, et se rendit au quartier général prussien*
Il a raconté, dans son ouvrage intitulé Sedan^ les
détails de sa conférence avec MM. de Bismark et de
Moltke. Je me borne è y renvoyer. J'en veux seulement
citer ce passage.
« Le comte de Bismark venant ensuite à parler de
la paix, dit M. de WimplFen, me déclara que la Prusse
avait l'intention bien arrêtée, d'exiger, non-seulement
une indemnité de guerre de quatre milliards, mais en-
core la cession de l'Alsace et de la Lorraine allemande.
— Seule garantie pour nous, ajouta-t-il, car la France
nous menace sans cesse, et il faut que nous ayons,
comme protection solide, une bonne ligne stratégique
avancée. »
Le lendemain, à six heures, un conseil de guerre
était réuni.
En voici le procès-verbal.
Je le donne sans commentaire, ainsi que le texte de
la capitulation 'conclue avec l'ennemi.
LA CAPITULATION 329
« Au quartier général à Sedan, le 2 septembre 1870.
» Aujourd'hui, 3 septembre^ à six heures du matin,
sur la convocation du général en chef, un conseil de
guerre auquel ont été appelés les généraux commandant
les corps d'armée, les généraux commandant les divisions
et les généraux commandant en chef Tartillerie et le
génie de l'armée, a été réuni.
» Le général commandant a exposé ce qui suit :
» D'après les ordres de l'Empereur et comme consé-
quence de l'armistice intervenu entre les deux armées,
j'ai dû me rendre auprès de M. le comte de Moltke,
chargé des pleins pouvoirs du roi de Prusse, dans le
but d'obtenir les meilleures conditions possibles pour
l'armée refoulée dans Sedan après une bataille mal-
heureuse. Dès les premiers mots de notre entretien, je
reconnus que M. le comte de Moltke avait malheureu-
sement une connaissance parfaite de notre situation, et
quMl savait très-bien que l'armée manquait absolument
de vivres et de munitions. M. de Moltke m'a appris que,
dans la journée d'hier, nous avions combattu une armée
de deux cent vingt mille hommes qui nous entourait de
toutes parts. — Général, m'a-t-il dit, nous sommes
disposés à faire à votre armée, qui s'est si vaillamment
battue aujourd'hui, les conditions les plus honorables;
toutefois, il faut que ces conditions soient compatibles
avec les exigences de la politique de notre gouvernement.
Nous demandons que l'armée française capitule. Elle
sera prisonnière de guerre; les officiers conserveront
leurs épées et leurs propriétés personnelles; les armes
330 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
de la troupe seront déposées dans un magasin de la ville
pour nous être livrées. —
» Le général a demandé aux officiers généraux qui
faisaient partie du conseil de guerre si, dans leur pensée,
la lutte était encore possible; la grande majorité a
répondu par la négative. Deux généraux seuls ont
exprimé l'opinion que l'on devait, ou se défendre dans la
place, ou chercher à sortir de vive force. On leur a fait
observer que la défense de la place était impossible, parce
que les vivres et les munitions manquaient absolument;
que Tentassement des hommes et des voitures dans les
rues rendait toute circulation impossible; que dans ces
conditions, le feu de l'artillerie ennemie, déjà en position
sur toutes les hauteurs environnantes, produirait un
affreux carnage sans aucun résultat utile; que le débouché
était impossible puisque l'ennemi occupait déjà les bar-
rières de la place, et que ses canons étaient braqués
sur les avenues étroites qui y conduisent. Ces deux
officiers généraux se sont rendus à l'avis de la majorité.
En conséquence, le conseil a déclaré au général en chef,
qu'en présence de l'impuissance matérielle de prolonger
la lutte, nous étions forcés d'accepter les conditions qui
nous étaient imposées, tout sursis pouvant nous exposer
à subir des conditions plus douloureuses encore.
» De Wimpffen. — A. Ducrot.
Général Lebrun. — F. Douay.
Général Fargeot. — Ch. Dejean. »
Voici les termes de la capitulation :
LA CAPITULATION 331
« Protocole.
» Entre les soussignés,
» Le chef de Tétat-major de S. M. le roi Guillaume,
commandant en chef de l'armée allemande, et le général
commandant en chef de l'armée française, tous deux
munis des pleins pouvoirs de Leurs Majestés le roi
Guillaume et l'empereur Napoléon, la convention sui-
vante a été conclue :
» Article premier.
)) L'armée placée sous les ordres du général de
Wimpffen se trouvant actuellement cernée par des forces
supérieures autour de Sedan, est prisonnière de guerre.
» Art 2.
» Vu la défense valeureuse de cette armée, il est fait
exception pour tous les généraux et officiers, ainsi que
pour les employés spéciaux ayant rang d'officiers, qui
engageront leur parole d'honneur par écrit de ne pas
porter les armes contre l'Allemagne, et de n'agir d'au-
cune autre manière contre ses intérêts jusqu'à la fin de
la guerre actuelle. Les officiers et employés qui acceptent
ces conditions conserveront leurs armes et les objets qui
leur appartiennent personnellement.
» Art. 3.
» Toutes les autres armes, ainsi que le matériel de
l'armée consistant en drapeaux (aigles), canons, chevaux,
332 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
caisses de guerre, équipages de Tarmée, munitions, etc.,
seront livrés à Sedan à une commission militaire instituée
par le commandant en chef, pour être remis immédia-
tement au commissaire allemand.
» Art. 4.
» La place de Sedan sera livrée ensuite dans son état
actuel, et au plus tard dans la soirée du 2 septembre,
à la disposition de Sa Majesté le roi de Prusse.
» Art. 5.
)) Les otlQciers qui n'auront pas pris rengagement
mentionné à l'article 2, ainsi que les troupes désarmées,
seront conduits, rangés d'après leurs régiments ou corps,
et en ordre militaire. Cette mesure commencera le
2 septembre et sera terminée le 3. Ces détachements
seront conduits sur le terrain bordé par la Meuse, près
d'Iges, pour être remis aux commissaires allemands par
leurs ofTiciers, qui céderont alors le commandement à
leurs sous-officiers.
» Les médecins militaires, sans exception, resteront
en arrière pour prendre soin des blessés.
» Fait à Fresnois le 2 septembre 1870.
» De WiMPFFEN. De Holtke.d
LIVRE TROISIÈME
LE 4 SEPTEMBRE
I
La Veille de la révolution.
M. Thiers était entré le 27 dans le comité de défense.
L'envoi de l'armée de Châlons dans le Nord-Est y était
la principale affaire. Voici comment il en parle dans sa
déposition.
« Ce qui me révoltait dans cette expédition, c'était
de penser qu'on allait prendre notre dernière armée
pour l'envoyer périr dans les Ârdennes.
» Les motifs qu'on avait pour tenter cette expédition
étaient obscurs, difficiles à pénétrer, et nous formions
toutes sortes de conjectures. Je répétais tous les soirs,
et M. le général Trochu répétait avec moi, que les
Prussiens avaient eu le temps d'envelopper l'armée de
Metz, qu'entre cette armée et Paris il y avait un mur
/
a36 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
d'airain formé de 300,000 hommes et impossible à
percer; que le seul résultat qu'on pût obtenir, c'était
de perdre inutilement nos dernières forces organisées ;
que la défense de Paris se concevait avec une armée de
secours campant et manœuvrant autour de ses murs;
que sans une armée de ce genre, le siège de Paris serait
une affreuse famine destinée à finir par une reddition
è merci et à miséricorde ; qu'on se priverait donc iné-
vitablement et fatalement du seul moyen de rendre
efficace la résistance de Paris, et que, si l'armée de
Sedan ne périssait pas, le moins qui pût lui arriver
était d'être bloquée comme celle de Metz. — Vous avez
un maréchal bloqué, disais-je, vous en aurez deux. —
)) Cette discussion s'était renouvelée plusieurs fois, et
un jour même elle avait acquis une extrême violence,
lorsque tout à coup M. Jérôme David, que je connais-
sais peu, mais qui montrait dans le conseil une attitude
calme et une tristesse profonde, me saisit la main et
me dit à Torcille : — « Monsieur Thiers, n'insistez pas,
je vous parlerai tout à l'heure.» — Ces mots me fermè-
rent la bouche et je me tus, pensant bien qu'il y avait
quelque chose d'extraordinaire qui rendait toute discus-
sion inutile. Le silence que je m'imposai contribua à
abréger la séance du conseil, et nous sortîmes vers une
heure du matin. Descendus dans la rue Saint-Dominique,
M. Jérôme David me prit à part et me dit : — L'Empe-
reur est prisonnier ; le maréchal Mac-Mahon est blessé
mortellement. — A cette nouvelle, je restai consterné,
stupéfait. »
M. Jérôme David avait parlé d'après des informations
particulières ; car la conversation dont il s'agit n'a pu
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 337
avoir lieu que dans la nuit du vendredi au samedi, par
conséquent le 3 septembre, à une heure du matin. Or,
c'est dans le conseil qui fut tenu aux Tuileries dans la*
matinée du même jour que les ministres eurent con>
naissance de la capitulation par une dépêche de l'agence
Havas, venue de Bruxelles. Ils eurent une seconde
séance à cinq heures ; et c'est là que l'impératrice mit
sous leurs yeux les paroles mêmes de l'Empereur :
« L'armée a capitulé ! je suis prisonnier! »
A Paris on ignorait tout ; on savait seulement que les
deux armées étaient aux prises. Des télégrammes
étrangers, colportés à la Bourse, semblaient annoncer
que nous avions remporté un avantage ; mais nous
étions bien loin des premiers jours de la guerre, où les
cœurs s'ouvraient facilement à l'espérance; la France,
en un mois, en était venue à croire que ses généraux
ne pouvaient plus vaincre, et l'opinion publique, quor
qu'en ait dit M. de Palikao, n'avait jamais été favorable
à cette marche de Farmée vers le Nord-Est. On accueil-
lait donc avec incrédulité ces bruits de victoire, et le
sentiment dominant -était une inquiétude qui allait jus-
qu'à Fangoisse.
La séance du 1"^^ septembre , au Corps législatif
n'avait pas duré au delà d'une heure ; jamais séance
plus calme ; on avait discuté un projet de loi relatif aux
émissions des billets de banque de l'Algérie. J'avais
moi-même déposé une proposition tendant à autoriser
les agents des finances à encaisser et à faire protester à
l'échéance les valeurs et effets de commerce. La séance
du vendredi (S septembre) ne fut guère plus animée.
On y adopta, à Funanimité, sur'lë rapport de H. Dréolle,,
22
338 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
un projet de loi portant qu'il serait procédé à réiection
des officiers, sous-officiers et caporaux dans les batail-
lons déjà or^aoisés de la garde nationale de la Seine.
Les grades ne devaient être donnés qu'à d'anciens mi-
litaires ; toutefois , les officiers, sous-officiers et capo-
raux actuellement en fonctions, étaient déclarés rééligi-
bles. La séance, commencée à trois heures et demie,
était terminée à cinq heures et demie. Pendant ces
deux journées, la plupart des députés ne quittèrent pas
l'enceinte du Palais, parce qu'ils pensaient avec raison
que les nouvelles y seraient plus tôt connues. 11 n'y
avait pas plus d'animation dans les couloirs que dans
la salle ; c'était partout une sorte d'anxiété énervante,
qui tournait en découragement. Quand un ministre,
ou un familier du château, venait à traverser les cou-
loirs, on se pressait autour de lui d'un air morne ; la
réponse était toujours la môme : « Pas de nouvelles! »
Des groupes de trois ou quatre députés partaient inces-
samment pour le ministère de la guerre, pour le minis-
tère de l'intérieur, où des bureaux de renseignements
étaient établis, et toujours, en revenant, ils nous disaient :
« On ne sait rien ! »
Le 3, dès les premières lueurs du jour, des bruits de
défaite et de capitulation se répandirent avec une certaine
persistance. C'était comme une vague rumeur, dont per-
sonne ne pouvait dire l'origine, mais qui grandissait
d'heure en heure et prenait de la solidité. A dix heures,
on parlait de la mort du maréchal de Mac-Hahon, et
même, avec eSroi, de la captivité de l'Empereur. Dans
ce même moment, l'impératrice faisait supplier M. Thiers
par H. Mérimée, et plus tard par H. de Mettemich,
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 339
de se charger du gouvernement. Lorsqu'il vint au
Corps législatif vers deux heures, nous le prîmes à part
dans un bureau, et nous lui dîmes qu'il devait prendre
le pouvoir, Taccepter du moins de la Chambre, se
dévouer pour le pays à cette douloureuse, i cette hor-
rible tâche. Il y avait là M. Jules Favre, M. Picard et
moi ; peut-être aussi M. Gambetta, mais je n'oserais
l'affirmer.
Nous pensions que l'Assemblée reviendrait à notre
proposition, déposée à la tribune par M. Jules Favre
dans la séance du 9 août. La Chambre l'avait écartée
ce jour-là ; mais M. Gambetta s'était écrié : « Vous y
reviendrez, et il sera trop tard. » Il ne semblait à aucun
de nous que la régente pût essayer de se maintenir
après la capitulation de Sedan, ni que la Chambre pût
l'y aider. Une commission présidée par H. Thiers pour
parer au plus urgent, et la convocation d'une Consti-
tuante aussitôt que les circonstances le permettraient,
nous n'apercevions pas d'autre issue. Nous étions
républicains ; mais nous voulions demander la Répu-
blique à une Constituante, certains qu'elle nous la don-
nerait, et n'attendant de FAssemblée actuelle, formée
de candidats officiels, que des mesures urgentes de
salut public. Nous ne songions pas d'ailleurs en ce
moment à la forme^du gouvernement, mais à la patrie,
dont l'existence même était en péril. Si nous avions,
comme on n'a pas craint de le dire, subordonné le salut
du pays au triomphe de nos opinions politiques, aurions-
nous le 9 août proposé de donner le pouvoir à une
commission du Corps législatif prise dans la majorité ?
Aurions-nous, le 1®' septembre, fait courir une liste sur
340 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
laquelle nous avions écrit les noms de M. Thiers, de
M. Schneider, de M. Trochu, de M. de Palikao, et
aucun des nôtres ? Aurions-nous, le 3, voyant qu'on
n'aboutissait pas, supplié M. Thiers de former lui-
même la commission ? Aurions-nous, dans la séance du
môme jour, mis en avant le nom de M. Trochu ? Au-
cun de nous ne connaissait le général Trochu. Nous
étions allés chez lui presque tous, une seule fois, l'un
après l'autre, ou par groupes de trois ou quatre, conune
le faisaient tous les députés, et les députés de la majo-
rité plus que nous. C'était un bureau de renseignements,
comme le cabinet de M. de Palikao, où nous allions
encore plus souvent. Nous ne l'avions jamais interrogé
que sur les mouvements de l'armée et les événements
de la guerre; il ne nous avait jamais parlé d'autre
chose. Nous pensions, et on pensait généralement dans
Paris, qu'il inclinait à Torléanisme. Cela nous était
fort indifférent, dans ce moment de crise suprême
nous ne cherchions qu'un général capable, et qui eût
la confiance de la troupe. M. Latour du Moulin et
M. Jules Favre mirent son nom en avant, chacun
de son côté. Je suis très-persuadé qu'ils le firent sans
l'avoir consulté, sans avoir même pensé à le consulter.
Nous disions tous : a Sauvons d'abord le pays ! »
M. Thiers, dans la matinée du 3 septembre, nous fit
part de ce qu'il avait appris de M. Jérôme David ; mais,
tout en nous déclarant qu'il était de notre avis sur la
nécessité de constituer un gouvernement anonyme jus-
qu'à la convocation d'une Constituante, il annonça la
ferme résolution de se tenif en dehors. Il nous confirma
plusieurs fois cette résolution dans la nuit, et le lende-
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 341
main dans la matinée, avant et pendant l'envahissement
de la Chambre.
La séance, ce jour-là, commença encore à trois heu-
res et demie. Le comte de Palikao monta sur-le-champ
à la tribune et annonça que le maréchal Bazaine, après
un vigoureux combat de huit ou neuf heures, avait été
obligé de se retirer sous Metz. « Voilà la première nou-
velle importante que je vous donne, et qui n'est pas
bonne. Il n'est pas dit que le maréchal ne pourra pas
tenter de nouveau une sortie; mais celle qui devait
aboutir à opérer une jonction avec le maréchal Mao-
Mabon a échoué. »
Parlant ensuite de la bataille de Sedan, il dit qu'elle
avait été pour nous Toccasion de succès et de revers,
a Nous avons d'abord culbuté une partie de Tarmée
prussienne en la jetant dans la Meuse, — différentes
dépêches ont dû vous l'annoncer, — mais ensuite nous
avons dû, un peu accablés par le nombre, nous retirer,
soit sous Mézières, soit dans Sedan, soit même, — je
dois vous le dire, — sur le territoire belge, mais en
petit nombre.
» 11 en résulte que la position actuelle ne permet pas
d'espérer, d'ici à quelque temps, une jonction entre les
forces du maréchal Mac-Mahon et celles du maréchal
Bazaine.
I» Néanmoins, il y a peut-être des nouvelles un peu
plus graves, telles que celle de la blessure du maréchal
Mac-Mahon, et d'autres qu'on fait circuler; mais je dé-
clare qu'aucune ayant un caractère officiel n'a été reçue
par le gouvernement, et qu'il ne saurait en donner au-
cune sans se compromettre, car dans deux ou trois jours
342 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
peut-être, on Taccuserait d'avoir efirayé la nation inuti-
ment. »
Le ministre annonça ensuite qu'il allait faire appel
« aux forces vives du pays. »
La majorité lui donna quelques applaudissements. Un
député du Cher, M. Girault, s'écria : a La Chambre a
perdu le pays! »
M. Jules Favre prit la parole.
« Il faut que le temps des complaisances cesse, dit-il,
et que, les uns et les autres, nous envisagions froide-
ment, mais nettement, la vérité.
» Or, celle vérité, la voici : l'armée française a été hé-
roïque dans toutes les circonstances où elle s'est rencon-
trée en face de l'ennemi. Les généraux ont été admira-
bles comme leurs soldats. Ce qui leur a manqué, c'est
la liberté du commandement...
» Nous devons savoir où nous en sommes avec le gou-
vernement qui nous régit.
» Où est l'Empereur ? Communique-t^il avec ses mi-
nistres? leur donne-t-il des ordres?... »
Le ministre de la guerre répondit : a Non! » Et
M. Jules Favre continua ainsi : a La réponse que vient
de faire M. le ministre de la guerre me suffit et désin-
téresse le débat de cette grande question. Le gouverne-
ment ayant cessé d'exister... » Ces dernières paroles sont
couvertes par les murmures du centre et de la droite :
ce En toute occasion, dit le président, je devrais protes-
ter contre de telles paroles.
» M. JuLKS Favre. — Protestez tant que vous voudrez,
monsieur le président! Protestez contre la défaite; pro-
testez contre la fortune, qui nous trahit; niez les évé-
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 343
nements ; dites que nous sommes victorieux» à la bonne
heure!
» Ce qu'il faut en ce moment, ce qui est sage, ce qui
est indispensable, c'est que tous les partis s'effacent de-
vant un nom représentant la France, représentant Paris;
un nom militaire, le nom d'un homme qui vienne pren-
dre en main la défense de la patrie.
» Voilà mon vœu :je l'exprime en face de mon pays;
que mon pays l'entende! »
M. Jules Favre n'avait pas fait de proposition for-
melle. Il avait constaté la vacance du gouvernement, la
nécessité d'oublier les questions de parti et de mettre le
général Trochu à la tête de la défense. Il n'entrait ni
dans sa pensée ni dans la nôtre de lui conférer une
dictature. Nous persistions à souhaiter que la Chambre
nommât une commission de gouvernement. Nous aurions
voulu que M. Thiers en fût la tête et que M. Trochu en
fût le bras. Ce fut notre seul désir dans la journée du
lendemain; jusqu'au moment où la Chambre fut dispersée.
Au milieu de l'agitation produite par le discours de
M. Jules Favre, MM. Haentjen^ et Argence proposèrent
un projet de loi pour appeler sous les drapeaux tous les
citoyens de 25 à 35 ans, mariés ou non mariés, ayant
satisfait à la loi du recrutement et ne figurant pas sur
les contrôles de la garde mobile, et pour ^pnner au
ministre de la guerre le droit de requérir et d'incorpo-
rer d'office tous les anciens gradés au-dessous de 60 ans.
La Chambre prononça Turgence^ et en se retirant dans
ses bureaux pour nommer la commission, décida qu'elle
se réunirait le lendemain dimanche, 4 septembre, à trois
heures.
^44 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Pendant que la Chambre entendait la déclaration de
M. Jules Favre et refusait de prendre sur elle la res-
ponsabilité de faire un gouvernement, sans s'apercevoir
que, par ce défaut d'énergie, et par ce nouvel atermoie-
ment dans un moment pareil, elle laissait la direction
des événements à la foule, c'est-à-dire au hasard, la
nouvelle des événements se répandait dans Paris avec
la rapidité de la foudre. Ces deux mots : « L'armée est
prisonnière, l'Empereur est prisonnier,» voulaient dire:
Paris sera assiégé dans quelques jours; Paris et la France
n'ont plus de gouvernement. Tout le monde sentait
qu'il fallait aviser immédiatement, ne pas se laisser
surprendre en pleine anarchie par l'armée prussienne.
On tournait naturellement les yeux vers la Chambre :
« Qu'a-t-elle décidé ?» On apprit la proposition de M. Jules*
Favre, qui rencontrait alors dans Paris un assentiment
unanime. On sut aussi qu'elle n'avait pas été votée,
mais qu'elle n'avait soulevé que des murmures, sans
protestation formelle. M. Abbatucci avait dit, au milieu
du bruit: c C'est un appel à la révolte. » Le ministre
de la guerre s'était contenté de dire : « Vous posez une
question qui tend à changer le régime constitutionnel. »
M. Jules Favre avait répondu : « Parfaitement ! » La
situation était donc bien établie de part et d'autre.
Pour tous ceux qui connaissent le tc»mpérament des
Assemblées; il était évident que la lumière était faite
dans les esprits ; qu'on en viendrait à la création d'une
commission executive, mais qu'on ne s'y déciderait pas
tant que la population ne paraîtrait pas menaçante.
Quant au gouvernement, que M, Jules Favre avait appelé
en pleine séance un fantôme de gouvernement; on savait
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 345
sur tous les bancs de la Chambre, on savait surtout au
dehors, qu'il n*était plus rien, et qu'il ne pouvait plus
commander.
Il y avait deux courants dans la population.
La bourgeoisie était surtout préoccupée de la guerre;
pourtant, à cette dernière heure, ce grand événement
de la chute de l'Empire — car la captivité de l'Empe-
reur, c'était très-évidemment la chute de l'Empire —
s'imposait à tous les esprits. Les républicains, les orléa-
nistes, les légitimistes s'en applaudissaient, d'abord
parce qu'ils se sentaient délivrés, et ensuite parce que
l'incapacité de plus en plus démontrée de l'Empereur et
de son entourage les avait mis au point de ne plus rien
espérer tant que la patrie serait dans leurs mains ; ceux
même qui avaient été jusqu'au dernier jour les tenants
de l'Empire avaient, pendant cette courte et terrible
campagne, ouvert les yeux. Ils souffraient à la fois des
malheurs de leur pays et de la chute de leur parti; leur
douleur était aggravée par les remords. Cet Empire de
dix-huit ans, si redouté, qui avait paru, cinq semaines
auparavant, si solide, ne comptait plus, en France, un
seul partisan. On s'attendait que la Chambre allait pour-
voir à la situation. C'était son devoir de le faire sur-le-
champ; de ne pas attendre le salut d'un gouvernement
effondré; de ne pas donner le temps à la rue d'inter-
venir. Les républicains comptaient sur les chefs de
l'opposition ; mais le plus grand nombre pai*mi eux, ne
souhaitaient pas la proclamation immédiate de la Répu-
blique ; ils ne trouvaient pas la successi(»n bonne à re-
cueillir; ils ne voulaient pas compliquer la situation
par des questions de parti. Ce qu'il leur fallait, c'était
346 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
un bon général, et une Commission de gouvernement
pour veiller à Tordre, quelle qu'elle fût d'ailleurs, pourvu
qu'elle fût obéie, et elle le serait pendant la guerre. La
République se ferait toute seule, une fois les Prussiens
chassés. C'était la pensée des députés de la gauche et celle
des républicains dans tout Paris.
On voulait donner l'armée au général Trochu, parce
qu'on le croyait indépendant et capable. On savait qu'il
n'était pas impérialiste et qu'il n'était pas républicain.
Il n'était question pour personne d'en faire un dictateur.
Il était accepté par tous les partis, dont aucun ne le
revendiquait comme lui appartenant. Il avait, comme
général, une situation analogue à celle de M« Tùiers,
que tout le monde voulait voir à la tête du gouverne-
ment, non pas à cause de ce qu'il pensait, mais à cause
de ce qu'il pouvait. Si on avait dit sur les boulevards, à
l'issue de la séance : La Chambre vient de nommer une
commission à la tête de laquelle est M. Thiers; elle a
confié la direction de l'armée à M. Trochu, ou aurait
reconnu unanimement qu'elle avait pris la résolution la
plus sage ; l'applaudissement am*ait été universel ; on
aurait ajourné les questions de parti d'un commun ac-
cord. La proposition de M. Jules Favre fut un commen-
cement d'apaisement. Personne ne crut qu'on irait jus-
qu'à raprès-midi du lendemain pour faire quelque chose
de définitif; qu'on resterait vingt-quatre heures dans ce
néant, dans ce péril.
Les ouvriers des faubourgs étaient moins exclusivement
préoccupés de la guerre, et moins disposés à Tajoume-
ment des questions de politique intérieure. Ils étaient
tous animés d'une haine implacable contre le gouver-
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 347
nem^nt impérial, qu'ils considéraient à bon droit comme
Tennemi de toutes les libertés et la cause de tous les
malheurs. Ils pensaient que, l'Empereur renversé, la
fortune de nos armes changerait, soit que la Prusse ayant
vaincu et détrôné Fauteur de la guerre consentît à se
retirer et à traiter sur des bases convenables, soit qu'un
gouvernement républicain fût appelé à renouveler les
prodiges qui avaient signalé la fin du xvin^ siècle, quand
nos soldats improvisés chassèrent hors du territoire les
armées de l'Europe coalisée. C'était un dogme parmi
eux, que l'armée française était invincible pourvu qu'elle
fût bien commandée; et cette croyance était partagée
par toute la France ; elle l'était même par les ministres du
dernier règne, et c'est ce qui nous avait perdus. Les
ouvriers croyaient aussi à la levée en masse, aux citoyens
transformés du jour au lendemain en soldats, à la toute-
puissance irrésistible des foules animées par le sentiment
patriotique. Lequel d'entre eux n'avait été bercé avec
toutes ces légendes? N'avaient-ils pas vu, maintes fois,
l'armée régulière reculer devant les faubourgs? Si l'ar-
mée avait battu Paris au 2 décembre, c'est parce que
les ouvriers n'avaient pas donné. La vengeance, enfin
obtenue, et leur confiance sans bornes dans la toute-
puissance d'une guerre républicaine, leur faisaient ou-
blier ou dédaigner les dangers de la patrie. Ils croyaient
la République faite par la seule force des choses. Ces
sentiments étaient unanimes dans la population des fau-
bourgs et des ateliers.
Mais il y avait, sous cette unité, beaucoup de diver-
gences. Ils étaient tous ennemis de FEmpirC; tous répu-
blicains, tous convaincus que la République finirait
348 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
promptemeiit et glorieusement la guerre. Voilà ce qu'ils
avaient en commun. Au fond, ils n'obéissaient ni aui
mêmes chefs ni aux mêmes pensées. Il est très-difficile
de déterminer ces divisions d'une façon précise; d'abord,
parce qu'il faut vivre avec eux pour les bien connaître,
et ensuite parce que, dans leurs moments d'exaltation, ils
se laissent assez facilement entraîner à changer d'avis ou
plutôt de sentiments. Voici pourtant quelques indica-
tions que je crois exactes, et dont il importe de tenir
compte.
D'abord, il faut écarter du nombre des ouvriers les
individus qui prennent ce nom parce qu'ils vivent dans
les faubourgs et qu'ils portent une blouse, mais qui ne
mettent jamais le pied dans un atelier. Le nombre de
ces faux ouvriers est considérable; leur influence, terrible.
Ils arrivent de toutes les conditions et de tous les pays.
C'est un grand malheur pour les ouvriers honnêtes, de
les rencontrer dans leurs lieux de réunion, et d'être
souvent confondus avec eux, ou plutôt jugés d'après
eux. De ceux-là, je n'ai rien à dire, sinon que, dans
une ville comme Paris, les vagabonds et les repris de
justice sont toujours en grand nombre, et toujours mêlés
aux agitations populaires. Quant aux ouvriers sérieux,
j'ai dit qu'ils sont tous républicains; mais les uns
attendent la République du suffrage universel, et asso-
cient son nom à toutes les idées généreuses, tandis que
d'autres l'aiment en sectaires, et veulent l'imposer par
la force, la faire durer par la terreur. Sans aucun doute,
c'est le petit nombre, le très-petit nombre; néanmoins,
c^s sectaires exercent l'ascendant qui appartient toujours
aux hommes résolus, quand ils ont une organisation et
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION U9
des chefs. On pourrait dire aussi que presque tous les
ouvriers sont socialistes, si c'est être socialiste que de
demander l'instruction gratuite, obligatoire, et (je de-
mande pardon pour le mot qui n'est ni bien français,
ni bien clair, au moins pour moi) intégrale; et de vouloir
que la société facilite plus qu'elle ne le fait le travail indi-
viduel et le rétribue davantage. Ce socialisme vague, et
qui ne consiste qu'en aspirations mal définies, n'a rien de
commun avec celui qui se traduit en exigences positives,
et qui comporte de petites armées de fanatiques, ayant
leur, caisse, leurs chefs, leurs mots de ralliement. II y a
toujours eu, dans les ateliers, des socialistes de cette
dernière espèce. Ils formaient en 1848 plusieurs écoles;
ils n'étaient plus guère, en 1870, qu'une association.
Ceux qui se rappellent la première de ces deux époques,
doivent reconnaître l'exactitude de cette double appré-
ciation. Ils savent qu'il y avait en 1848 l'école fourié-
riste, dont le chef, très-honorable, était M. Considérant;
l'école saint-simonienne, déjà sur son déclin, et qui
n'avait guère d'adhérents parmi les ouvriers; l'école de
Pierre Leroux, très-nombreuse et très-active; celle de
Proudhon, et tant d'autres. M. Louis Blanc, au début,
avait été l'idole de toutes les écoles socialistes, et leur
chef politique. Je ne parle pas des icariens, ni des soli-
daires-unis; la nomenclature serait très-longue, très-inté-
ressante; beaucoup des chefs d'école étaient des hommes
d'un vrai mérite, des écrivains d'un ordre élevé. Ce qui
est certain, c'est qu'en 1870, malgré la popularité sub-
sistante de Proudhon, les socialistes, devenus les com-
munistes^ ne s'occupaient plus de théories philoso-
phiques, et ne songeaient qu'à lutter, par la voie des
350 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
associations et des grèves, contre les patrons et le capital.
Il résulte de ce qui précède qu'on pouvait, au moment
de la chute de l'Empire, diviser les ou\Tiers en ti'ois
groupes : ceux qui n'étaient que républicains, les sec-
taires de la République, et les sectaires du communisme.
Les premiers faisaient cause commune avec les répu-
blicains de la bourgeoisie, et reconnaissaient pour che&
les principaux membres de l'opposition républicaine à
la Chambre; les sectaires républicains, qui ne rêvaient
que de recommencer 93, obéissaient à M. Blanqui, à
H. Delescluze; et les sectaires communistes avaient
fondé Y Association internationale, dont on a tant exagéré
depuis les moyens d'action et l'importance.
Les procès-verbaux des séances de cette association
pendant le siège et pendant la Commune ont été publiés.
On acquiert, en les parcourant, la certitude que les
membres de Y Internationale ont pris part à toutes les
émeutes pendant le siège, qu'ils ont contribué à l'insur-
rection du 18 mars et aux principaux actes de la Com-
mune ; mais on y voit, en même temps, qu'ils n'avaient,
à Paris, qu'un nombre restreint d'adhérents; que l'ar-
gent leur manquait, même pour entretenir un journal
hebdomadaire; qu'ils étaient surtout préoccupés de leur
faiblesse numérique et de leur détresse pécuniaire, et
qu'ils s'efforçaient de paraître redoutables, afin de le
devenir. Les adeptes de cette société n'étaient pas aimés
'dans les ateliers; ils n'exerçaient pas beaucoup d'in-
fluence au dehors. Cependant ils se montraient partout
avec audace et faisaient croire à leur nombre par leur
activité. Poursuivis depuis longtemps de leurs injures
et de leurs menaces, nous les avions dédaignés et bra-
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 351
vés, pendant que les journaux du gouvernement, par
une tactique déloyale, essayaient, malgré Tévidence, de
nous rendre solidaires de leurs doctrines et de leurs entre-
prises.
Je ne saurais dire si les fidèles de M. Blanqui et de
M. Delescluze étaient plus nombreux que les membres
de Y Internationale. Aux élections de 1869, ces deux
partis réunis avaient changé, dans certains arrondisse-
ments, le caractère de l'élection, sans réussir à faire
passer un des leurs. Ainsi M. Rocliefort, qui ne fut
élu qu'après l'option de M. Gambctta, avait passé grâce
à eux; on ne peut pas affirmer qu'il fût un d'entre eux.
Ils avaient porté M. Raspail contre M. Garnier-Pagès,
et M. Vallès contre moi; mais ni M. Raspail ni M. Val-
lès n'avaient réussi à être nommés. Ils avaient certaine-
ment donné leurs voix à M. Bancel ; mais ce succès ne pou-
vait leur être attribift, M. Bancel ayant pour adversaire
M. Ollivier, ce qui avait obligé toutes les oppositions à se
réunir sur son nom. Tavais vif, en 1869, deux réunions
composées d'hommes appartenant à l'une et à l'autre
de ces deux catégories: les blanquistes et les commu-
nistes. J'y avais été appelé comme député, sous prétexte
de réunion électorale; on m'avait même dit pour
triompher de mes répugnances: « Avez- vous peur? »
Je n'avais pas peur; mais je me demandais s'il y avait
utilité à discuter avec des hommes qui ne voulaient
rien entendre. J'y fus donc deux fois, et la seconde fois
avec M. Bancel, qui n'en voulut pas démordre, et que
je ne voulus pas laisser seul. Nous étions accompagnés
de nos amis, MM. Eugène Pelletan et Jules Ferry. Il ne
nous fallut pas une demi-heure pour comprendre que
352 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
toute discussion était impossible, et nous sortîmes au
milieu des menaces. Dieu sait quels récits on a faits de
ces deux aventures ! Quels mensonges on a débités dans
les journaux de la police! Un des plas curieux et des
plus innocents consistait à dire que nous avions été
condamnés à mort après notre départ. Je crois qu'on
nous condamna à ne pas être réélus, ce qui est légère-
ment différent; et aucun de nous n'avait jamais
compté sur Tappui des communistes ou des adhérents
de MM. Blanqui, Delescluze, Félix Pyat, Vermorel, Mil-
lière, etc. Nous lisions leurs journaux, et nous savions
que leur principale affaire était de nous injurier et de
nous calomnier.
Assurément, la guerre leur avait amené des recrues.
Ils n'étaient qu'une minorité dans la population des
faubourgs; mais cette minorité, depuis la déroute de
Frœschwiller, était toujours dehor^ toujours au premier
rang. La rue lui était plus favorable que les ateliers,
pour conquérir ^e rinllifence. Dans les derniers jours
d'août, toute la ville était debout autour de la Qiambre
avec ses éléments divers, riches, pauvres, bourgeois,
ouvriers. 11 y avait infiniment plus de blouses que d'ha-
bits. Ceux qui se portaient aux premiers rangs, et qui
faisaient la haie sur notre passage, nous étaient incon-
nus, à nous, députés de Paris, qui avions assisté depuis
sept ans à tant de réunions publiques. J'en étais, pour
ma part, extrêmement frappé. A la sortie, nos amis et nos
partisans trouvaient moyen de s'approcher de nous et
nous échangions, avec eux, nos observations. Ils remar-
quaient, comme nous, que ce n'était pas notre personnel
électoral qui était là. C'était le public des réunions déma-
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 353
gogiques, qui, à la barrière de Clichy, nous avait con-
damnés, MM. Pelletan, Bancel, Ferry et moi; qui obéis-
sait, soit à V Internationale, soit à MM. Blanqui,
Delescluze, Vermorel, Millière, ou à d'autres démagogues
alors célèbres, aujourd'hui démodés et oubliés, ennemis
à la fois de la société et du gouvernement; qui, aux
dernières élections générales, avait soutenu M. Rochefort
contre M. Jules Favre, M. Raspail contre M. Garnier-
Pagès, M. Jules Vallès contre moi. Nous exprimâmes à
plusieurs reprises le désir que nos amis les plus influents
fussent là, mêlés au milieu de la foule, et autant que
possible en uniforme de gardes nationaux, pour empêcher,
de concert avec nous, l'envahissement de la Chambre et
même pour nous protéger individuellement, ce qui
pouvait devenir nécessaire. Très-peu do jours auparavant
(mais cela paraissait beaucoup de jours dans un temps
où chaque journée était un siècle), un petit nombre
d'hommes déterminés s'étaient jetés, en plein jour, au
milieu des passants et des promeneurs étonnés, sur la
caserne des pompiers de la Yillette, dans le but de s'em-
parer des fusils. Il s'en était suivi mort d'hommes. Cette
entreprise avait indigné et inquiété le parti républicain,
qui sentait l'importance, pour lui surtout, d'avoir le
calme dans la rue. Les pompiers étaient très-populaires
et méritaient de Têtre ; ils appartenaient, par leurs
familles et leurs habitudes, à la démocratie; mais quand
c'eût été une autre troupe, nous aurions détesté un acte
d'agression à la fois criminelle et fatale à notre cause.
M. Gambetta était monté à la tribune pour le flétrir
et pour demander une enquête approfondie. Nous pen-
sions alors, nous sûmes plus tard avec certitude, par sa
23
354 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
déclaration même, que M. Blanqui était à la tête de ce
mouvement. Que ce fût lui ou un autre, nul doute
qu'il n'y eût dans Paris des sociétés secrètes, évidem-
ment peu nombreuses, mais qui pouvaient, à un moment
donné, entraîner la foule par la seule prépondérance de
ce qui est organisé sur ce qui ne Test pas.
Dans la nuit du 3 septembre, M. Delescluze et les
autres organisateurs résolurent de faire une manifes-
tation sur les boulevards encombrés de monde, dans la
pensée d'attirer à eux tous ceux qui voulaient renverser
le gouvernement, et de frapper un grand coup. Ils par-
tirent de la colonne de la Bastille, sous la conduite de
Ranvier et de Peyrouton. La foule de bourgeois qui cir-
culaient sur les deux chaussées les laissa d'abord passer
en les regardant avec curiosité ; puis, comme ils criaient:
(( La déchéance ! la déchéance ! » ce mot trouva de Técho.
•
On y joignit le cri de : « Vive la République ! )i et le chant
de la MarseUlaise. Peu à peu, les bourgeois, qui étaient
descendus pour chercher des amis, demander des nou-
velles, ou, comme on dit, pour prendre le vent, se joi-
gnirent à la manifestation; elle devint promptement
formidable. Arrivée à la hauteur de la rue Montmartre,
elle vit déboucher des rues environnantes de fortes
escouades de sergents de ville qui fondirent sur elle en
mettant Tépée à la main. La foule, qui n'avait pas
d'armes, se débanda, comme elle fait toujours, sauf à
reparaître. Cette fois, comme elle n'avait pas derrière
elle les faubourgs, elle ne reparut pas. Il y eut une
course à fond de train sur les boulevards; on s'enfuit
de tous côtés, et la polic3 occupa victorieusement le
champ (le bataille.
LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 355
M. Daru raconte qu'un mobile ayant été blessé dans
la bagarre, ses camaratles le chargèrent sur leurs épaules
et le portèrent à Thôtel du gouverneur, qui fut obligé
de descendre et de les haranguer. Ce récit est inexact:
on ne porta au Louvre aucun blessé, et si le général
Trochu harangua des mobiles, ce ne fut pas pour les
apaiser et se faire leur complaisant, mais pour leur re-
procher leur absence à pareille heure, et leur ordonner
sévèrement de retourner au corps. . Il a raconté lui-
même cet incident, dans son livre intitulé la Politique
et le Siège de Paris.
« On vint m'annoncer, dit-il, que 200 mobiles envi-
ron avaient pénétré dans la cour demandant justice au
gouverneur. Je fis approcher un petit groupe de ces
hommes^ qui n apportaient pas le moindre blessé, par
la raison concluante quMl n'y en avait pas.
» — Mon général, nous venons vous demander jus-
lice. On a tué un de nos camarades.
— Où et quand? Un soldat de la garnison aurait été
tué, et je ne le saurais pas ! Est-ce que jamais un
homme est tué sans que la justice intervienne? Si donc
un de vos camarades a été tué, et je n'en crois pas un
mot, la justice agira, et vous n'avez pas à entrer dans
son action. Mais en quittant votre camp sans autorisa-
tion, en traversant Paris en troupe pour venir ici, vous
avez commis un grave délit. Il est atténué par votre
inexpérience de la discipline et de la règle; mais s'il
devait se renouveler, je vous tiendrais pour indignes de
la confiance que j'ai mise en vous et de l'honneur
que je vous ai fait en répondant de vous pour la dé-
fense de vos foyers. Je vous ordonne de rentrer au camp. »
356 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Personne ne dit mot. Le général chargea un lieute-
nant de mobiles^ qui arrivait en ce moment à l'état-
major, de les reconduire à leur quartier. Depuis
ce jour jusqu'à la fin du siège, aucune manifestation
des mobiles, en troupe, ne s'est produite dans Paris.
Après la dispersion de la manifestation par la police
à la hauleur de la rue Montmartre, les boulevards ne se
vidèrent pas. Us furent animés pendant toute la nuit;
la foule se porta surtout du côté du ministère de Tin-
térieur et de la place de la Concorde.
II
La séance de nuit.
Le 3 septembre» les ministres tinrent conseil aux Tui-
leries» immédiatement après la séance» depuis cinq heures .
jusqu'à huit » et c'est là qu ils apprirent officiellement
nos désastres par un télégramme parvenu à l'impéra-
trice à quatre heures» et qui ne contenait que ces mots :
(( L'armée est défaite et captive ; moi-même je suis pri-
sonnier. — Napoléon. 9 Ils ne se dissimulèrent pas
qu'une révolution était probable; leur erreur fut de ne
pas voir qu'elle était faite.
Paris était très-agité aux approches de la nuit; les
places et les boulevards regorgeaient de monde; le pré-
fet de police n'eut recours qu'aux agents de son admi-
nistration pour résister à la manifestation qui se pro-
duisit. Les ministres n'avaient pas dans Paris plus de
358 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
4,000 hommes de bonnes troupes. M. de Palikao disait
40,000 ; il comptait donc les mobiles? M. Jérôme David
a dit dans Tenquête : 20,000 hommes, et dans de mau-
vaises conditions ; c'était encore une erreur. Le 12® corps
était au camps de Châlons; le 13®, celui du général Vi-
uoy, était parti pour Mézières; le 14®, sous les ordres du
général Renault, était en formation. M. de Palikao lui-
môme a dit et répété dans l'enquête qu'il n'avait pas
4,000 hommes de troupes régulières à ce moment-là. Il
aurait pu ajouter qu'il était loin de pouvoir répondre de
leurs dispositions. Quant à la garde nationale, elle était,
comme toute la population, ulcérée contre l'Empire.
Aucun membre du conseil ne proposa l'abdication.
L'impératrice en parla seulement le lendemain, non
comme d'un projet sérieux et arrêté, mais comme d'une
idée qui, dans les circonstances où Ton était, se présen-
tait naturellement à l'esprit. Dans la soirée du 3 septem-
bre, il ne vint même pas à la pensée des ministres d'es-
sayer de faire la part du feu, en proposant, le soir même,
au Corps législatif, la création d'un conseil de gouverne-
ment. Us ne prirent que deux résolutions : l'une de
faire une proclamation : éternel et impuissant remède de
toutes les situations désespérées ; M. Duvcrnois se char-
gea de la rédiger; l'autre, qui a de quoi surprendre,
de ne pas provoquer de séance de nuit, « afin de se donner
le temps de la réflexion . » L'ordre fut donné en même
temps de diriger sur Paris toutes les troupes formées en
province et d'organiser une armée de 300,000 hommes
derrière la Loire.
M. Schneider, président du Corps législatif, qui
^assistait à ce conseil, ainsi que les membres du conseil
LA SÉANCE DE NUIT 359
privé, consentit à ne pas convoquer la Chambre avant
l'heure indiquée pour le lendemain. Mais en rentrant à
la présidence, il trouva le palais rempli de députés qui,
sachant maintenant toules les nouvelles, ne orovaiont
pas qu'il fût prudent ni même possible d'attendre jus-
qu'au jour pour prendre une résolution. Ils savaient
déjà qu'on avait été obligé de disperser par la force une
longue colonne d'ouvriers des faubourgs, conduite par
Ranvier, Peyrouton et d'autres agitateurs, partie de la
Bastille, et qui avait parcouru les boulevards en criant :
« La déchéance I la déchéance! » Sur la place de la
Concorde, sur le pont, aux abords de la Chambre, des
groupes nombreux, qui guettaient au passage les dé-
putés connus, demandaient impérieusement une séance
de nuit. Personne ne comprenait qu'on pût attendre toute
une nuit et toute une demi-journée dans l'inaction, TEin-
pcreur étant prisonnier, et l'ennemi à nos portes. Les
membres de l'opposition, gauche fermée et gauche ou-
verte, s'étaient réunis à neuf heures dans un bureau de
la Chambre. M. de Kératry,qui était très-animé pour avoir
une séance de nuit, se chargea d'aller la demander en
leur nom. Il trouva chez M. Schneider une quarantaine
de membres de la majorité, ayant à leur tête M. Dréolle
et M. de DalmaS; qui étaient venus pour le même objet.
Il fut convenu qu'on tiendrait séance. Les ministres
furent prévenus individuellement entre dix et onze
heures.
Dans un petit livre injuste et violent contre les
membres de la gauche, mais utile à consulter,
M. Dréolle raconte qu'en descendant de chez le prési-
dent, il se rendit dans la cour qui donne sur le pont de
360 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
la Concorde, pour juger de l'attitude de la population ;
la foule était immense, malgré la nuit, et s'augmentait
de moments en moments.
(( Je vis alors, dit H. Dréolle, Gambetta monté sur
une chaise et s*adressant à la foule cramponnée aux
barreaux, grimpée sur les statues et poussant des vivats
à radresse du député de la gauche.
» Au moment où Je m'approchais de lui^ Gambetta
venait d'être interrompu par le cri de : Vive la
République! Je l'entendis alors répondre textuellement
ceci :
» — Citoyens, le gouvernement dont vous venez de
prononcer le nom est celui que je saluerais de tous
mes vœux , mais il faut s'en montrer dignes ! Il ne faut
pas qu'il soit responsable ni qu'il hérite des malheurs
qui viennent de fondre sur notre patrie! Comptez sur
moi, comptez sur nous, et nous vous promettons que
dans les circonstances graves où nous sommes, personne
de nous ne faillira à son devoir.
» Je remarquai l'observation de Gambetta, qui
répudiait pour la République l'héritage de la situation,
et qui s'abstenait même de prononcer son nom.
» Gambetta était descendu de sa chaise. Plusieurs
gardes et divers députés, que je ne reconnus pas dans
l'obscurité, le prièrent ^ d'essayer d'écarter la foule. Il
remonta et dit :
» — Citoyens, je vous en conjure, maintenant retirez-
vous! Laissez les députés, les représentants de la nation,
regagner leur poste. Dégagez cette grille! Respectez
Tordre; ayez patience! Je vous le répète, nous saurons
tous faire notre devoir!,..
LA SÉANCE DE NUIT 361
» Je m'approchai alors de lui pour lui apprendre
qu'on préparait une convocation immédiate de la Cham-
bre : je pensais qu'il ferait bien de l'annoncer à la
foule^ que cette nouvelle calmerait certainement.
» Gambetta en lit part aussitôt à ses auditeurs, et
des cris de : Vive Gambetta! vive le Corps législatif!
retentirent alors avec frénésie.
» Les curieux grimpés sur les statues et ceux accro-
chés aux grilles descendirent. Le jeune député de la
gauche, qui voulait'^voir l'effet produit par son invita-
tion, était demeuré là et m'avait pris le bras. Plusieurs
individus nous interpellèrent. Pendant que quelques-
uns parlaient à Gambetta, il y en eut un qui passa sa
main à travers la grille, m'attira à lui et d'une voix
émue, fatiguée, me dit :
» — Citoyen, je vous en conjure, faites que je puisse
parler à Gambetta.
r> Puis, me parlant à Toreille, à voix basse :
» — J'arrive de la rue de la Sourdière ; nous som-
mes dix mille là-bas qui allons venir ici; nous croyions
trouver la gauche réunie. Prévenez la gauche ; il faut à
tout prix empêcher qu'on se porte ici. »
M. DréoUe ajoute en note que la rue de la Sourdière
était un des lieux de réunion de la gauche parlemen-
taire et de ses adhérents. Il se trompe; depuis la mort
de M. Marie, la rue de la Sourdière était l'unique lieu
de réunion de la gauche parlementaire; elle n'y reçut
jamais « ses adhérents », si ce n'est à l'époque du plé-
biscite, où elle eut le tort de donner asile pendant trois
semaines au comité anti-plébiscitaire. La foule, qui
venait au Corps législatif, était d'abord allée là, parce
362 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
qu'elle croyait nous y trouver, comme elle allait quel-
quefois au domicile de chacun de nous; et l'interlocu-
teur de M. Dréolle était évidemment un de ces dévoués,
de ces modérés, qui se mêlaient auiL manifestations
pour empêcher le désordre et s'opposer à Tenvahisse-
ment de l'Assemblée, que nous redoutions. M. Gam-
betta s'y opposa ce soir-là, et le lendemain dans la
journée, de toutes ses forces. M. Ferry avait fait de
même, avec un grand courage, dans la journée du
fl août. Notre iM)litique était de faire voter par le Corps
législatif la déchéance de l'Empereur, et la création
d'un gouvernement. Nous ne voulions pas que la Répu-
blique héritât des malheurs du pays : c'est précisément
ce que M. Gambetta dit ce soir-là à la foule, en pré-
sence de M. Dréolle. Nous comptions fermement qu'une
Constituante serait convoquée aprt^s la paix, et qu'alors
la République serait proclamée. Nous n'avions pas
d'autre but; nous n'avions aucun secret. M. Dréolle dit
dans son livre qu'on parlait de mettre M. Picard et
M. Gambetta dans le conseil du gouvernement. C'est
très-possible et très-explicable; mais la gauche n'en
avait pas délibéré, elle n'y avait pas songé. Elle avait
préparé la proposition de M. Jules Favre dans un bureau
de la Chambre; voilà tout ce qu'elle avait fait dans la
journée du 3 septembre.
H. Dréolle, apprenant que les ministres étaient chez
le président, y retourna pour supplier M. de Palikao de
consentir immédiatement dans la séance de nuit à
l'élection d'un conseil de gouvernement par le Corps
législatif. Il avait pleinement raison. Il voulait que ce
conseil de gouvernement tînt la place de la régente et
LA SÉANCE DE NUIT 363
i*effaçât momentanément pour garder le dépôt du pou-
voir et le rendre intact à l'Empereur après la paix.
Cette pensée était naturelle dans un homme dévoué à
l'Empire. Elle était déjà irréalisable. Il n'y avait, à cette
heure, de sage et de possible, que d'accepter notre pro-
position, de l'accepter dans la nuit. On aurait nommé
un conseil de gouvernement, on ne nous y aurait pas
mis, et nous l'aurions appuyé jusqu'à la convocation de
la Constituante. M. de Palikao, qui ne voyait pas claire-
ment le péril où se trouvait le Corps législatif, repoussa
en ce moment la proposition de M. Dréolle, à laquelle
il devait tenter de se rattacher douze heures plus tard,
à la séance de jour. Il déclara fort témérairement à
M. Dréolle que, si la force était nécessaire pour déga-
ger le Corps législatif, il avait 40,000 hommes à ses
ordres. 11 ajouta qu'il regrettait la séance de nuit, qu'il
ne pouvait faire ni proposition, ni concession, sans en
avoir conféré avec l'impératrice, et qu'il allait deman-
der à la Chambre de se séparer immédiatement pour
revenir dans la journée.
Le président monta au fauteuil à une heure du matin.
M. de Palikao déclara en peu de mots que l'armée
avait capitulé et que l'Empereur était prisonnier, et
il demanda à la Chambre de s'ajourner immédiatement
à une heure de l'après-midi. H. Jules Favre demanda
aussitôt la parole.
« Si la Chambre est d'avis, dit-il, que dans la situa-
tion douloureuse et grave où nous nous trouvons, il
est sage de remettre la délibération à midi, je n'ai
aucun motif de m'y opposer; mais, comme nous avons
364 SOUVExMRS DU QUATRE SEPTEMBRE
à provoquer de sa part une résolution très-importaiiie,
je dépose notre proposition sur son bureau, sans y
joindre, pour le moment» aucune observation.
)> Nous demandons à la Chambre de vouloir bien
prendre en considération la motion suivante :
s> Article premier. — Louis-Napoléon Bonaparte et sa
dynastie sont déclarés déchus des pouvoirs que leur a
conférés la Constitution.
» Art. 3. — II sera nommé par le Corps législatif une
commission composée de... (vous fixerez, Messieurs, le
nombre des membres que vous jugerez convenable
dans votre majorité)... qui sera investie de tous les
pouvoirs du gouvernement, et qui aura pour mission
expresse de résister à outrance à Tinvasion et de chasser
Tennemi du territoire.
» Art. 3. — M. le général Trochu est maintenu dans
les fonctions de gouverneur général de la ville de
Paris. »
Le compte rendu officiel fait suivre la lecture de
M. Jules Favre de ces seuls mots : « Mouvements divers, »
ce qui indique qu'elle fut écoutée en silence, et sans
protestations; le rapport de M. le comte Daru dit :
« Dans le plus profond silence. » Un seul députa,
M. Pinard (du Nord) s'écria : « Nous pouvons prendre
des mesures provisoires; nous ne pouvons décréter la
déchéance. » Ainsi jusqu'à la dernière limite, et dans
le péril le plus imminent de la patrie, on invoquait la
Constitution de 1852, dont nous connaissons l'origine.
La séance fut levée sur-le-champ. Elle avait duré
vingt minutes.
LA SÉANCE DE NUIT 365
En passant entre les rangs pressés de la foule qui
encombrait les couloirs du palais et les rues environ-
nantes, les députés eurent à subir d'amers reproches.
« Pourquoi n'avoir pas nommé sur l'heure un gouver-
nement ? Qui pouvait prévoir ce qui se passerait pen-
dant ces douze heures d'anarchie, soit sur le théâtre de
la guerre, soit à Paris?» Je suis persuadé que la foule
avait raison. Les députés, comme le cabinet, croyaient
avoir besoin de réfléchir, de s'entendre : non pas la
gauche; mais que pouvait-elle? En exigeant un vote
immédiat, elle n'avait pas la moindre chance de réus-
sir. Jamais, dans les occasions semblables, ni les majo-
rités ni les gouvernements n'ont su céder à propos. Il
arriva ce qui arrive toujours dans les atermoiements.
Pendant qu'on discutait, qu'on parlementait, le peuple
agit.
Comme M. Thiers sortait de la séance de nuit en voi-
ture, des sergents de ville qui gardaient la tête du pont
de la Concorde lui signalèrent des groupes formés sur la
place. Néanmoins, il se hasarda à la traverser ; il appela
M. Jules Favre, qui passait à pied sur le pont, et le
prit à côté de lui. Les groupes suivirent la voiture
en poussant des cris dès qu'elle déboucha sur la place,
et l'atteignirent près du garde-meuble. Ils se jetèrent
aux guides, ramenèrent la voiture en arrière. On criait :
« Arrêtez ! arrêtez ! tuez le cheval ! » En même temps,
s'étant approchés de la portière, les émeutiers, car ils ne
méritent que ce nom, reconnurent H. Thiers et H. Jules
Favre; alors ils changèrent de ton. « Sauvez-nous! sau-
vez-nous ! La déchéance ! » M. Thiers leur dit que la dé-
chéance était proche et que s'ils voulaient l'obtenir, il ne
366 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
fallait pas qu'ils se rendissent effrayants. Ceux qui enten-
daient approuvèrent et continrent les autres. La voiture
put enfin s'échapper. Elle fut poursuivie, mais elle gagna
de vitesse ceux qui couraient après elle. « M. Jules Fa-
vre, dit M. Thicrs, ne songeait pas plus que moi à
mettre la main à une révolution. »
III
La matinée du 4 Septembre.
Les députés qui ne revinrent pas au palais de très-
bonne heure, le 4 septembre, eurent grand'peine à se
frayer un passage. La foule avait été en grossissant de-
puis plusieurs jours. Ce jour-là elle était innombrable.
Toute la ville était debout. Les adhérents de Blanqui et
de Delescluze s'étaient postés au plus près du Corp^ lé-
gislatif. Les membres de la gauche, très-populaires en
ce moment dans Paris, étaient, au contraire, aux yeux
des terroristes, suspects de modéranlisme . On leur
adressa plus d*un reproche pendant qu'ils fendaient la
presse pour se rendre à l'Assemblée.
Notre conduite pendant le mois d*août, qui avait
éjé très-appréciée et très-applaudie par la majorité du
parti républicain, à cause de sa modération même, et
368 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
du désintéressement dont elle était la preuve éclatante,
semblait à ces violents, à ces excessifs, une sorte de
trahison et de complicité avec la droite. Ces partis vio-
lents n'étaient pas seuls à nous reprocher de vouloir
faire nommer un conseil de gouvernement par la ma-
jorité du Corps législatif. Des républicains modérés, ceux-
ci en très-petit nombre, des orléanistes mêmes, nous en
blâmaient sévèrement, n*écoutant que leur légitime in-
dignation contre Bonaparte et leur défiance contre le
Corps législatif. Pour notre part, nous étions résolus à
persévérer dans la voie où nous étions entrés, parce que
nous voulions ajourner les questions politiques jusqu'à
la paix; parce que le gouvernement impérial n'existant
plus, nous savions que des élections régulières faites
sous le coup des derniers événements nous donneraient
infailliblement la République; parce que si l'Assemblée
était renversée, nous redoutions l'arrivée au pouvoir, ou
des communistes, ou du parti Blanqui; parce qu'enQn
cette foule sur laquelle nous n'exercions pas d'influence
pouvait se livrer à de tels actes qu'il en résulterait la
guerre civile, et dans les circonstances où nous nous
trouvions, la ruine du pays.
Nous avions cessé depuis assez longtemps de nous réunir
dans notre local de la rue de la Sourdière, jugeant plus
utile d'être à la Chambre et de nous voir dans un
bureau. Nous nous y trouvâmes réunis de très-bonne
heure le 4 septembre, agités par mille préoccupations
diverses. Nous étions résolus, d'une part, à empêcher la
guerre civile et l'envahissement de la Chambre ; de
Fautre, à obtenir de nos collègues un vote favorable sur
la proposition de M. Jules Favre. Du reste, le bureau
LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 369
OÙ nous nous tenions n'était pas fermé : il y venait des
membres du centre gauche, des membres mêmes de la
majorité, qui étaient accueillis avec empressement, parce
que nous avions besoin d'eux comme ils avaient besoin
de nous.
Dans l'état d'exaltation où était la population, l'en*
vahissement de l'Assemblée pouvait avoir lieu d'un mo-
ment à l'autre. En vain avions*nous prié ceux de nos
amis qui étaient au dehors de retenir la foule, si elle
pensait à une irruption : un petit nombre d'hommes,
préchant la paix, ne peut rien sur une multitude irritée.
Dans ces grands moments et dans ces redoutables agglo-
mérations, c'est la haine qui est populaire. Le gou-
vernement ne se défendrait pas : il était mort. Quatre
mille soldats qu'il avait dans Paris n'auraient pas tenu
cinq minutes contre le peuple; mais un coup de feu
tiré, qui pouvait en prévoir les suites? Il suffisait d'un
ordre mal compris, d'un mouvement de colère, pour
occasionner un massacre. Or, ce qu'il fallait éviter avant
tout, c'était la guerre civile, la lutte des Français entre
eux, pendant l'envahissement du sol. C'était l'opinion
de la gauche, qui voyait d'ailleurs que le trône était à
terre; et c'était aussi l'opinion de la majorité, qui com-
pr(»nait que le trône ne pouvait plus être défendu, et
qui avait cessé de souhaiter quil pût Têtre.
Ce fut sans doute cette pensée, qu'il n'y avait plus
d'Empire et que le suprême devoir était d'éviter une
collision, qui porta des députés de la majorité à de-
mander l'éloignement des troupes. Le général Caussade,
qui avait la garde de l'Assemblée, sollicité par des
membres du centre, remplaça les soldats par la garde
Î4
370 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
nationale. Quelques-uns répètent à présent : a C'est ce
qui a tout perdu! • S'ils parlent sérieusement, il faut
qu'ils n'aient jamais vu une révolution. Quand la foule
se compte par centaines de mille, c'est à peine si on
peut lui résister avec du canon. Les douze cents hom-
mes du général Caussade, ou auraient été massacrés, ou
auraient levé la crosse en l'air, comme fit une compa-
gnie oubliée dans la cour d'honneur jusqu'au dernier
moment.
Nous savons par les déclarations des ministres qu'offi-
ciers et soldats étaient hésitants dès le matin. Ils avaient
appris que la République avait été proclamée à Lyon et
à Marseille, que Tarmée avait fraternisé avec le peuple.
Les soldats en auraient fait autant à Paris, rien n'est
plus certain. Le général Squmain, ayant envoyé à la
caserne Napoléon, dans la matinée du dimanche, pour
savoir comment les choses allaient, le général (M. de
Maupion) répondit : « Toute ma caserne est fort agitée;
il y a tout autour des gens qui crient : «Vive la Répu-
blique! et les soldats répondent par les fenêtres par les
mêmes cris. 9 A deux heures et demie, un régiment
qu'on avait envoyé sur la place de l'Hôtel de Ville se
débanda et mit la crosse en l'air. On ne le revit plus.
Le général de Maupion fit prévenir la place que les
officiers gardaient les postes « parce que tous les hom-
mes se sauvaient. » Quand le général Lebreton, ques-
teur du Corps législatif, se rendit chez le gouverneur
pour le supplier d'intervenir, il vit, sur la place de la
Concorde, un régiment mettre la crosse en Tair. Les
gardiens du Corps législatif déclarent, dans leurs dé-
positions, qu'ils savaient depuis plusieurs jours « qu'on
LÀ MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 371
ne pouvait pas compter sur les soldats ». Il n*y avait
plus que la garde nationale qui pût être une protec-
tion pour TÂssemblée.
Malheureusement, la majorité de la garde nationale
était irritée contre les députés qu'elle accusait, non sans
raison, de solidarité dans les fautes du gouvernement
déchu. Un ministre de l'Empire a dit dans l'enquête :
« Je vis parmi les gardes nationaux M. Laurier, le frère
de M. Picard, le frère de M. Ferry : nous étions bien
gardés I » Il semble qu'on doive entendre que MM. Lau-
rier, Picard et Ferry étaient là pour pousser à l'insur-
rection, ce qui est contre le bon sens et la vérité, et
qu'on avait choisi leur bataillon de préférence. Qui donc
'avait choisi? Le commandant de la garde nationale,
sans nul doute, c'est-à-dire le général de la Motte-
rouge. Tous ces menus détails, que la haine a grossis
comme des montagnes, ne sont rien et ne prouvent
rien. La gauche n'avait ni donné ni connu aucun mot
d'ordre ; elle n'avait aucun rapport avec les chefe de
bandes qui pouvaient se trouver mêlés à la foule; ces
chefs avaient pour le moins autant de haine et de co-
lore contre les membres de l'opposition que contre la
majorité; si la gauche avait des amis dans la foule, si
elle en avait dans la garde nationale, ces amis pensaient
comme elle que, dans l'état des choses, le désordre pou-
vait nuire à la cause républicaine et ne pouvait pas lui
servir; elle ne disposait ni par elle, ni par ses amis, de
la troupe, qui était sous le commandement du ministre
de la guerre et du général Soumain, et de la garde na-
tionale, qui obéissait au général de la Motterouge. Loin
de déshrer l'envahissement de la Chambre, elle le redou-
372 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
tait; et elle en fournit, dans cette journée même, une
preuve éclatante^ puisque personne ne lutta avec plus de
courage que M. Gambetta, H. Crémieux, M. Pelletan,
M. Picard, pour obtenir de la foule qu'elle laissât aux
députés le temps et la liberté de délibérer.
Dans le bureau de la Chambre où nous étions assem-
blés, la conversation ne roula que sur la proposition de
déchéance, déposée en notre nom par M. Jules Favre
pendant la séance de nuit. Quelques membres de la
réunion se plaignirent avec une certaine amertume
qu'on eût, dans cette môme séance, consenti à Tajour-
nement, disant que nous l'aurions emporté si on
avait insisté pour un vote immédiat. Nous mettions
beaucoup d'importance à ce que la déchéance fût pix>-
noncée. Ce n'était pas pour des raisons de parti, car
le gouvernement impérial nous paraissait perdu, et
il Tétait en effet dans l'esprit de tous ; que pouvait
ajouter, à cette déchéance réelle et profonde, irrémé-
diable, et à CCS trois semaines pendant lesquelles le
pouvoir impérial agonisant avait donné le spectacle d'un
souverain promenant son impuissance et sa nullité au
milieu des plus grands et des plus sinistres événements,
^ue pouvait y ajouter un vote arraché à une Assemblée
qui s'était associée à toutes ses fautes, et qui, plus d'une
fois, notamment dans les derniers temps, l'avait fait les
yeux ouverts? Nous no voulions ni faire proclamer la
République par une telle Assemblée, ni compromettre
dans les événements qui allaient suivre le nom et l'a-
venir d'une cause qui nous est chère. Mais le mot de
déchéance nous paraissait nécessaire pour apaiser la co-
lère publique, si elle pouvait être apaisée, pour éviter
LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 373
par conséquent une révolution, dans laquelle la société,
dont nous avions grand souci, pouvait être compromise
en même temps que le gouvernement, qui nous inspi-
rait moins de tendresse, et parce qu'enfin on ne pouvait
plus espérer qu'aucune autorité fût obéie si le peuple
était fondé à croire qu'elle était la couverture du pou-^
voir impérial et qu'elle en faisait Yintérim.
Pendant que nous délibérions, les autres groupes son-
geaient aussi aux moyens de remplacer le gouvernement
impérial, sur lequel tout le monde comprenait qu'on ne
pouvait plus s'appuyer. M. Buffet , M. Daru, M. Kolb-
Bemard, quelques autres membres de la majorité s'é-
taient rendus le matin chez l'impératrice pour obtenir
son assentiment à la formation d'une commission exe-
cutive élue par la Chambre. L'impératrice elle-même ne
résistait plus. Les ministres avaient d'abord songé à sé-
parer le gouvernement en deux : une partie serait res-
tée à Paris, l'autre aurait accompagné la régente à Or-
léans ou à Tours. Cette résolution , qui pouvait donner
naissance à la guerre civile, ayant été sagement écartée,
le cabinet se résolut à accepter la proposition que nous
avions faite le 9 août, c'est-à-dire l'élection d'un conseil
de gouvernement par le Corps législatif; mais il voulut
que l'Empire se retirât derrière cette commission sans
abdiquer définitivement, et quoique une pareille idée fût
tout à fait irréalisable, on ne peut s'étonner , dans sa
situation, qu'il ait tenté de la faire prévaloir. La propo-
sition devait donc être faite au nom de la régente et si-
gnée par elle; et elle devait stipuler que les ministres,
nommés et dirigés par la commission du Corps légis-
latif, auraient à leur tête c un lieutenant général de la
374 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
régence *, qui serait le comte de Palikao. Tel était le
projet arrêté, dans sa dernière délibération, par ce qui
avait été le gouvernement impérial.
Quelques moments avant d'entrer en séance, les mi-
nistres comprirent eux-mômes qu'on ne pouvait plus
parler de la régence ni de rimpératrice, que ces mots
seraient très-mal accueillis, non-seulement au dehors,
mais dans la Chambre.
«Beaucoup de députés leur déclarèrent, dit H.DréoIle,
que si ces mots étaient maintenus, ils voteraient la mo-
tion Thiers (la motion Thiers était la proposition de la
gauche, adoucie dans la forme) et non la motion mi-
nistérielle.
» Chaque membre du cabinet se vit pressé de sollici-
tations et invité à céder.
» M. Brame fut le premier qui passa du cdté des ad-
versaires du mot régence. M. Busson-Billault.vint après .
lui. M. le baron Jérôme David reconnut à son tour qu'en
présence d'aussi nombreuses réclamations, on pouvait
céder sans inconvénients. »
On peut dire que les ministres supprimèrent la ré-
gence de leurs propres mains. M. Clément Duvemois cou-
rut aux Tuileries^pour avoir le consentement de l'impé-
ratrice, qui le donna.
Malgré ce retranchement, la proposition, divulguée
avant la séance, ne trouvait pas faveur dans cette ma-
jorité naguère si dévouée. On se disait avec raison que
c'était une précaution vaine d'efTacer le nom de la ré-
gente, quand on confiait lu haute main dans le pouvoir
LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 37S
exécutif au dernier ministre de la monarchie. D'un autre
côté, on rougissait de voter notre proposition. Prononcer
la déchéance de TEmpire, n'était-ce pas, pour cette
Assemblée, prononcer la sienne? Un grand nombre de
députés songèrent à un moyen terme, qui consistait à
s'approprier notre rédaction, en supprimant ou en rem-
plaçant ce seul mot, qu'ils ne pouvaient, croyaient-ils,,
subir sans déshonneur.
Ils s'adressèrent à M. Thiers, à qui tous les partis-
avaient recours. M. Thiers voyait de trop haut pour no
pas être persuadé que les propositions nettes sont les
meilleures, et que nous étions seuls dans la vérité ; mais
il sentait le prix du temps, et la nécessité de faire dis-
paraître au plus tôt ce fantôme de gouvernement impé-
rial qui paralysait l'action du pouvoir. Il vint nous trou-
ver dans le bureau où nous étions réunis, et nous donna
ses raisons, auxquelles nous opposâmes respectueusement
les nôtres. On parla de dire : « Vu la vacance du trône,
la Chambre nomme une commission de gouvernement... »
Il fut à peu près convenu que nous nous rallierions à
cette formule. Elle fut changée quelques instants après
par M. Thiers qui, sur les instances des députés de la
majorité, et pour avoir un plus grand nombre de signa-
tures, supprima les mots : a La vacance du pouvoir »
et les remplaça par ceux-ci qui ne disaient rien : « Vu
les circonstances. » Même parmi nous, beaucoup de
bons esprits pensaient que la Chambre pouvant être en-
vahie d'un instant à l'autre^ il fallait se résigner à cette
rédaction effacée, et la voter le plus vite possible.
Quelques instants avant d'ouvrir la séance, M. Schnei-
376 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
dcr nous fit demaDder, H. Jules Favre, M. Picard et moi,
par notre collègue H. Magnin, qui était membre du
bureau de la Chambre. Dans une très-courte conversa-
tion, il nous pria de ne pas maintenir le mot de dé-
chéance. Mais nous tenions à le conserver, dans un
intérêt très-politique , sauf à ne pas insister et à voter
subsidiairement la proposition de H. ThierS; car la né-
cessité de se hâter devenait de plus en plus évidente,
et tous ces pourparlers ne nous avaient fait perdre que
trop de temps.
11 était une heure et quart quand la séance fut ou
verte. M. de Palikao proposa son projet de loi, dont
voici le texte :
« Art. !•'. — Un ôonseil de gouvernement et de dé-
fense nationale est institué. Ce conseil est composé de
cinq membres. Chaque membre de ce conseil est nommé
à la majorité absolue par le Corps législatif.
ï> Art. 2. — Les ministres sont nommés sous le contre-
seing des membres de ce conseil.
» Art. 3. — Le général comte de Palikao est nommé
lieutenant général de ce conseil. >
Sur le moment, on ne vit que le troisième article, et
le fait est qu'il effaçait les deux autres. Il était à lui seul
toute la loi. Il y eut sur un grand nombre de bancs un
mouvement très-prononcé de colère. Le compte rendu
officiel n*en donne aucune idée ; et, en général, ce
compte rendu est incompréhensible quand il décrit un
moment de grande émotion. Il n'a que deux ou trois
mots : mouvement^ interruption^ agitation prolongée^ pour
indiquer la place de scènes tumultueuses qui ont souvent
LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 377
plus d'importance que les discours. Dans cette occasion,
il ne donne pas même une de ces indications banales.
H. Jules Favre, en quelques mots très-courts, demanda
la priorité pour notre projet et H. Thiers déposa le sien,
en le faisant précéder de ces paroles : « Mes préférences
personnelles étaient pour le projet présenté par mes ho-
norables collègues de la gauche, parce que, à mon avis,
il posait nettement la question, dans un moment où le
pays a besoin d'une très-grande clarté. Mais comme je
mets au-dessus de mes opinions personnelles le grand
intérêt de l'union, j'ai fait abstraction de mes préféren-
ces, et j'ai formulé un projet qu'ont signé avec moi
quarante-six ou quarante-sept députés pris dans toutes
les parties de la Chambre. »
Ce projet était conçu en ces termes :
(( Vu les circonstances, la Chambre nomme une com-
mission de gouvernement et de défense nationale.
» Une Constituante sera convoquée dès que les cir-
constances le permettront. 9
Deux détails sont à relever dans la séance. Au mo-
ment où M. de Palikao lisait le second article de son
projet : « Les ministres sont nommés sous le contre-
seing des membres du conseil », M. Jules Favre l'in-
terrompit en disant : « Par qui nommés? » Le ministre
répondit : « Par les membres du conseil. » Autre inci-
dent : après la lecture du projet de M. Thiers qui an-
nonçait la convocation prochaine d'une Constituante, le
comte de Palikao se leva et fit à haute voix cette dé-
claration : « Le gouvernement admet parfaitement que
le pays sera consulté lorsque nous serons sortis des
378 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
embarras pour lesquels nous devons réunir tous nos
efforts. D
La Chambre prononça l'urgence sur les trois proposi-
tions et se retira immédiatement dans ses bureaux, pour
nommer à la hâte une commission, qui devait se réunir
sur rheure et faire son rapport sans désemparer. On
pouvait croire qu*à trois heures la proposition de H. Tbiers
serait votée par la Chambre et que la commission de
gouvernement, dont on prononçait déjà les noms, pren-
drait aussitôt en mains les affaires du pays. Â ce mo-
ment de la journée du 4 Septembre (2 heures de Taprès- ^
midi), la déchéance était un fait consommé, et l'union
était complète entre les partis. M. le comte Daru ex-
prime parfaitement cette situation dans son rapport.
« M. Thiers conseillait, dit-il, de former au sein du Par-
lement une commission élue, qui serait revêtue des at-
tributions du pouvoir exécutif. Se serrer autour des repré-
sentants de la nation pour défendre la France envahie,
s'élever au-dessus de la défaite par un noble et patrio-
tique oubli des dissensions, des haines départi, tel était
le devoir imposé par la gravité des événements. Sur ce
point, tout le monde était à peu près d'accord dans la
nuit du 3 au 4 septembre. » Le rapporteur pouvait dire
que tout le monde, sans exception, était d'accord.
Hais il restait dans certains esprits un scrupule assez
déplacé pour un moment pareil, et que M. Daru expose
en ces termes : c II s'agissait seulement, dit-il, de sa-
voir si le Corps législatif s'emparerait du pouvoir par une
sorte de coup d*Ëtat parlementaire ; ou si, au contraire,
il chercherait à s'entendre avec le gouvernement, pour
que la transmission du pouvoir, des mains de Timpéra-
LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 379
trice régente dans les mains de TAssemblée, se fît régu-
lièrement. »
Cette idée de transmission régulière ne pouvait venir
qu'à ceux qui croyaient à la légitimité du gouverne-
ment impérial; elle ne pouvait préoccuper que quelques
députés encore embarrassés de leur dévouement de la
veille. Le reste de TAssemblée, et au dehors la popu-
lation tout entière y ne songeaient plus au gouverne-
ment impérial dont la ruine était consommée. On se
demandait seulement avec une anxiété véritable si
quelqu'un aurait assez de dévouement et de courage
pour prendre en main Tautorité, et assez de fermeté
pour se faire obéir.
On dit à présent que les envahisseurs de la Chambre
ont renversé le gouvernement impérial dans un moment
où il était nécessaire à la France, où ses adversaires
mômes devaient l'accepter ou le subir par patriotisme.
L'impératrice voyait plus juste quand elle écrivait, quinze
jours avant la révolution, que si l'Empereur tentait de
revenir, il n'entrerait pas vivant aux Tuileries. Les en-
vahisseurs de la Chambre, — que du reste, je n'ai pas
à défendre, — n'ont pas renversé le gouvernement im-
périal, qui n'existait plus quand la Chambre a été en-
vahie, dont personne ne voulait plus, dont le nom ne
pouvait plus être prononcé, même par ses ministres. Si
la Chambre, par impossible, l'avait conservé ou plutôt
restauré, elle n'aurait fait qu'ajouter à nos autres mal-
heurs, le malheur de la guerre civile. Après avoir été la
force, — la force brutalement opposée au droit, — l'Empire
n'était plus, le lendemain de Sedan, qu'un obstacle au
rétablissement de Tordre. Son seul nom, que le premier
380 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
ministre n*osait plus prononcer devant ce Corps législatif
où tout l'impérialisme de la France s'était réfugié, au-
rait ôté toute autorité au commandement. On ne pouvait
relever l'autorité en France, à cette heure suprême, qix'k
la condition d'effacer les derniers vestiges de ce gou-
vernement néfaste, qui était né du parjure et de la vio-
lation des lois et qui s'effondrait dans une invasion.
Telle est l'absolue, l'inexorable vérité, que tous ceux qui
voyaient les événements, à quelque parti qu'ils appar-
tiennent, retrouvent dans leurs souvenirs, et contre la-
quelle aucun mensonge ne saurait prévaloir. Que la pré-
tendue nécessité du gouvernement impérial après Sedan
s'en aille avec le prétendu dévouement de l'Empereur,
qui s'est sacrifié, dit-on, pour sauver l'armée! Nous
sommes trop près de l'histoire pour qu'il y ait place
à la fable.
IV
L'envahissement.
ff Vers di\ heures et demie , dans la matinée du 4 sep-
tembre, dit le général Soumain, commandant de la place
de Paris, je vis défiler sur la place Vendôme Tavant-
garde de Témeute, les voyous, les blouses blanches^
criant : Déchéance! déchéance! Ces bandes, que Ton
remarque souvent à la tête et en queue des régiments
lorsqu'ils vont en manœuvre, m'inquiétaient peu. Vers
midi et demie, je vis des messieurs en redingote, coif-
fés de képis, suivis de gardes nationaux en uniforme,
d*abord sans armes, puis armés, marchant en bon ordre,
précédés par leurs officiers; je crus alors à une mani-
festation. Derrière eux, arrivèrent en armes des batail-
lons qui ne proféraient pas un cri et qui s'acheminaient
en bon ordre vers la place de la Concorde et vers Té-
382 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE
tat-major de la place. Je commençai à croire à une ré-
volution. »
Des témoins entendus dans l'enquête parlementaire
affirment que les képis, portés par des individus en bour-
geois, — képis neufs pour la plupart et paraissant ache-
tés pour la circonstance,— étaient un signe de comman-
dement; qu'on voyait, dans la foule, les porteurs de
képis s'agiter, donneY des ordres; ils citent les noms de
plusieurs personnes, connues à des titres divers, qui ont
été aperçues au milieu delà foule et jusque dans la salle
des séances, après l'envahissement. C'est une opinion
très-répandue qu'il s'y trouvait même des membres im-
portants de la majorité actuelle.
Je ne vois pas ce qu'on en peut conclure. Tout le
monde sait que les foules révolutionnaires sont compo-
sées d'un très-petit nombre de meneurs, ayant un but
déterminé; d'un nombre plus grand de mécontents, qui
ne sont dans le secret de rien et se laissent aller à l'im-
pulsion du moment; et enfui d'une infinité de curieux,
sans lesquels il n*y aurait probablement ni révolutions
ni émeutes. Il faut bien qu'on se rappelle que toute la
population de Paris était sur pied au 4 septembre ; qu'elle
^tait tout entière décidée à ne pas supporter l'Empire un
moment de plus ; que la bourgeoisie était animée, à cet
égard, des mêmes sentiments que le peuple; qu'il n*y
avait pas un conservateur qui ne crût le pays définiti-
vement perdu si on le laissait plus longtemps aux mains
des insensés et des incapables qui avaient causé notre
ruine; que cette unanimité fut le caractère de la révo-
lution du 4 septembre ; qu'elle aurait rendu toute ré-
sistance impossible si quelqu'un avait songé à résister ;
L'ENVAHISSEMENT • 883
qu'elle nous préserva des désordres et des violences in-
séparables jusque-là de toute grande commotion poli-
tique. La place de la Concorde fut remplie tout le jour
de citoyens ordinairement paisibles, qui, dans d'autres
circonstances, s'abstenaient avec soin de se mêler aux
émotions populaires, qui, cette fois, à bout de patience
et de résignation, voulaient assister à la chute de cette
dynastie dont la destinée fatale est de commencer par
des coups d'État, de régner par la violence et de finir
par rinvasion.
Qu'il y eût des meneurs répandus dans cette foule,
que personne, si ce n'est le terrible écho de la bataille
de Sedan, n'avait rassemblée, il est absolument impos-
sible d'en douter. Comment expliquer sans cela la pré-
sence de bataillons de gardes nationaux en armes? com-
ment supposer que les orateurs de clubs, qui faisaient
de l'agitation depuis un an, ne fussent pas là? Quand
est-ce que M. Blanqui, ou M. Delescluze, ou M. Félix
Pyat, présents à Paris, avaient laissé faire une manifes-
tation sans y mettre la main? Ils étaient là, très-certai-
nement, puisqu'on les retrouve trois heures après à l'Hô-
tel de Ville. Est-il admissible qu'ils y fussent comme
simples spectateurs? Ceux qui avaient projeté la manifes-
tation du 26 octobre, qui plus tard avaient comploté de
prendre le convoi de Victor Noir pour signal d'une révo-
lution et avaient si violemment reproché à M. Rochefort
de n'y avoir pas consenti; les auteurs du coup de main
de la VillettCy qui avaient formé un plan pour s'emparer
des armes des pompiers, qui même avaient pour cela
recruté une armée à prix d'argent, puisqu'il en coûta à
Granger 18,000 francs, toute sa fortune ; les hardis aven-
384 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
turiers qui, le 9 août, avaient déjà escaladé lie jardin du
Corps législatif au coin de la rue de Bourgogne et n'a-
vaient reculé que devant la ferme attitude de M. Ferry;
qui, tout récemment, dans la nuit du 3 au 4 septembre,
avaient tenté de soulever la population pour la conduire
soit aux Tuileries, soit à la Chambre; qui, dès les pre-
mières heures de la journée du 4 septembre, avaient
pris les devants sur la foule et envahi les points les
plus rapprochés de la Chambre, tous ces émeutiers
de profession qui firent ensuite le 6 octobre, le 31 oc-
tobre, le 33 janvier, le i8 mars, étaient, à n'en pas
douter, parmi les envahisseurs : inconnus ou même
odieux à la plupart, divisés peut-être entre eux, mais
marchant à la même destruction, sinon au même but,
poussant en avant cette multitude agitée d'une légitime
colère, voulant la déchéance d'abord, la République en-
suite, et tout aussitôt la Sociale, dont ils espéraient bien
être les chefs.
11 fallait d*abord franchir le pont, qui était barré, du
côté de la place, par des gendarmes à cheval, et du côté
de la Chambre par des gardes municipaux, ayant en outre
derrière eux un poste nombreux de sergents de ville. On
ne laissait passer au commencement que les gardes na-
tionaux on uniforme ; puis, le commissaire de police
ayant constaté que l'uniforme était un moyen de s'in-
troduire dans l'enceinte du palais pour des gardes na-
tionaux qui n'étaient pas de service, le général Lebre-
ton, questeur de l'Assemblée, donna Tordre de refuser
le passage à ceux qui n'avaient pas leur fusil. A peine
l'ordre était-il donné que tous les gardes nationaux se
présentèrent avec des armes. On leur en prêtait dans
L'ENVAHISSEMENT 38:>
toutes les maisons. Ils vinrent bientôt par escouades, puis
par compagnies. Un bataillon de garde nationale, non
commandé de service, arrivé avec ses officiers et ses
tambours, parlementait pour obtenir le passage, quand
le général de Caussade donna l'ordre k la troupe de se
retirer. Il ne fit probablement que prévenir une défec-
tion. M. Bellanger, le commissaire de police^ homme
énergique, qui a déployé ce jour-là de l'activité et du
courage, dit, dans sa déposition, qu'il avait placé lui-
même les gardes municipaux à la tête du pont; qu*il
avait eu quelque peine à le faire; « que les hommes
n'obéissaient presque plus. » Des curieux, qui étaient
restés assez longtemps tout près des gendarmes à che-
val, ont dit aussi que u sûrement les gendarmes n'au-
raient pas tiré, qu'ils étaient aussi irrités que le peuple, h
M. Guyot-Montpayroux avait traversé le régiment qui
stationnait sur la place. On disait dans les rangs : « C'est
un député de la gauche. » Les soldats retenaient avec
peine l'expression de leur sympathie. Ce n'était pas,
comme on l'a cru au ministère de l'intérieur, les nou-
velles de Lyon qui les troublaient. Non, c'étaient les
nouvelles de Sedan ; c'était cette capitulation qui, sui-
vant les bruits déjà répandus, avait livré à l'ennemi une
armée de 80,000 hommes. Ces vieux soldats, puisqu'il
faut dire le mot, avaient honte. Ils ne se souciaient plus
de défendre un gouvernement qui se défendait si mal.
Le général de Caussade donna donc l'ordre de se reti-
rer, et le bataillon de la garde nationale se mit à tia-
verser le pont.
Il y eut un moment de terrible anxiété, parce qu'on
vit le bataillon de la garde de Paris (infanterie), qui lon-
25
386 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
^eait le jardin du président, courir aux faisceaux , pen-
dant que les gardes nationaux criaient : « Vive la ligne ! »
L'alarme ne fut pas de longue durée. Les soldats nurent
la crosse en Tair. La foule, qui avait suivi le bataillon
de garde nationale et couvert le quai en un instant,
cria : « Vive la ligne I » avec un enthousiasme im-
mense.
Restait la grille, qui était fermée, et derrière laquelle
se tenaient les hommes de service de l'Assemblée, avec
ordre de n'ouvrir à qui que ce fût. Les spectateurs des
tribunes, les journalistes, les anciens représentants, les
clubistes qui avaient pénétré dans l'enceinte, soit par
billets, soit en accompagnant des députés, se répandi-
rent sur les degrés et sous la colonnade, en une masse
compacte, poussant des acclamations auxquelles répon-
daient celles de la foule qui stationnait au dehors. La
porte s'ouvrait souvent pour des privilégiés, et chaque
fois plusieurs personnes se faufilaient, malgré les gar-
diens, qui n'étaient déjà plus maîtres d'exécuter leur
consigne. A la fin, on livra passage aux gardes na-
tionaux, et il devint impossible de refermer la grille.
Ce fut le signal d'une escalade générale ; les murs, la
grille furent franchis; la cour, les deux jardins, tous,
les couloirs, toutes les salles furent envahies ; on se pré-
cipita dans les escaliers, qui tremblèrent sous le poids.
Les hommes déjà accumulés dans les tribunes, et que
poussait sans miséricorde la foule des survenants, n'eu-
rent que la ressource de sauter dans Tenceinte réservée
aux députés, au risque de se rompre les os, ou se lais-
sèrent glisser le long des colonnes. Us remplirent ainsi
le pourtour, montèrent sur les banquettes et sur les pu-
L ENVAHISSEMENT 387
pitres, tandis qu'on ébranlait la porte du fond, qui finit
par voler en éclats, et qu'on frappait également à coups
de crosses la porte qui donne accès au couloir par le-
quel arrivent les députés. M. Dorian barrait résolument
le passage, et réussit, pendant quelque temps, à retenir
les assaillants ; mais ceux qui étaient entrés par les tri-
bunes et par la. salle des Conférences accoururent au
bruit, et ouvrirent du dedans la porte que M. Dorian
défendait. Les cris : A bas V Empire ! A bas le Corps lé-
gislatif! Vive la Républiqtie ! La République est procla-
mée ! retentissaient de toutes parts. Les vitres, les gla-
ces tombaient avec un bruit strident. C'était une inex-
tricable confusion, un ineffable vacarme, qui rappela,
pendant une heure, les grandes scènes révolutionnaires.
Pendant que la Chambre était ainsi forcée, les dépu-
tés, retirés dans leurs bureaux, nommaient la Commis-
sion qu'on appela depuis la Commission de déchéance ;
de sorte que les premiers envahisseurs, en débouchant
dans les tribunes publiques, n'aperçurent pas quinze
membres dans la salle. H. le comtedePalikaoétait à son
banc. M. Schneider monta au fauteuil et s'y tint long-
temps debout, attendant le silence, n'y comptant pas,
résolu de tenir tAte à l'orage et de résister, s'il le fal-
lait, à des violences personnelles.
On a dit, par erreur, que les sténographes n'avaient
pas pu rester dans la salle après l'envahissement. Non-
seulement plusieurs y sont restés, mais ils ont continué
leur service pendant l'interruption de la séance, et
c'est d'après les notes cpi'a bien voulu me communiquer
M. L.-A. Martin, l'un d'entre eux, que je reproduis
tous ces incidents.
388 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
« M. Gambetta monte à la tribune au milieu des cris
de: Vive la République! la àéchéameî qui, pendant plu-
sieurs minutes, Tempêchent de parler. Le silence se
rétablit peu à peu.
h Ce que je réclame de vous, citoyens, dit M. Gam-
betta, c'est que vous sentiez comme moi la gravité
suprême de la situation, et que vous ne m'interrompiez
ni par des cris ni par des applaudissements... (Binvos,
Tumulte.) A l'instant même vous violez la règle...
» Voix DANS les tribunes. — ^Nous voulons la République.
» Une voix. — Il faut en appeler à la souveraineté natio-
nale.
» M. Gambetta. — 11 faut, Messieurs, de la régularité.
Nous sommes les représentants de la souveraineté na-
tionale. Je vous prie de respecter cette investiture que
nous tenons du peuple. (Béclamations et interpellations
diverses,)
» Écoutez, Messieurs, je ne puis pas entrer en dia-
logue avec chacun de vous, mais laissez-moi exprimer
librement mon opinion. (Parlez! parles!) Eh bien, mon
opinion, la voici : c'est qu'il incombe aux hommes qui
siègent sur ces bancs de reconnaître que le pouvoir qui
a attiré tant de maux sur le pays est déchu (Oui ! oui!
Applaudissements prolongés), et à vous. Messieurs, de
faire en sorte que cette déclaration, qui va être rendue,
ne puisse paraître arrachée aux députés par la violence.
(Très-bien!) Il faut donc que les députés reviennent
prendre leur place, et que la séance ait lieu dans les
conditions ordinaires avec la liberté de discussion la
plus entière, afin de rendre plus solennelle et plus irrè»
L ENVAHISSEMENT 389
fragable la déclaration de déchéance. {Oui! oui! Applau-
dissements.)
» Une voix. — La déchéance ! on ne la discute pas. Nous
la voulons! (Tumulte.)
» M. Gambetta. — Donnons le spectacle de l'union et
du caUne. C'est au nom de la patrie et de la liberté, et
comme représentant de la révolution française, qui
saura se faire respecter au dedans et au dehors, que je
vous adjure d'assister avec calme au retour des députés
sur leurs bancs. {Bravos et applaudissements répétés.) »
H. Crémieux, qui déjà, ainsi que H. Picard, H. Co-
chery et plusieurs autres, avait harangué la foule dans
les vestibules et essayé de la contenir, s'adressa aux
citoyens qui remplissaient les tribunes : c Je suis le
citoyen Crémieux, disait-il; nous nous sommes engagés
envers la Chambre, moi et les députés de la gauche, à
faire respecter la liberté de ses délibérations. . . d Hais
ou n'entendait pas sa voix, et les cris de: Vive la
République ! La déchéance! continuaient sans interrup-
tion. M. Gambetta remonte à la tribune.
a M. Gambetta. — Citoyens!... {Silence! silence!)
dans le cours de l'allocution que je vous ai adressée
tout à l'heure, durant la suspension de la séance, nous
M)mmes tombés d'accord qu'une des conditions premiè-
res de l'émancipation d'un peuple, c'est l'ordre et la
régularité. Voulez-vous tenir ce contrat? {Oui! oui!)
Voulez- vous que nous fassions des choses régulières?
{Oui! oui!)
» Puisque se sont là les choses que vous Youlez,
puisque se sont là les choses qu'il faut que la France
a90 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
veuille avec nous... (Om! cmi /), il y a un engagement
solennel qu'il vous faut prendre envers nous, et qu'il
faut prendre avec la résolution de ne pas le violer h
l'instant même. Cet engagement, c*est de laisser la dé-
libération qui va avoir lieu se poursuivre en pleine
liberté .
» Dans les tribunes : — Oui! oui! »
£n ce 'moment se produit une nouvelle poussée dans
les tribunes. Un des survenants agite au-dessus de l'As-
semblée un drapeau tricolore portant cette inscription :
— 73« bataillon, 6® compagnie, 12* arrondissement. —
«' M. Gambetta. — Citoyens! un peu de calme!
» Dans les circonstances actuelles. . .
» Quelques voix. — La République! là République !
» M. Gambetta. — Dans les circonstances actuelles,
il faut que ce soit chacun de vous qui fasse l'ordre .
Vous pouvez donner un grand spectacle et une grande
leçon. Le voulez-vous? {Oui! oui! vive la République !)
Eh bien, si vous le voulez, je vous adjure d'accueillir
ma recommandation . Que dans chaque tribune il y ait
un groupe qui assure l'ordre pendant nos délibérations .
{Bravos et applaudissements dans presque toutes les
tribunes,)
» Le travail de la Commission chargée de lexamen
des propositions de déchéance et de constitution pro^
visoire du gouvernement s'apprête, et la Chambre va
en délibérer dans quelques instants. »
M. Schneider peut alors prendre la parole. « Mes-
sieurs, dit-il, M. Gambetta, qui ne peut être suspect à
aucun de vous, et que je tiens , quant à moi, pour un.
L'ENVAHISSEMENT 39t
des hommes les plus patriotes de notre pays, vient de
TOUS adresser des exhortations au nom des intérêts sa-
crés de la patrie. Croyez-moi, en ce moment la Chambre
est appelée à délibérer sur la situation la plus grave.
Elle ne peut que le faire dans un esprit conforme aux
nécessités de la situation , et s'il en était autrement,
H. Gambetta ne serait pas venu vous demander de lui
prêter l'appui de votre attitude. {Approbation mêlée de
rumeurs dans les tribunes.)
» M. Gambetta . — Et j'y compte, citoyens !
D M. Schneider. — Comme M. Gambetta, je ne saurais
trop vous dire qu'il n'y a de liberté vraie que celle qui
est accompagnée de l'ordre. {Assentiment d<ins plusieurs
tribunes. Exclamations et bruit dans d* autres)... »
Les spectateurs placés dans les tribunes entendaient;
mais ceux qui étaient dans les couloirs et les escaliers
n'entendaient pas. Ils continuaient à pousser en avant
et à crier. Le tumulte empêcha le président de se faire
comprendre. Les députés, en certain nombre, qui étaient
entrés dans la salle pendant le discours de M. Gambetta
et le général de Palikao, se retirent. On crie de la salle
au président: « Couvrez-vous !» M. Schneider se
couvre et fait un pas en arrière du fauteuil sans des-
cendre de l'estrade. Quelques instants après, sur les
instances de plusieurs membres, il reprend place au
fauteuil et se découvre.
Le public, peu au courant des usages parlementaires,,
ne sait pas que, quand le président se couvre, cela
veut dire que la séance est suspendue; que, quand il
se découvre, cela signifie que la séance est reprise : ou
s'il le sait, il n'en tient nul compte.
392 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
M. Girault prononce quelques paroles pour recom-
mander l'union et le calme. D'autres députés montent
au pourtour, et de là s'adressent aux citoyens qui rem-
pILssent les tribunes. M. Gambetta et M. de Kératry se
rencontrent ensemble à la tribune. M. Gambetta reprend
de nouveau la parole en ces termes :
ce M. Gambetta. — Citoyens... (Bruit) il est néces-
saire que tous les députés présents dans les couloirs et
sortant de leurs bureaux où ils ont délibéré sur la me-
sure de la déchéance aient repris place à leurs bancs
fît soient à leur poste pour pouvoir la prononcer.
» Il faut aussi que vous, citoyens, vous attendiez dans
la modération et dans la dignité du calme la venue de
vos représentants à leur place. On est allé les chercher ;
je vous prie de garder un silence solennel jusqu'à ce
qu'ils rentrent. {Ouil oui!) Ce ne sera pas long.
(Applaudissements prolongés.) i
C'est à ce moment, comme le comte de Palikao venait
*lc rentrer dans la salle, que la grande porte, placée au
haut de l'hémicycle, en face de !a tribune, est enfoncée,
et que la foule, entrant par cette porte, ou descendant
le long des colonnes, se précipite sur les bancs réser-
vés aux députés. M. Schneider, à côté duquel se tenait
M. Magnin, descend lentement l'escalier qui conduit
uu fauteuil, et sort de la salle en même temps que
M. de Palikao. La foule, alors, se précipite de toutes
parts, ouvrant les pupitres, marchant sur les banquet-
tes, escaladant la tribune, où cinq ou six orateurs à la
fois prononcent des discours que personne n'essaie d'en-^
tendre, se hissant par la force des poignets jusqu'à
Tcstrade du président, parce que les deux escaliers
L'ENVAHISSEMENT 393
sont encombrés de mondC; faisant pleuvoir sur la
tète des citoyens qui remplissent l'hémicycle les procès-
verbaux, les listes d'inscriptions, tous les papiers des
secrétaires. Deux jeunes gens se disputaient, s'arra-
chaient le fauteuil du président, sur lequel un d'eux
finit par monter debout. L'autre, ayant mis la main
sur le levier de la sonnette, l'agitait convulsivement.
De toutes parts on demande pourquoi les députés ont
laissé leur président presque seul ; un orateur crie au mi-
lieu du tumulte : a Le président est à son poste ; il est
étrange que les députés ne soient pas au leur. » Cela
est sans doute très-regrettable. H. Gambetta et plu-
sieurs de ses collègues s'étaient épuisés en efforts dans
les couloirs et à la tribune pour obtenir des envahis-
seurs du calme et de la patience. Us n'avaient pas obtenu
le calmC; qui évidemment était impossible, mais la foule
attendit assez longtemps pour que la Commission pût
rentrer et faire son rapport. On commit ce jour-là
une série de fautes, il aurait fallu prendre un parti et
nommer la commission executive dans la séance de
nuit; c'est la faute la plus lourde. Cette première faute
commise, il fallait s'ajourner à neuf heures et non à
midi. Personne n*y pensa. On aurait dû an moins siéger
à midi ; on n'entra en séance qu'à une heure et quart,
comme si on avait voulu donner aux envahisseurs le
temps d^arriver. Les bureaux avaient été vite en besogne,
A l'exception du premier bureau, où la discussion se
prolongea, tous les autres avaient nommé leurs com-
missaires. La Commission s'était réunie, elle avait accepté
la proposition de H. Thiers à l'unanimité ; elle avait
nommé M. Martel rapporteur. Je crois, sans pouvoir l'as-
394 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
surer, parce qu'il s'agit ici d'une question de minutes, que
si la Commission s'était rendue en hâte à la salle des séan-
ces pour faire un rapport verbal, elle aurait encore
trouvé M. Schneider au fauteuil. Elle ne le fit pas. Elle
y serait parvenue, avec une volonté bien déterminée.
J'avoue que cela était difficile. Les couloirs, jusque dans
les parties les plus reculées du palais, étaient envahis
par une foule compacte. Les députés étaient confondus
au milieu de cette foule. Les membres de la Ck>mmis-
sion poussèrent, s'avancèrent de leur mieux, furent
arrêtés dans les corridors par des collègues qui se
retiraient, par des donneurs de nouvelles, par des
groupes d'envahisseurs, et ne parvinrent ainsi aux
abords de la salle que quand M. Schneider s'était
retiré. J'étais moi-môme membre de la commission.
J'arrivai plus vile que la plupart de mes collègues, car
je vis encore M. Schneider au fauteuil. Deux ou trois
députés m'entourèrent : « Où est la Commission? A-t-
elle fini son travail? Qu'elle vienne, qu'elle vienne! »
Je retournai sur mes pas, pour dire à mes collègues
de se presser ; mais une fois dans cette foule, on n'était
plus maître de ses mouvements. Nous nous cherchions
les uns les autres sans pouvoir nons rencontrer ; et
quand je réussis, assez peu de temps après, à rentrer
de nouveau dans la Chambre, M. Schneider n'y était
plus. D'ailleurs je n'avais pas retrouvé la Commission.
Jamais, dans cette journée, le gouvernement ni le Corps
législatif ne surent être prêts.
Plusieurs hommes que je ne connaissais pas m'abor-
dèrent en criant : « Que faites-vous ici? La gauche est
à l'Hôtel de Ville. Vous devriez y être. » Je pensai que
L'ENVAHISSEMENT 39&
je n'y étais pas nécessaire, et je me retirai dans la salle
Casimir-Périer, qui se désencombra peu à peu, parce
que le courant se dirigeait alors vers l'Hôtel de Ville.
M. Grévy était dans cette salle. Je me promenai avec lui
pendant un quart d'heure. Puis vinrent quelques députés
et des curieux cherchant des nouvelles. Il me parut que
personne, parmi les survenants, ne savait rien, excepté
que la Chambre avait été envahie, ^t que les envahis-
seurs s'étaient reportés vers l'Hôtel de Ville, emmenant
avec eux quatre ou cinq de nos collègues. C'était tout
ce que nous savions nous-mêmes. Au bout de quelque
tempS; des messagers commencèrent à revenir de l'Hô-
tel de ville. On me dit que M. Jules Favre me deman-
dait, que mes collègues m'appelaient pour délibérer
avec eux. Je me regardais comme solidaire de mes amis;
nous étions habitués et résolus à agir toujours de con-
cert. D'ailleurs, ils étaient en danger. Je partis donc à
pied pour aller les rejoindre, avec M. Carnot et M. Cor-
bon, que je rencontrai en sortant du Palais.
Si la Commission de déchéance était arrivée à temps,
c'est-à-dire avant le départ de M. Schneider, et que
M. Martel eût fait son rapport, aurait-on échappé à la
formation d'un gouvernement en dehors du Corps lé-
gislatif? Cela pnraît plus que douteux. Il aurait été à peu
près impossible de réunir un nombre suffisant de dépu-
tés ; ceux qu'on aurait réunis auraient siégé pêle-mêle
avec les envahisseurs, qui n'auraient jamais consenti à
céder la place. Leur décision, prise dans ces conditions^
et sous une pression pareille, n'aurait eu aucune valeur.
Au premier mot prononcé, on aurait exigé la proclama-
tion de la République. Les députés, je le crois, l'auraient
396 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
votée, Sauf à protester plus tard. Cela aurait toujours
mieux valu, en fait, sinon en droit, qu'une République
décrétée révolutionnairement ; et il ne tint ni à moi ni à
mes amis que le Corps législatif ne fui appelé à siéger
et à voter. Quant à l'élection au scrutin d'une commission
de gouvernement, il est évident qu'on n'y aurait procédé
dans aucun cas. Le peuple aurait imposé des noms ; c'est
aussi clair que le j<Ar : des noms de députés ou des noms
de clubistes. Certes, les députés n'auraient accepté que
les noms de leurs collègues; mais alors, si une collision
avait eu lieU; et on peut dire qu'elle était inévitable,
qui peut prévoir quelles en auraient été les conséquen-
ces? J'admire qu'on ait parlé de tout cela un an après,
comme si le gouvernement, ou la Chambre, ou l'oppo-
sition, avaient été maîtres des événements I Lors môme
qu'on serait parvenu à imposer aux envahisseurs pré-
sents le silence et l'abstention, qu'aurait-on lait des en-
vahisseurs survenants? Plus de 30,000 hommes voulaient
s'engouffrer dans cet entonnoir, qui n'en contient pas
3,000. Pour ma pari, je regarde comme chimériques
toutes ces idées de délibération au beau milieu d'une
émeute. Pouvait-on repousser la foule? Non. Donc on
ne pouvait délibérer. Je regrette qu'on ne l'ait pas
tenté. J'afHrme qu'on n'aurait pas réussi.
Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa
dans la salle après le départ de M. Schneider, pendant
que j'essayais vainement de rejoindre les membres de
la commission, je ne puis mieux faire que de suivre le
récit publié par les secrétaires-rédacteurs.
« M. Jules Ferry passe à travers les rangées de gar-
des nationaux installés sur les degrés de l'escalier de
L'ENVAHISSEMENT 397
gauche du bureau, et, avec Taide de quelques-uns d'en-
tre eux, fait sortir du fauteuil présidentiel les deux jeu-
nes gens qui s'y sont assis, et interrompt le bruit de la
sonnette, toujours agitée par celui qui s'en est emparé.
» On peut remarquer que la plupart des gardes natio-
naux qui portent des shakos en ont arraché les aigles en
cui\Te fixées au-dessus de la visière.
» M. Gambetta, qui, après avoir conféré avec quelques-
uns de ses collègues de la gauche, est revenu à la tri-
bune et s'y rencontre d'abord avec M. Steenackers, puis
avec M. de Kératry, s'efforce d'en dégager les abords
en conjurant les citoyens non ^aixles nationaux de s'en
écarter.
» — Voyons, citoyens, dit-il, il ne faut pas violer l'en-
ceinte. Soyez calmes : avant un quart d'heuie, la dé-
chéance sera votée et proclamée. Voyons, reculez ! Est-ce
que vous n'avez pas confiance en votre représentant?
{Si! si! nous avons confiance.)
» Eh bien, reculez quand je vous le demande, et soyez
sûrs que nous allons proclamer la déchéance.
» Un citoyen. — Et la République? )/
(Scène d'agitation et de confusion, durant laquelle
M.^ Gambetta descend encore de la tribune, cause avec
quelques-uns de ses collègues des premiers bancs de la
gauche, et y remonte de nouveau, accompagné de M.,de
Kératry, qui se tient à côté de lui.)
Il se fait un instant de silence.
a M. Gambetta. — Citoyens... {Chut! chut! écoutes!)
» Attendu que la patrie est en danger ;
)) Attendu que tout le temps nécessaire a été donné à
398 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
la représentation nationale pour prononcer la déchéance;
9 Attendu que nous sommes et que nous constituons
le pouvoir régulier issu du suffrage universel libre ;
» Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa
dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France.
{Explosion de bravos et salve générale d* applaudisse-
ments. — Bruyante et longue approbation.) »
Si la voix de M. Gambetta avait pu percer les mu-
railles, les applaudissements qui répondirent dans la
salle à cette proclamation de la déchéance auraient
éclaté avec la même unanimité au sein de cette foule
immense où tous les rangs et toutes les opinions étaient
confondus, et qui couvrait la place de la Concorde, les
quais, les rues , impatiente d'obtenir cette première sa-
tisfaction pour la plus légitime de toutes les colères. La
France entière, l'Europe môme, par compassion pour
un grand peuple indignement sacrifié, auraient applaudi.
Six mois plus tard, une Assemblée issue du suflrage
universel, du véritable suffrage universel appliqué pour
la première fois depuis vingt ans, délibérait à Bordeaux
sur ce fatal traité de paix, signé à Versailles par
M. Thiers et M. Jules Favre, et qui devait encore, pour
être valable, recevoir la signature des représentants du
pays. H. Bamberger, député de Metz, protestait à .la
tribune. Hélas ! pourquoi protester contre le nécessaire et
l'inexorable? « Un seul homme, disait-il, devrait signer
le traité de paix ; c'est Napoléon III ! n^ Des acclamations
unanimes, enthousiastes, couvrirent ses paroles. Unani-
mes, non. Un homme se leva, H. Conti, le confident,
l'ami de l'ex-Empereur. 11 essaya, au milieu d'un tumulte
dont les foules révolutionnaires elles-mêmes ne donnent
L'ENVAHISSEMENT 399
aucune idée, de défendi'e l'auteur de la guerre, l'organi-
sateur de notre défaite. Il parla d'années glorieuses.
a Dites honteuses! s'écria M. Vitet. Honteuses! hon-
teuses ! Oui, honteuses à jamais, pour nous, qui les
avons subies !» M. de Franclieu dit à M. Conti : « Des-
cendez de la tribune. Les bourreaux n'ont pas le droit
d'offenser leurs victimes! » De tous côtés, sur tous les
bancs, sans exception, on commença à crier : La dé-
chéance! Le même cri s'éleva, terrible, dans les galeries.
Quand M. Thiers obtint à grand'peine un instant de
silence, on entendit, sur les places et dans les rues
environnantes, des milliers de voix qui criaient aussi :
La déchéance ! la déchéance / « Je vous ai proposé une
politique de paix, dit M. Thiers ; mais lorsque ce passé
se dresse devant le pays, lorsqu'il semble se jouer de nos
malheurs, dont il est l'unique cause, au moment môme
où nous courbons la tête sous ses fautes, sous ses
crimes... » A ces mots, les acclamations recommencent
et se prolongent, cr Savez-vous, continua M. Thiers en
s'adressant directement à M. Conti, savez-vous ce que
disent en Europe les princes que vous représentez? Je
l'ai entendu de la bouche des souverains. Ils disent que
ce n'est pas eux qui sont coupables de la guerre ; que
c'est la France. Eh bien, je leur donne un démenti à
la face de l'Europe (Applaudissements). Non, la France
n'a pas voulu la guerre. (Non! non!) C'est vous; qui
protestez, c'est vous qui l'avez voulue! (Oui! oui!) » Il
fallut suspendre la séance. A la reprise, H. Target déposa
sur le bureau une proposition signée par MM. Target,
Paul Bethmont, Jules Buisson, René Brice, Charles Rol-
land, Talion, le duc de Marmier, Pradié, Ricard, Girerd,
400 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Lambert de Sainte-Croix, Wilson, Charles Alexandre,
BaragnoD, Léon Say, Victor de Laprade, Farcy, Marcel
Barlhe, comte d'Osmoy, Wallon, Ch. Rivet, comte de
Brettes-Thurin, Villain. On aurait pu avoir les signatures
de toute la Chambre. En voici le texte :
« L'Assemblée nationale clôt Fincident, et dans les
circonstances douloureuses que traverse la patrie^ en
face de protestations et de réserves inattendues, confirme
la déchéance de Napoléon 111 et de sa dynastie, déjà
prononcée par le suffrage universel , et le déclare res-
ponsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement
de la France. »
Quelques voix demandent le scrutin, a Non ! non î
pas de scrutin ! l'unanimité. »
La proposition est mise aux voix. Un petit nombre de
membres se lèvent à la contre-épreuve.
« M. CocHERv. — Je constate que cinq membres seu-
lement se sont levés à la contre-épreuve.
» M.Daniel Wilson. — Il y en a six, pas un de plus;
je demande que cela soit constaté au Moniteur. »
La France était unanime le 1^' mars 1871, comme
elle l'avait été le 4 septembre 1870, auquel je reviens.
Quand M. Gambetta prononça la déchéance, le 4 sep-
tembre 1870, le Corps législatif venait d'être dispersé.
Il parvint à se rallier quelques heures après. Dans cette
réunion, présidée ]»ar M. Thiers, M. Pinard, M. BufTct
et M. Daru parlèrent seuls de protester contre la violence
faite au Corps législatif. Le président écarta ces proposi-
tions par quelques paroles très-dignes ; leurs auteurs
n'insistèrent pas. Je crois qu'ils parlaient de rcnvaliis-
L'ENVAHISSEMENT 401
sèment, et non de la fondation du gouvernement nou-
veau. En tout cas, la réunion ne protesta pas contre la
déchéance : au contraire, elle se déclara prête à la pro-
clamer. Cette Assemblée d'anciens candidats officiels sa-
vait, comme le pays tout entier, que l'Empire était mort
et ne pouvait renaître.
La foule qui entourait M. Gambetta lorsqu'il prononça
ces mots : « Nous déclarons que Louis-Napoléon Bo-
naparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur
la France », voulait quelque chose de plus. Elle voulait
la proclamation immédiate delà République. Je reprends
la suite du récit des secrétaires-rédacteurs :
<f Un citoyen, agitant le bras. — Et la République?
)) Un autre citoyen, debout sur un banc de la salle à
droite. — Nous voulons deux choses : la déchéance d'a-
bord, la République ensuite.
» Une voix. — Et surtout plus d'Empire !
» Un jeune homme, qui parait être un étudiant. — Il
est tombé, tombé pour toujours; {Ouil oui! tive la Rér-
publique!) tombé avec son chef, qui n'a même pas su
mourir I
(Le tumulte, tant dans l'intérieur de la salle que dans
les tribunes publiques, est général et indescriptible.)
» En ce moment, M. Jules Favre, entré par la porte du
côté de la salle des Conférences, parvient dans l'enceinte.
H. Gambetta va au-devant de lui, et tous deux, fendant
la foule des gardes nationaux et du peuple, qui s'efface
pour les laisser passer, montent à la tribune au milieu
des cris : « Vive Jules Favre I vive Gambetta I »
» — Un garde national. — Tambours, battez aux
champs !
26
402 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
» M. Jules Ferry. — Laissez parler Jules Favre. »
(Pendant quelques instants , aux adjuratioDS que
MM. Gambetta et Jules Favre adressent à la foule pour
obtenir le silence, la foule répond par les cris répétés
de ; Vive Jules Favre I Vive Gambetta I)
» Le tambour bat à la porte du couloir de droite.
» Une intermittence de silence se fait.
» M. Jules Favre. — Voulez-vous ou ne voulez-vous
pas la guerre civile?
» Voix nombreuses. — Non! non! pas de guerre civile!
Guerre aux Prussiens seulement !
» M. Jules Favre. — Il faut que nous constituions
immédiatement un gouvernement provisoire.
» Quelques voix. — A l'Hôtel de Ville alors !
» M. Jules Favre. — Ce gouvernement prendra en
main les destinées de la France; il combattra résolu-
ment Télranger; il sera avec vous, et d'avance chacun
de ses membres jure de se faire tuer jusqu'au dernier.
» Cris nombreux. — Nous aussi! nous aussi I — Nous
le jurons tous! — Vive la République!
» Un citoyen. — Oui, vive la République! mais vive
la France d'abord !
» M. Jules Favre. — Je vous en conjure, pas de
journée sanglante. (Non ! non!) Ne forcez pas de braves
soldats français, qui pourraient être égarés par leurs
chefs, à tourner leurs armes contre vous. Ils ne sont
armés que contre l'étranger. Soyons tous unis dans une
même pensée, dans une pensée de patriotisme et de
démocratie. {Vive la République!) La République, ce n'est
pas ici que nous devons la proclamer.
L'ENVAHISSEMENT '403
» — Si ! si ! vive la République !
» Un citoyen. — Et les Prussiens, qu'en faites-vous?
» Un jeune homme s'élance à la tribune en criant :
La République ! la République ! ici !
» Quelques gardes nationaux veulent le faire descendre.
II se débat en criant toujours : La République! la
République ! tout de suite !
» Gris nombreux. — Vive la République !
» M. Gambetta. — Oui, vive la République! Citoyens^
allons la proclamer à l'Hôtel de Ville!
» MM. Jules Favre et Gambetta descendent de la tri-
bune en répétant : A l'Hôlel de Ville! à l'Hôtel de
Ville ! Un certain nombre de personnes les suivent, et
une partie de la multitude s'écoule par le couloir de
gauche.
» Un citoyen. — A l'Hôtel de Ville ! et nos députés à
notre tête! {Ouil oui!)
» Un autre citoyen. — Non ! c'est ici qu'i faut pro-
clamer la République. Nous la proclamons.
x) La République est proclamée.
» Un garde national. — Non! non! il faut dire : La
République est rétablie!
» Cris confus. — A l'Hôtel de Ville! A bas l'Empire!
Vive la République ! Vive la France ! Vive la garde
nationale! Vive la ligne!
» (Le cri : à l'Hôtel de Ville ! qui a déterminé la sortie
d'une partie de la foule à la suite de MM. Jules Favre
et Gambetta, n'étant pas entendu ou suffisamment corn»
pris de tous, des citoyens étalent en l'air, en élevant les
bras, de grandes feuilles de papier qu'ils ont prises
404 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
sur le bureau ou dans les pupitres des députés, et sur
lesquelles ils ont écrit à la main en gros caractères :
A l'Hôtel de Ville ! »
Ce compte rendu, écrit sous le coup des émotions de la
journée, est saisissant. Une chose me frappe, c'est le
silence des meneurs. M. Gambetta d'abord, H. Jules
Favre ensuite, parlent seuls, et toujours pour recomman-
der le calme. Il y a des cris nombreux pour deman-
der la proclamation de la République; par qui sontr-ils
proférés? Le compte rendu dit : Un citoyen, Un garde
national, Un étudiant. Cependant les chefs étaient là,
les chefs connus, populaires. Quand on ne le saurait
pas par les témoignages, on pourrait l'afiSrmer à coup
sûr; mais M. Bellanger, le commissaire de police, cite
Ranvier, Peyrouton, Millière. « Tous y étaient, je les
connais bien. Pensez donc que j'ai assisté à plus de cent
vingt-cinq réunions publiques avec mes insignes. » D'au-
tres témoins signalent Lefrançais, Cavalier, Briosne. Le
commissaire Simonneau dit : « Ils étaient tous là ; j*ea
parle sciemment, je les ai vus, à midi, au Corps légis-
tif. » Moi-môme, j'aperçus un instant Régère, qui entra
dans la commission de déchéance, d'où je le fis sortir.
Je le connaissais pour l'avoir vu deux fois dans la salle
des Pas-Perdus, où il demandait M. Larrieu. C'était un
électeur de Bordeaux, je ne sais ti'op s'il y votait;
grand catholique et grand révolutionnaire, plus véhé-
ment que violent, et aimant surtout, comme plus d'un,
la mise en scène des révolutions. Cette circonstance
m'était sortie de l'esprit. C'est M. Daru, membre de la
commission d'enquête, et qui avait, comme moi, fait
partie de la Commission de déchéance, qui me Ta rap-
L'ENVAHISSEMENT 405
pelée. On avait affiché dans la cour d'honneur, tout ù
côté du premier bureau, une immense pancarte évidem-
ment préparée d'avance et sur laquelle étaient écrits ces
mots :
« La République est proclamée, d
Elle me sauta, pour ainsi dire, aux yeux, comme je
sortais de la commission. Qui avait fait cela? Les ciu-
bistes, les meneurs; ceux qui dirigeaient, non pas la
foule, mais la petite portion affiliée et enrégimentée de
la foule. Us avaient remplacé sur le fronton delà Cham-
bre le drapeau tricolore par le drapeau rouge ; on ne
s'en aperçut que le soir. Pendant qu'à l'Assemblée les
envahisseurs demandaient incessamment la proclama-
tion de la République, qui ne fut faite par personne à
la tribune, le bruit se répandit avec une rapidité extrê-
me, dans la ville entière, que la République avait été
mise aux voix et votée, non par les assaillants, non par
une fraction de la Chambre, mais par le Corps législa-
tif. Ce n'était pas une de ces rumeurs vagues dont
l'origine demeure inexplicable; c'était une manœuvre
préméditée et organisée , puisqu'on disait qu'il y
avait eu 213 votants, que 180 députés avaient voté
pour la République, que 33 avaient voté contre. Des
papiers portant ces chiffres imprimés circulaient de
main en main dans la foule. Des industriels vendaient
de petits drapeaux tricolores sur lesquels étaient peints
les chiffres 180-213. Tous ces indices révèlent à ne pas
s'y méprendre la présence de manœuvriers exercés. Ils
se turent constamment dans la salle. Ils laissèrent la
parole à Gambetta et à Jules Favre, dont l'écrasante
popularité les réduisit au silence. Devant les accla-
466 SOUVENIRS DO QUATRE SEPTEMBRE
mations qui couvraient chacune de leurs paroles, quand
ils demandaient à la foule d'éviter la guerre civile, de
œ pas faire une journée sanglante, et enfin de partir
pour THôtel de Ville, ils comprirent que leur quart
d'heure n'était pas encore venu ; il sentirent la néces-
sité de s'effacer quelques instants, d'attendre un autre
théâtre moins voisin de la tribune, où Jules Favre et
Garabetta régnaient en maîtres.
Quand les députés arrivèrent à l'Hôtel de Ville, ils les
y trouvèrent ; mais là, décidés à prendre le pouvoir, ou
■s'ils né pouvaient le prendre tout seuls, à le partager.
L'Hôtel de VUle.
Après les dernières paroles prononcées par M. Jules
Favre, il y eut dans la foule un grand mouvement pour
partir du Corps législatif et se diriger vers THôtel de
Ville. On apprit ainsi au dehors que la révolution était
consommée. Une acclamation immense s'éleva au mo-
ment où les députés parurent. Les quais, autant que la vue
pouvait s'étendre, toute la place de la Concorde, et dans le
lointain le péristyle de la Madeleine, étaient couverts d'une
multitude innombrable. M. Jules Favre, qui s'avançait
en donnant le bras à M. Jules Ferry, était obligé de
s'arrêter à chaque instant pour répondre à des félicita-
tions; pour serrer les mains qui se tendaient vers lui.
Quelques gardes nationaux l'aidaient à fendre la foule.
Il y avait dans toute cette population une exubérance
de contentement qu'on a peine à s'expliquer, dans la
408 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
situation où était le pays. La domination impériale avait
été $i humiliante et si lourde, les derniers événements
avaient rendu ce gouvernement si impopulaire, même
parmi ses anciens défenseurs, qu'on ne songeait, dans ce
premier moment, qu'au bonheur de la délivrance. Ceux
qui n'oubliaient pas les Prussiens se disaient que l'Em-
pereur avait fait la guerre malgré le pays ; que, lui
tombé, la paix serait facile; que les peuples ne se fai-
saient plus de guerre d'extermination. M. Jules Favri'
raconte que le sentiment qui l'envahit en sortant du
Corps législatif, et au premier aspect de la foule, ce fut
celui du consentement unanime à la révolution qui
s'accomplissait. Un spectateur moins passionné que lui,
je dirais plus désintéressé si le désintéressement était
possible dans des situations pareilles, M. Francisque
Sarcey, rend aussi témoignage de cette joie du peuple
de Paris dans l'après-midi du 4 septembre»
a D'autres couleront, dit-il, l'histoire de cet efiFondre-
ment d'un Empire qui avait été, un mois auparavant,,
confirmé par huit millions de votes. Je ne m'attacherai,
moi, qu'à saisir la physionomie de Paris après ces ré-
volutions successives.
» Jamais, dussé-je vivre mille ans, je n'oublierai les
émotions de ce jour étonnant. On avait appris, la veiUe
au soir, le plus terrible désastre dont jamais un peuple
ait pu être affligé; on avait aperçu avec certitude la
saisissante réalité du siège devenu imminent ; on avait
plongé, sous ce coup de massue, jusqu'au fond de
Fabime, et l'on s'était couché désespéré. Le lendemain,
c'était un dimanche, jour de fête pour la population
parisienne. Un soleil éclatant resplendissait au ciel, et
L'HOTEL DE VILLE 409
Ton baignait en quelque sorte ses yeux dans la lumière
et la chaleur d'une de ces premières journées d'automne
qui sont si belles en France. Il semblait que toutes les
noires visions de la nuit se fussent envolées à la clarté
de ce matin charmant. Le peuple de Paris était descendu
tout entier aux boulevards, où la foule se pressait en
longues ondulations sur l'un et l'autre trottoir. L'allé-
gresse était peinte sur tous les visages; on causait, on
riait. Â tout instant, des bataillons de la garde nationale,
les uns armés, les autres sans armes, passaient en chan-
tant sur la chaussée. Ils s'interrompaient pour crier de
temps à autre : Vive la République I Et d'immenses ac-
clamations leur répondaient : Vive la République!
» Le bruit se répandit bientôt qu'elle venait d'être
officiellement proclamée au Palais législatif. Toute cette
foule, — et Dieu sait pourtant qu'elle n'était pas com-
posée que de républicains^ — l'accueillit comme une
vieille amie, sur le retour de qui l'on comptait depuis
longtemps et qu'on est heureux de revoir enfin. C'était
dans les rues l'animation paisible d'un peuple qui a de
la joie plein le cœur. Point de grossiers tumultes ; point
de bruyantes poussées ; point de manifestations furieuses.
Non, c'était une gaieté expansivc et spirituelle qui pétil-
lait de toutes parts, en serrements de mains, en félici-
tations mutuelles, en propos railleurs. On ne voyait
qu'ouvriers ou gardes nationaux, perchés sur de longues
échelles, qui abattaient à coups de marteau les N se
relevant en bosse sur les enseignes des fournisseurs
officiels. La foule s'amassait autour du grand justicier-
démolisseur. Elle lui adressait ses exhortations, qu'il
renvoyait sous forme de quolibets. Et c'étaient de part
410 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
6t d'autre de longs éclats de rire. Les cafés étaient
pleins et débordaient de consommateurs qui, tout en
buvant des liqueurs, suivaient des yeux cette scène
inouïe et contribuaient au spectacle, en prenant leur
part de la joie générale.
j» Et les Prussiens? Et le siège prochain? Eh ! c'était
bien des Prussiens et du siège qu'il s'agissait ! On avait
fait trêve aux soucis. J'entendis en passant un ouvrier
dire à l'un de ses camarades :
» — Ils n'oseront plus venir, maintenant que nous
l'avons !
» Ils y c'étaient les Prussiens; nous V avons y ils vou-
laient parler de la République. Ne riez pas ; ce fut pour
une heure la folie de toute la population parisienne... »
On n'oubliait pas- seuk'ment les Prussiens. Personne
dans cette foule, ne se demandait si l'impératrice était
encore aux Tuileries ; s'il restait, dans les casernes,
quelque régiment aux ordres d'un colonel dévoué à l'Em-
pire ; si cette puissance si redoutable et si dure aurait
une agonie. Non. Tout le monde savait, depuis Sedan,
que l'Empire ne se relèverait pas, qu'il ne serait pas
défendu; qu'il n'avait plus de soldats ni de partisans ;
qu'il était abandonné par ceux mêmes qui l'avaient
soutenu pendant si longtemps avec un si parfait dédain
de tous les droits de la liberté. Dans la journée, la
foule s'était portée à la Chambre, en passant devant le
Palais, par la rue de Rivoli et les quais. Un petit nom-
bre de curieux avaient stationné à. la grille qui donne
sur le Carrousel : mais le grand flot humain qui remon-
tait jusqu'à la place de la Concorde ne s'était ni arrêté
ni détourné. Il ne s'arrêta pas non plus, quand il retlua
L'HOTEL DE VILLE 411
de la Chambre à l'Hôtel de Ville, Il passa sous Tombre
de ce palais, sans que personne levât les yeux pour re-
garder aux fenêtres s'il y apercevrait la figure trem-
blante d'un chambellan. L'impératrice nous avait fait
bien du mal. Elle avait poussé à la guerre avec un
aveuglement déplorable. Elle avait, dans les deux der-
niers ministères, donné . son appui aux mesures qui
nous perdaient. Elle était à la tête de ce parti des ultras
dont l'influence a tant contribué à notre ruine. Hais si
elle avait eu le tort et le malheur d'être mêlée à la
politique, à laquelle, en sa qualité de femme et d'étran-
gère, elle n'entendait rien, c'était moins à elle qu'on
en voulait qu'au principe monarchique si fatalement
ressuscité par les Bonaparte après la Révolution, et
qui avait remis nos destinées entre ses mains inexpé-
rimentées et impuissantes. On savait vaguement, mais
on savait qu'elle avait été du moins courageuse pendant
la guerre ; qu'elle était tombée avec dignité ; qu'au der-
nier moment elle avait consenti à la déchéance; qu'elle
n'avait pas songé à résister par les armes. Elle n'aurait
pas trouvé un soldat pour la défendre ; mais elle croyait,
et elle devait croire qu'elle en trouverait : elle n'essaya
pas d'en chercher. Elle avait fait appeler le préfet de
police, qui quitta son poste en ce moment périlleux
pour aller aux Tuileries lui conseiller la fuite, et partit
lui-même quelques instants après elle. Elle reçut les
adieux du petit nombre d'amis qui lui restaient, monta
dans un fiacre avec une de ses dames et disparut.
Au moment même où elle s'apprêtait pour la fuite,
M. Jules Favre passait sur le quai des Tuileries, escorté
de tout un peuple. On l'aperçut, ou on crut l'aperce-
412 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
voir du château. « Il avait un fusil sur Tépaule^ » dit
un témoin oculaire, qui évidemment ne Ta jamais vu.
H. Jules Favre n'avait pas de fusil , et les fusils des gar-
des nationaux qui marchaient autour de lui dans la
foule portaient des bouquets de fleurs.
Le cortège avait rencontré M. le général Trochu à la
hauteur du pont de Solférino. II était à cheval, en uni-
forme, et se dirigeait du coté de la Chambre avec ses
officiers. M. Jules Favre lui apprit que la troupe avait
mis la crosse en Tair et s'était retirée, que la Chambre
avait été envahie, que lui même se rendait à l'Hôtel
de Ville avec ses collègues pour y constituer un gouver-
nement provisoire. Cette communication faite au milieu
d'une foule composée d'éléments très-divers, qui, par
instants, couvrait la voi\ de M. Jules Favre et mêlait
ses observations aux siennes, ne permit au général que
de saisir les deux faits principaux : la troupe s'était
retirée; la Chambre était dissoute. Qu'avait-il besoin d'al-
ler plus loin ? Il n'avait pas un soldat à ses ordres ; il
n'avait plus d'Assemblée à protéger. Il se serait compro-
mis sans utilité, ce qui, pour un homme nécessaire, est
une grande faute. Le général resta un moment immo-
bile, puis il salua sans répondre et tourna la bride de
son cheval. On cria : aVive Trochu ! r et les députés con-
tinuèrent leur route, gui ne fut qu'une longue ovation.
Toute cette population s'imaginait que, par cela seul
que l'Empire n'existait plus et que le pays allait se gou-
verner lui-même, le pays était sauvé. Tout avait un air
de fête. Les omnibus continuaient à circuler, et ceux
qui s'y trouvaient saluaient gaiement les députés et leur
cortège. L'horloge de l'Hôtel de Ville marquait quatre
• L'HOTEL DE VILLE 413
heures moins cinq minutes lorsque MM. Jules Favre,
Jules Ferry et Kératry débouchèrent sur la place avec
la colonne qui les accompagnait. MM. Picard, Gambetta,
PelletaUy Wilson, Glais-Bizoin avaient suivi les quais
de la rive gauche. En arrivant sur la place, ils aper-
çurent un bataillon d'infanterie sous les armes ; mais
les soldats levèrent immédiatement la crosse en l'air et
s'avancèrent avec les citoyens qui les entouraient au-
devant des députés, en criant : « Vive la République ! »
Jamais révolution ne s'était faite avec tant de douceur.
Le danger était à l'intérieur de l'Hôtel de Ville.
M. Minière, revenu en hâte du Corps législatif, était là
avec ses hommes. M. Delescluze n'arriva que plus tard.
Aucun témoin, que je sache, ne signale la présence de
M. Blanqui, de M. Félix Pyat ; ils y étaient pourtant,
soit en personne^ soit par leurs affidés. Peut-être se
tenaient-ils dans un café voisin, qui, en toutes les occa-
sions semblables, leur a servi de première étape et de
poste d'observation. M. Jules Favre, en entrant dans la
grande salle et rien qu'en jetant les yeux autour de lui,
eut la conviction que les hommes du coup de main de
la Villette et de l'envahissement de la Chambre étaient
là. Les amis qui l'entouraient, et qui connaissaient
mieux que lui le personnel des clubS; le lui dirent
et lui indiquèrent même quelques noms. M. Millière
avait déjà, avant son arrivée, dressé plusieurs listes de
membres du gouvernement, et il était en train, selon
l'usage, de jeter ces listes par les fenêtres aux citoyens
qui étaient restés sur la place. On en porta quelques-
unes au Corps législatif, tandis que j'y étais encore. Les
noms de Blanqui, de Delescluze, de Flourens, de Félix
414 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Pyat, de Rochefort s'y trouvaient, mêlés à deux ou trois
des plus connus parmi nos collègues. Les auteurs de
ce plébiscite avaient, sans perdre de temps, envoyé des
délégués pour ouvrir les prisons et pour ramener de
Sainte-Pélagie M. Rochefort, qu'on voulait proclamer
maire de Paris. Par leur ordre, des ouvriers étaient mon-
tés sur le campanile et s'occupaient à remplacer le dra-
peau tricolore par le drapeau rouge. On ne leur laissa
pas le temps d'exécuter leur dessein. M. Millière ne
quittait pas des yeux M. Jules Favre, tout prêt, dès
qu'un seul nom serait prononcé, à proposer aussi ceux
qu'il s'était ch:»rgé de faire prévaloir, et ne doutant pas
d'obtenir assez d'acclamations pour être autorisé à les
inscrire sur la liste définitive. Les députés étaient pris
au dépourvu, n'ayant pensé jusqu'au dernier moment
qu'à faire élire une Commission de gouvernement par
la majorité de la Chambre. Ils n'avaient préparé aucune
liste. Quelqu'un s'écria: L^s députés de Paris membres
du gouvernement! Des acclamations enthousiastes écla-
tèrent aussitôt et rendirent toute opposition, toute com-
pétition impossibles. Sans cette heureuse pensée, nous
avions peut-être la Commune ce jour-là, et les Prussiens
dans Paris huit jours après.
M. Rochefort, député de Paris, devenait d'emblée
membre du gouvernement ; mais, dangereux au dehors,
on pensa qu'il serait inolfensif au dedans, et la suite
prouva qu'on avait bien jugé. On convint de considérer
comme députés de Paris MM. Picard, Gambetta et Jules
Simon, qui avaient opté pour l'Hérault, pour les Bou-
ches-du-Rhône et pour la Gironde, et d'adjoindre au
gouvernement le général Trochu. Toutes ces résolutions
L'HOTEL DE VILLE 415
furent prises sans discussion par les députés présents,
proposées et acclamées séance tenante. M. Etienne Arago,
qui était arrivé un des premiers à l'Hôtel de Ville, et
dont le nom et la personne étaient très-populaires, fut
nommé maire de Paris avec les mêmes applaudissements.
Quand M. Rochefort arriva quelque temps après dans
une voiture ornée de drapeaux rouges, et entourée
d'une foule qui criait : « Rochefort maire de Paris! »
M. Efienne Arago avait déjà pris possession de ses fonc-
tions. M. Marion fut envoyé à l'Imprimerie nationale,
où M. Hauréau le remplaça deux jours après ; M. Steonac-
kers aux télégraphes; M. Rampont aux postes. M. Glais-
Bizoin, M. Wilson partirent pour aller chercher le gé-
néral Trochu, négociation assez difficile, dont le succès
paraissait plus que douteux. M. Picard rédigea sur un
coin de la table une proclamation, dont voici le texte :
« Français !
» Le peuple a devancé la Chambre, qui hésitait. Pour
sauver la patrie en danger, il a demandé la Répu-
bUque.
}> Il a mis ses représentants, non au pouvoir, mais au
péril .
»La République nous a sauvés de rinvasiondel792«
La République est proclamée.
y> La révolution est faite au nom du droit, du salut
public.
» Citoyens, veillez sur la cité, qui vous est confiée.
Demain vous serez, avec l'armée, les vengeurs de la
patrie. »
416 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
Cette pièce était signée par les députés présents :
MH.Ârago, Crémieux, Dorian, Jules Favre, Jules Ferry,
Gambetta , Guyot-Hontpayroux , Ordinaire , Pelletan,
Ernest Picard, Tachard, qui, sachant que M. Garnier-
Pagès, M. Magnin et H. Jules Simon ne se sépare-
raient jamais d'eux, avaient ajouté leurs signatures.
Le nouveau gouvernement, après toute cette besogne,
qui avait peut-être duré vingt-cinq minutes, cherchant
un lieu où il pût délibérer, se retira dans une sorte de
loge pratiquée entre la grande salle de réception et le
cabinet du préfet. M. Haussmanu avait coupé ce recoin en
deux dans le sens de la hauteur pour établir à Tautre
étage je ne sais quel service. La partie qui était de
plain-pied avec le cabinet du préfet servait de bureau au
télégraphe. C'était donc une pièce très-basse de plafond,
large de trois mètres, longue de cinq, prenant jour sur
la place par la partie inférieure de la fenêtre commune,
et ne contenant, outre l'appareil télégraphique, qu'une
assez longue table et six chaises de paille. M. Lavertu-
jon fut placé en sentinelle à la porte, avec ordre de ne
laisser entrer personne, ce qui n*était pas une consigne
facile à exécuter dans un moment pareil. Toutes les
salles, tous les couloirS; les cours, les escaliers regor-
geaient de monde ; et la place, qu'on apercevait par
cette étroite fenêtre, ressemblait à une fourmilière.
#
Le gouvernement était proclamé, mais on peut dire
qu'il n'existait pas encore. Si le général Trochu n'accep-
tait pas, on n'aurait pas l'obéissance de la troupe. Si
M. Rochefort, qui allait arriver d'un moment à l'autre,
avec une bande grossie dans le faubourg Saint-Mar-
ceaU; se joignait au parti Blanqui et à Y Internationale^
L'HOTEL DE VILLE 417
toujours présents à THôtel de Ville, qu'ils ne lâchaient
pas d'une semelle, on aurait une lutte à l'instant même.
Un seul coup de fusil tiré dans la ville remettrait tout
en question. Le gouvernement n'avait de chances de
durée que si le parti de Tordre se rangeait de son côté:
le ferait-il? La majorité de la Chambre, dispei*sée à
deux heures, pouvait se réunir quelque part, faire un
manifeste : aussitôt le peuple croirait la République me-
nacée, il prendrait parti pour les violents, et nous
serions dévorés comme un brin de paille jeté dans
un incendie. Ces hommes qui nous avaient combattus
aux dernières élections générales, qui nous avaient con-
damnés dans leurs clubs, qui chaque jour nous vilipen-
daient dans leurs journaux, qui avaient tant travaillé
dans les réunions publiques ou secrètes, organisé tant
d'émeutes, poussé si résolument à Finsurrection depuis
le 9 août, et envalii le palais législatif dans la journée
du 4 septembre, malgré les eiforts des députés de l'oppo-
sition, qui, après avoir été annulés à la Chambre par l'as-
cendant de MM. Jules Favre et Gambetta, venaient de
subir un nouvel échec à THôlel de Ville, ambitieux, ré-
solus, fanatiques, guettaient le moment propice pour se
jeter sur le pouvoir, et ne cessèrent jamais pendant tout
le siège d'épier le moindre incident et de se tenir prêts à
en profiter. Je donne sur-lc-clianip un détail qui fera
juger de la situation. D'abord il faut se rappeler l'im-
mensité de l'Hôtel de Ville, qui contenait non-seule-
ment les bureaux de la préfecture de la Seine, avec les
salles de séance du Conseil municipal et du Conseil de
préfecture, mais un appartement complet pour la fa-
mille du préfet, peut-être des logements pour d'autres
418 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
fonctionnaires, une vaste bibliothèque, et les galeries
des fêtes dont la magnificence et retendue étaient pro-
verbiales. 11 fallait beaucoup de temps pour connaître
tous les dégagements du palais, qui avait un nombre
infini de corridors, d'escaliers dérobés, des issues se-
crètes, et qui même communiquait avec la caserne
Napoléon par un souterrain. C'était en somme une for-
teresse très-diOicile à garder pour un gouvernement
qui n'en connaissait pas à fond tous les détours, le lieu
du monde le mieux fait pour faciliter une surprise. Le
service militaire fut fait le 8 septembre par le 2^ batail-
lon de la garde nationale, commandant Koller, et la
compagnie des francs-tireurs Harrisson. Ces troupes
occupèrent les cours et le rez-de-chaussée. M. Fran-
chetti, qui s'était mis à notre disposition avec ses éclai-
reurs, nous fournissait, au bas du perron, quelques
hommes pour le service d'estafette, et à la porte du
Conseil, trois plantons. Le gouvernement n'avait pas
d* autre force que ces trois plantons entre lui et la foule
qui remplissait sans cesse les grands appartements. Les
tirailleurs de M. Flourens venaient ù tout moment se
promener en armes sur la place de l'Hôtel de Ville, en
quête d'occasions. A une certaine heure de la journée
du 6 septembre, M. Rodrigues, un des compagnons de
Franchetti, se trouvait seul pour représenter la force
publique dans la salle qui précédait immédiatement la
salle du Conseil, quand il vit sur la place un bataillon
de tirailleurs avec ses fusils et ses officiers, et dans la
salle à côté de lui Flourens, Millière, Tibaldi, Rabuel et
quelques autres dont il donne les noms, et qui, à leurs
rmes, à leurs propos, à leurs gestes, montraient bien qu'ils
L'HOTEL DE VILLE 419
n'étaient pas là pour des pourparlers ou de simples
promenades. M. Rochefort, appelé par eux, vint confé-
rer à voix basse. Il y eut d'abord une altercation, qui
peu è peu s'apaisa. M. Rochefort les engageait évidem-
ment à se retirer. M. Rodrigues entendit Rabuel donner
des ordres en prenant le titre de commandant provi-
soire de THôtel. II l'interpella vivement, et il s'ensuivit
une scène violente qu'il prolongea à dessein, parce
qu'il avait trouvé le moyen dès le commencement de
faire prévenir M. Franchetti, en jetant un papier, par
la fenêtre, à un éclaireur, M. Delamare. Le comman-
dant arriva enfin, avec ses hommes, dont la présence
suffit pour rendre le coup de main impossible. Voilà
où nous en étions, ou plutôt voilà où en était la société.
Pendant près de cinq mois, nous avons côtoyé la guerre
civile ; jamais plus que dans ces premières heures.
C'est ce qui nous détermina. Tous, nous acceptions
le fardeau avec une profonde douleur; quelques-uns
avec une sorte de désespoir. C'est aussi ce qui déter-
mina M. Trochu.
La position personnelle du général était fort épineuse.
Un sait qu'il n'avait accepté de défendre Paris qu'à con-
dition que l'Empereur y rentrerait et que l'armée du
maréchal Mac-Malion couvrirait la place. L'Empereur
n'était pas venu, l'armée avait marché au Nord-Est, et
le gouverneur de Paris s'était vu dès le premier jour
suspect à l'impératrice et au comte de Palikao. Il pensait
à donner sa démission; en tout autre temps il {l'aurait
fait. Le ministre, de son côté, avait voulu le remplacer
par M. de Wimpffen. N'y ayant pas réussi, il le gênait
et Tixartait autant que possible. Le conflit était presque
420 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
public. On en parla plusieurs fois à la tribune. Le
.ministre prétendit un jour que le gouverneur n'avait
.d'autorité qu'aux remparts, qu'il n'était pas chargé de
veiller sur la Chambre. II appliqua cette théorie en
donnant directement ses ordres, pour le 4 septembre,
au général Soumain, commandant de la place, qui régu-
lièrement ne devait en recevoir que du gouverneur. Le
président de la Chambre, M. Schneider, agit de même.
11 s'entendit avec le ministre de la guerre et le général
Soumain, et sembla oublier qu'il y avait un gouverneur
de Paris. Seul, le général Lebreton, questeur de l'As-
semblée, eut l'idée de s'adresser au général Trochu, à
une heure assez avancée de la journée du 4 septembre.
La cause était à peu près perdue, puisque les soldats
avaient levé la crosse en l'air^ et il n'y avait que le
général Trochu qui pût essayer, avec quelques chances,
d'arrêter l'invasion, c Je fus introduit immédiatement,
dit le général Lebreton. On a dit qu'il m'avait fait
attendre longtemps; cela n'est pas.
» Je lui racontai ce qui se passait, et lui déclarai
qu'il était nécessaire qu'il se montrât; que lui seul, avec
la popularité immense dont il jouissait en ce moment,
pouvait nous tirer d'affaire. Il me répondit que c'était
impossible, qU*il n'avait depuis plusieurs jours aucun
commandement, qu'on le mettait complètement de côté.
Il se répandit en plaintes contre le ministre de la guerre :
— Il a voulu m'annihiler complètement, il y a réussi. —
» Enfin, il se décida. Lorsqu'il descendit le perron
pour monter à cheval, il fut acclamé avec une unani-
mité et une frénésie dont je n'ai jamais vu l'exemple. »
Ainsi parle le général Lebreton ; mais il faut bien que
LHOTEL DE VILLE 421
l*on sache que ce général si acclamé, et si réellement
populaire, s'il avait voulu, une demi-heure après, arrêter
la marche de M. Jules Favre qu il rencontra au pont de
Solférino, aurait été bousculé par la foule et aurait perdu
sa popularité en un clin d*œil. c S*il avait poussé jus-
qu'au Corps législatif, il y aurait trouvé, dit H.Daru,
deux cents députés qui avaient la volonté et à qui il ne
manquait que la force. » Et en supposant qu*il restât deux
cents députés dans la salle, ce qui est bien peu vrai-
semblable, quelle force leur aurait donnée M. Trochu?
Le Corps législatif, jusqu'au dernier moment, avait eu
une chance, — une chance douteuse, — de conquérir
une certaine popularité, en proclamant la déchéance. Le
4 septembre, jusqu'à deux heures, il aurait peut-être
pu faire accepter une commission de gouvernement élue
par lui, à condition ce jour-là d'y mettre en totalité,
ou en grande majorité, des membres de l'opposition.
Le nom des membres de l'opposition, et non l'autorité
du Corps législatif, aurait sauvé la commission. Hais
après cette invasion, |LH'ndant laquelle il n'avait pas
donné signe de vie, laissant M. Jules Favre et M. Gam-
betta seuls en présence de la foule, après la déchéance
prononcée, après le départ pour l'Hotel de Ville, n'ayant
plus les députés de l'opposition dans son sein, le Corps
législatif ne pouvait plus rien, que commencer une lutte
qui aurait abouti à la guerre civile, sans lui donner le
pouvoir. M. Trochu, passant de son côté, rendait la
guerre civile inévitable et dangereuse; il ne la supprimait
pas. Bien plus, si M. Jules Favre s'était laissé persuader
de retourner sur ses pas avec le général, il n'aurait pas
sauvé la situation. Le parti violent prenait immédiatement
422 SOUVENIRS DD QUATRE SEPTEMBRE
le dessus et commençait la lutte avec des chances sérieuses
de succès. On peut contester cela à présent, quand on
ne sait pas un mot de la situation des partis au moment
de la Révolution, quand on n'a aucune connaissance des
foules, aucune expérience des hommes, et quand on
oublie que le Corps législatif, justement décrié par son
origine, par sa longue et misérable docilité, par sa compli-
cité notoire dans les fautes de la guerre, ne pouvait
prendre quelque empire sur les masses qu'en leur donnant
la déchéance, quand elles ne la tenaient pas encore, et
en restant étroitement uni avec les membres de l'oppo-
sition. Tout cela était fini au moment où M. Jules Favre
et M. Trochu se rencontrèrent. Personne ne pouvait
revenir sur le passé, recommencer ce qui aurait été possible
vingt minutes auparavant. C'est ce que le général comprit
par instinct sur le pont de Soiférino, ce que les délégués du
gouvernement n'eurent aucune peine à lui démontrer deux
heures plus tard, et ce qui Tamena au milieu de nous.
Il se dit qu'il ne pouvait refuser son concours sans
compromettre un double intérêt, celui de Tordre et celui
de la défense; que les Prussiens allaient camper sous
Paris; que les révolutionnaires expulsés de THôtel de
Ville allaient essayer de prendre leur revanche; qu'il
fallait relever le pouvoir et entreprendre la lutte contre
les dangers du dedans et ceux du dehors; cpie si les
conservateurs luttaient entre eux, si seulement ils hési-
taient, c'en était fait de la liberté et du pays.
C'est avec une immense joie que nous vîmes entrer
le général dans la petite chambre où nous étions réfu-
giés. (J'y étais arrivé quelques instants avant lui.) Nous
nous dîmes que le danger de la guerre civile s'éloignait,
L'HOTEL DE VILLE 423
et nous prîmes dès lors la résolution de tout faire pour
no pas la ramener. Le général nous demanda avant
tout si nous étions défenseurs résolus de la famille, de
la propriété et de la religion. Cela prouve bien qu'il
ne nous connaissait ni personnellement, ni par nos
écrits, ni par nos* actes. Ayant de fortes convictions
religieuses, et, pour toute opinion politique, un grand
amour de la liberté et de Tordre, il avait employé les
loisirs que sa profession lui laissait aux belles et savantes
études militaires qui avaient jeté tant d'éclat sur son
nom. Il a dit dans sa déposition que, quand il avait
rencontré M. Jules Favre sur le pont de Soiférino, il
ne le connaissait même pas de vue ; il se trompait ;
M. Jules Favre était allé chez lui, comme la plupart des
députés. On y allait aux nouvelles ; on vit bien vite
qu'il n'était pas renseigné. Moi-môme, je l'avais visité, en
compagnie de deux de mes collègues. Il nous reçut poli-
ment, parla à peu près seul, et se borna à des généralités
très-honnêtes, qu'il exposait d'ailleurs d'une manière
brillante. Mon impression fut qu'il n'avait aucune idée de
ce que nous étions, et qu'il nous connaissait à peine de
nom. Naturellement il connaissait le nom et l'illustration
de M. Jules Favre ; mais il put très-bion avoir oublié une
visite unique, dans laquelle on n'avait échangé aucune
confidence. Ce qui a été dit, par quelques esprits pas-
sionnés et aventureux, d'une entente antérieure entre lui
et nous pour préparer la révolution, est une fable.
Quand nous l'eûmes rassuré sur la sincérité de nos
principes conservateurs, il nous déclara qu'il était à
nous, on ajoutant qu'il ne se regarderait comme engagé
qu'après avoir rendu compte de ses motifs et de sa
424 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
conduite au comte de Palikao, son supérieur. Il ne
songeait, en ce moment, qu'au ministère de la guerre,
et, de notre côté, nous ne pensions pas à lui offrir
d'autres fonctions. Il nous dit en revenant du ministère,
avec beaucoup de simplicité, en homme qui savait qu'il
ne s'agissait point d'ambition ni de vanité, mais seule-
ment de sacrifice, que son adjonction au gouvernement
ayant pour but de nous assurer le concours de l'année,
il était nécessail'e qu'il eût le premier rang parmi nous.
Nous avions déjà nommé président M. Jules Favre, qui
ne nous consulta même pas, et répondit sans hésiter
que la condition était acceptée.
VI
La fln du Sénat et du Corps législatif.
Pendant que le général Trochu se rendait au minis-
tère de la guerre, nous reçûmes une députation de
nos collègues de la Chambre, qui nous proposaient de
reprendre la séance du Corps législatif au point où elle
avait été interrompue, et de nous réunir à eux pour
nommer une commission de gouvernement, comme si
aucun événement ne s'était passé dans Paris. Il y avait
dans cette députation M. Grévy, qui nous présidait
encore la veille, M. Barthélémy Saint-Hilaiire, M. Gar-
nier-Pagès, qui était déjà à son insu membre du gou-
vernement, M. Cochery, M. Martel, M. Lefèvre-Pontalis,
et deux membres de la majorité, MM. de Guiraud et
Johnston. M. Grévy porta la parole. Il donna, en peu
de mots, des raisons qui toutes étaient excellentes, et qui
avaient déterminé notre propre conduite tant que nous
avions pu espérer de les faire prévaloir. Il n'y avait pas
426 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
un de nous qui ne regrettât amèrement que la Chambre
n'eût pas pris avant deux heures les résolutions qu'elle
venait de prendre à cinq. Maintenant il était trop tard.
Nous ne pouvions ni effacer les faits accomplis, ni de-
mander à la population qui remplissait l'Hôtel de Ville,
la place, les quais, les boulevards, de suspendre sa joie
et d'attendre que nous nous fussions concertés avec la
majorité du Corps législatif. Si nous avions pris ce parti,
les masses en auraient immédiatement conclu que nous
trahissions la Uépublique; elles se seraient retournées
contre nous, et nous n'aurions fait que livrer immédia-
tement Paris à la domination des futurs organisateurs
de la Commune. J'ose dire que, si les membres de la
députation avaient été à l'Hôtel de Ville depuis seule-
ment une heure, ils auraient partagé notre conviction à
cet égard. Au moment où ils nous parlaient, la procla-
mation du gouvernement était déjà imprimée; nous en
avions un exemplaire sur la table. M. Picard etM. Gam-
betta étaient au ministère de l'intérieur et au ministère
des finances. Voici les termes de la réponse de M. Jules
Favre, telle qu'il la rapporte dans son livre :
« Je répondis à notre honorable collègue que, pro-
fondément touché de sa démarche, je ne pouvais lui
laisser ignorer que, dans ma pensée, elle ne pouvait
aboutir à aucun résultat. Elle ressemblait à toutes les
mesures que l'on prend lorsqu'on a manqué l'occasion
et qu'on est éclairé par un événement qu'on s'est long-
temps obstiné i\ nier. Je lui rappelai avec quelle infati-
gable abnégation nous avions, pendant un mois, supplié
la Chambre de prendre le pouvoir pour éviter une
révolution. Elle s'en avisait quand la révolution était
LA FIN DU CORPS LÉGISLATIF 427
faite, et faite contre elle aussi bien que contre TEmpire ;
je craignais qu'il ne fût trop tard. Au surplus, plusieurs
de mes collègues étaient absents, je ne pouvais rien
faire sans eux. » Il *fui convenu qu'à huit heures nous
enverrions, de notre côté, une députation au Corps
législatif pour lui porter notre réponse définitive.
On a dit que M. Glais-Bizoin avait mis les scellés sur
la salle du Sénat et la salle du Corps législatif. Je crois
qu'il n'alla point au Sénat, car il n'en parle pas dans le
livre qu'il a publié sous ce titre : Cinq mois de dictature.
Personne au monde ne pensait au Sénat. Il avait tenu
séance à midi et demie. M. de Chabrier avait protesté
avec indignation contre la proposition de déchéance faite
par M. Jules Favre, et terminé en criant à tue-tôte :
((Vivel'Empereur! vive l'impératrice! vive le prince impé-
rial ! » Tous les sénateurs avaient fait chorus. On avait
ensuite discuté la question de savoir si on resterait en
permanence; ou si on se réunirait à huit heures du soir.
On finit par décider qu'on tiendrait séance le lendemain
à l'ordinaire. Ce fut le dernier vote du Sénat. M. Baroche
avait prouvé qu'il appréciait parfaitement la situation,
en disant à ses collègues : « Si nous espérions que les
forces populaires qui ont envahi le Corps législatif se
dirigeraient sur nous, je voudrais que chacun restât sur
son fauteuil pour attendre les envahisseurs. Mais mal-
heureusement nous n'avons pas cet espoir. La révolution
éclatera dans tout Paris et elle ne viendra pas nous
chercher dans cette enceinte. » Dès la veille, M. Rouher,
considérant la révolution comme inévitable, avait demandé
un bataillon d'infanterie pour protéger le Sénat; le géné-
ral Soumain lui avait donné quelques douaniers. Je le
4S8 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
répète, M. Glais-Bizoin n'alla pas au Sénat; mais il est
vrai qu'il mit les scellés sur la porte de la salle du
Corps législatif, ou du moins qu'il en fit le simulacre.
Il s*y rendait pour s'assurer que le^ députas de la majo-
rité no songeaient pas, œmme le bruit en avait couru à
rilAtel de Ville, à constituer, de leur côté, un gouver-
nement pour l'opposer au nôtre. Il trouva la salle remplie
de citoyens qui ne voulaient pas se retirer, parce qu'ils
étaient persuadés (|u'on tiendrait encore une séance. Ib
buvaient, mangeaient, péroraient, et, ce qui était plus
grave, ils fumaient. Les huissiers craignaient un incendie.
M. (ilais-Rizoin se fraya, non sans peine, un chemin
ju$i|u'à la tribune, et annonça à cette foule stupéfaite
qu'elle (K)uvait n'ster où elle était, mais qu*il allait
mettre les scellés sur les portes. Ce fut pour tout le
monde le signal du dé(vart, car personne ne se souciait
lie (>asser la nuit au palais. M. Glais-Bizoîn laissa passer
la foule devant lui, et ferma ensuite les portes avec son
eaihet. Quand les députés se réunirent le soir pour
ive^voir la n^|H>ns** qui leur fut portée par H. Jules
Favn' et par moi, ils tinrent séance dans la salle à
manger du pn^i«lent. Ct^st li^ que nous les trou\-&mes
A luiil heures tlu soir.
La séance était présidét^ par M. Thîers. On nous
intixHluisit; uimis primes plaiwis-à-visdelui, et M. Jules
Fa\n^ lit en ees termes la commun icatioi^ que nous
étions ohargt^s d'ap|V>rter:
v Nous venons vous rtMuenMer de la démarche que
\iw déléguée oni faite aupKS de nous. Nous en avons été
vuemeul touches. Nous avons compris quelle était
LA FIN DU CORPS LÉGISLATIF 429
inspirée par un sentiment patriotique. Si, dans T As-
semblée, nous différons sur la politique, nous sommes
certainement tous d'accord loi-squ'il s'agit de la défense
du sol et de la liberté menacée.
» En ce moment, il y a des faits accomplis, un gou-
vernement issu de circonstances que nous n'avons pas
pu prévoir, gouvernement dont nous sommes devenus
les serviteurs. Nous y avons été enchaînés par un mou-
vement supérieur, qiii a, je l'avoue, répondu au sen-
timent intime de notre âme. Je n'ai pas aujourd'hui à
m'expliquer sur les fautes de l'Empire. Notre devoir est
de défendre Paris et la France.
» Lors(|u'il s'agit d'un but aussi cher à atteindre, il
n'est certes pas indiflérent de se rencontrer dans les
mêmes sentiments avec le Corps législatif. Du reste,
nous ne pouvons rien changer à ce qui vient d être fail.
Si vous voulez bien y donner votre ratification, nous
vous en serons reconnaissants. Si au contraire vous la
refusez, nous respecterons les décisions de votre con-
science, mais nous garderons la liberté entière de la
nAtro.
» Voilà ce que je suis chargé de vous dire par le
gouvernement provisoire de la République, dont la pré-
sidence a été offerte au général Trochu, qui l'a acceptée.
» Vous connaissez sans doute les autres noms. Notre
illustre collègue qui vous préside n'en fait pas partie,
parce qu'il n'a pas cru pouvoir accepter l'offre qu'on
lui en a faite. Quant à nous, hommes d'ordre et de
liberté, nous avons cru en acceptant accomplir une
mission patriotique. »
M. Tliiers répondit: a Le passé ne peut être équita-
430 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
blemcnt apprécié par chacun de nous à l'heure qu'il
est. Cest l'histoire seule qui pourra le faire.
» Quant au présent; je ne peux vous en parler que
pour moi. Mes collègues ici présents ne m'ont pas donné
la mission de vous dire s'ils accordent ou s'ils refusent
leur ratification aux événements de la journée.
» Vous vous êtes chargés d'une responsabilité immense.
» Notre devoir à tous est de faire des vœux ardents
pour que vos efforts réussissent dans la défense de Paris,
des vœux ardents pour que nous n'ayons pas longtemps
sous les yeux le spectacle navrant de la présence de
l'ennemi.
> Ces vœux, nous les faisons tous par amour pour notre
pays, parce que votre succès serait celui de notre patrie.»
Nous nous retirâmes alors, M. Jules Favre et moi.
Quelques-uns des membres présents nous reconduisirent
en nous donnant des marques d'amitié et de confiance.
Nous nous rendîmes à l'Hôtel de Ville, où le gouverne-
ment devait passer une partie de la nuit pour aviser au
plus pressé et imposer à chacun sa tâche particulière.
Paris avait un air do tranquillité qui nous charmait, et
un air de fête qui contrastait péniblement avec les sen-
timents dont nous étions animés. Mon ami et moi, nous
ne pensions qu'aux Prussiens.
Au Corps législatif, la séance se continua encore un
peu après notre départ. J'extrais les détails qui vont
suivre du compte rendu publié le surlendemain dans le
Journal des Débats.
« M. Thieus. — Messieurs, nous n'avons plus que quel-
ques instants à passer ensemble. Mon motif pour ne
pas adresser de questions à MM* Jules Favre et Jules
LA PIN DU CORPS LÉGISLATIF 431
Simon a été que, si je le faisais, ce serait reconnaître
le gouvernement qui vient de naître des circonstances.
Avant de le reconnaître, il faudrait discuter les questions
de faits et de principes qu'il ne nous convient pas de
traiter actuellement.
D Le combattre aujourd'hui, ce serait une œuvre anti«
patriotique. Ces hommes doivent avoir le concours de
tous les citoyens contre l'ennemi.
» Nous faisons des vœux pour eux, et nous ne pou-
vons actuellement les entraver par une lutte intestine.
Dieu veuille les assister! Ne nous jugeons pas les uns
les autres. Le présent est rempli de trop amères douleurs.
>. M. Buffet. — Ne devons-nous pas rédiger une pro-
testation ?
» M. TmERs. — De grâce, n'entrons pas dans cette
voie. Nous sommes devant l'ennemi, et pour cela nous
faisons tous un sacrifice aux dangers que court la
France : ils sont immenses. Il faut nous taire, faire des
vœux, et laisser à l'histoire le soin de juger.
» H. Pinard (du Nord). — Nous ne pouvons pas gar-
der le silence devant la violence faite à la Chambre. Il
faut la constater. »
C'était la seconde fois que M. Pinard protestait dans
cette même journée, avec une fidélité qui Thonore ; car il
est honorable de rester fidèle à son parti, surtout quand
il est vaincu. A la séance du Corps législatif il avait pro-
testé seul ; dans la réunion du soir, il eut M. Buffet avec
lui. Si M. Pinard avait parlé ainsi devant nous, nous
aurions pu mêler nos protestations à la sienne, car
nous avions protesté et lutté constamment, et presque
seuls contre l'envahissement. M. Thiers pensa, avec sa
432 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE
haute raison, que puisqu'il était désormais impossible
de rétablir l'Assemblée comme pouvoir délibérant, en-
core moins de lui conférer le pouvoir exécutif que nous
lui avions si persévéramment offert, et qu'elle avait re-
fusé avec tant d'aveuglement, il ne convenait pas d'af-
faiblir, par une protestation vaine, la seule autorité qui
fût debout en ce moment pour lutter contre les enne-
mis de la société et de la patrie. Il ne dit pas expressé-
ment, mais il laissa comprendre que TËrapire n'avait
jamais existé que par la violation du droit; qu'il n'était
pas devenu plus légitime pour nous avoir opprimés pen-
dant dix-huit ans, et ruinés à sa dernière heure ; et
qu'enfin le Corps législatif, sorti des candidatures offi-
cielles, usurpait un titre qui ne lui appartenait pa^, en
se donnaut pour la représentation légale du pays.
« Ne sentez-vous pas, dit-il, que, si vous opposez ce
■souvenir comme une protestation, il rappellera aussitôt
celui de la violation d'une autre Assemblée ? Tous les
faits de la journée ont-ils besoin d'une constatation ? *>
Et comme M. Daru s'écriait que les scellés avaient
été mis sur les portas de la Chambre, M. Thiers ajouta
d'une voie émue : « Y a-t-il quelque chose de plus
grave que les scellés sur les personnes ? N'ai-je pas été
à Mazas? Ne rentrons pas dans la voie des récrimina-
tions, cela nous mènerait trop loin.
» En présence de l'ennemi qui sei'a bientôt sous Paris,
je crois que nous n'avons qu'une chose à faire : nous
retirer avec dignité. »
FIN
TABLE
LIVRE PREMIER
LE 2 DÉCEMBRE 1851
Page»
I. Pourquoi je publie ces mémoires, et pourquoi, avant
de raconter la chute de l'Empire, je suis obligé
d'en raconter les origines 3
n. Louis-Napoléon Bonaparte jure fldélité ù la République
et à la Constitution. .7
III. Louis-Napoléon Bonaparte s'apprête à violer la Con-
stitution et à renverser la République 13
IV. Louis-Napoléon Bonaparte se sert de la loi du 31 mai,
à laquelle il a lui-même coopéré, pour accroître sa
popularité aux dépens de l'Assemblée 21
V. Les parlementaires, se sentant perdus, essaient de se
défendre en proposant la loi des questeurs 23
VI. Le président de la République transforme l'armée de
Paris en garde prétorienne 27
VIL L'attentat 31
Vin. La résistance légale. . . 45
IX. Les citoyens combattent pour la Constitution et la loi
contre Tannée et les représentants de l'autorité. —
La lutte dans Paris 55
X. La lutte dans les départements 65
XI. Le plébiscite , 69
XIL Les proscriptions 81
Xm. Le nombre des victimes , 89
XIV. La loi de sûreté générale 95
28
434 TABLE
LIVRE DEUXIÈME
LÀ GUERRE DE 1870
Pages
I. L'Empire laisse égorger le Danemark 105
II. L'Empire laisse égorger l'Autriche 117
m. L'Empire négocie avec la Prusse victorieuse pour obte-
nir de sa loyauté des agrandissements de territoire. 123
lY. L'Empire, après avoir lui-même créé la puissance
de la Prusse, comprenant, mais trop tard, qu'il
n'obtiendra d'elle aucune compensation, cherche une
occasion de se venger et de reconquérir son pres-
tige par une guerre heureuse 133
V. La Prusse, ayant voulu mettre un prince prussien sur
le trône d'Espagne, l'Empire exige et obtient la re-
nonciation du prétendant et l'adhésion formelle du
roi de Prusse à cette renonciation 139
YI. L'Empire, au lieu de se contenter de sa victoire
diplomatique et de conserver la paix qu'il a dans la
main, pose au roi de Prusse des conditions inac-
ceptables, et, sur son refus prévu et espéré, déclare
la guerre contre le vœu de la nation, et sans autre
motif que le besoin de raffermir la dynastie 163
VII. L'Empire, au moment de la déclaration de guerre, n'a
pas d'alliances 181
y m. L'Empire ne peut mettre en ligne qu'un effectif égal à
peine au tiers des armées allemandes ; ses cadres ne
sont pas au complet; 100,000 gardas mobiles seule-
ment, sur 417,366 sont armés et organisés ; l'artillerie
est, en partie, de l'ancien modèle; la moitié des
fusils, soit 1,336,000, se chargent par la bouche;
les places fortes ne sont pas complétées au point de
vue du tir des armes nouvelles ; les approvisionne-
ments en vivres et effets d'habillement sont très-
insuffisants et trèsnnal répartis 205
«
TABLE 435
Pages
IX. L'Empereur, qui a déclaré la guerre sans motifs sérieux
et avant d'être prêt à la soutenir, désorganise notre
armée en la divisant et en la dispersant, se charge
lui-même du commandement, malgré son ignorance;
s'entoure de généraux de cour, de favoris, entre en
campagne sans avoir de plan arrêté, n'a prévu au-
cun revers, change incessamment d'avis, et fait plus
pour notre ruine, par son incapacité, que les géné-
raux étrangers par leur expérience et leur talent. . 229
X. Après le désastre de Frœschwiller, l'Empire n'existe
plus que de nom. Le ministère du 2 janvier est
renversé. La gauche propose de transférer tous les
pouvoirs, pendant la guerre, à une commission
executive prise dans le sein de l'Assemblée 241
XL Paris et l'opinion après la séance du 9 août 247
XIL L'opposition républicaine au Corps législatif 255
XIII. La gauche, malgré les eiTorls du gouvernement, fait
décider, par le Corps législatif, l'armement immédiat
de la garde nationale 263
XIY. L'Empereur, sous la pression de l'opinion, renonce au
commandement de l'armée 269
XY. Le général Trochu accepte le gouvernement de Paris
à trois conditions : 1* la rentrée de la garde mobile
à Paris; 2* le retour de l'Empereur; 3* la reconsti-
tution, sous Paris, de l'armée du maréchal de Mac-
Mahon 279
XVI. Après de longues hésitations, l'armée du maréchal de
Mac-Mahon abandonne Paris, et se dirige lentement
vers le nord-est 285
XVII. Le gouvernement n'exécute pas la loi sur l'armement
de la garde nationale. Il s'oppose à l'abrogation des
lois qui défendent la fabrication et la vente des armes
de guerre 295
XVIII. Le gouvernement s'obstinant à laisser les citoyens
sans armes, l'ennemi entre dans les villes sans coup
férir 299
>
436 TABLE
I
r
r
r
[
I Pag»
\ XIX. Le gouvernement s'oppose à l'introduction, dans le
^ comité de défense, de trois députés élus par leurs
I collègues . . . . 305
1 XX. Sedan 311
XXI. La capitulation 327
LIVRB TROISIÈME
LE 4 SEPTEMBRE 1870
L La veille de la révolution 335
n. La séance de nuit 357
IIL La matinée du 4 septembre 367
IV. L'envahissement 381
V. L'Hôtel de ville 407
VI. La fin du Sénat et du Corps législatif 425
IMP. CBRT. DES CHIMllfS DB FBB. — A. CHAIX BT C<*, BUB DBBCfcBB, 20.-0478^.
nXNVXV'
1837
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